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21 janvier 2022 5 21 /01 /janvier /2022 18:16
La Ronce

La Ronce > MJ Gonand Stuck, Collection Dépendances

 

 

 

Quand j’ai aperçu depuis ma ferme, la fumée puis les flammes dévorer la vieille cabane de Monsieur Zorn, j’ai bondi sur mon téléphone pour appeler les pompiers. Les secours n’ont pas tardé. Mais une construction en bois, ça flambe vite. on a évité de justesse que le feu se propage au bois de La Ronce. Pas âme qui vive sur les lieux d’après le journal.
Cet incendie m’intrigue bien sûr. Par ici, il ne se passe pas grand-chose. À part des accidents de chasse ou des jeunes qui font des conneries avec drogue et alcool en se réunissant dans les bâtiments abandonnés. J’en ai viré une demi-douzaine la semaine dernière de l’ancienne étable de mon cousin. Juste en gueulant et en brandissant ma carabine. Mais à La Ronce, c’est autre chose.
Donc, par simple curiosité, je m’approche dès le lendemain du sinistre. Le toit ne s’étant pas complètement écroulé, je m’introduis à l’intérieur. Ça pue fort le brûlé et les matelas gorgés de flotte répandent une sale odeur de moisi. Je me doutais bien que quelqu’un dormait là de temps à autre. Un soir où j’avais récupéré une vache échappée, j’avais repéré de la lumière là-haut. Je me disais qu’un sans-abri du coin s’y réfugiait. Ensuite ça m’est sorti de la tête. Je suis un fermier très occupé avec ses cinquante bêtes. En plus, à vol d’oiseau, c’est quand même assez éloigné de chez moi.

Revenons-en à ma venue sur les lieux. Y a de quoi être surpris. Le chalet semble aménagé pour y vivre correctement. Il y a même tout un stock de livres sur une étagère. Deux couchages dans la pièce : un en hauteur comme dans les chambres d’enfant d’aujourd’hui, l’autre posé à même le sol. Sur un portant, des vêtements d’homme et de femme. Je doute quand même que monsieur Zorn ait emmené une maîtresse ici. Il n’a pas loin de quatre-vingt-dix ans et on m’a dit qu’il avait des soucis de santé. Normal à cet âge-là. Mais je plaisante bien sûr. Je respecte beaucoup cet homme qui fut mon instituteur au début de sa carrière. C’est grâce à lui que j’ai obtenu mon certificat d’études primaires. Troisième du canton comme on disait à cette époque lointaine.
Un poêle Godin en bon état est installé au fond de la pièce. Voilà sûrement le responsable de l’incendie. Ces engins-là, il ne faut pas les quitter des yeux. Surtout dans un pareil logement. Les gens sont inconscients.
Intrigué, je fouine un peu et me rends compte qu’il s’agit bien d’un vrai lieu de vie. Pas d’un abri occasionnel. Vaisselle, couverts, bassine, linge, bien que noircis et cramés, me le prouvent. Un peu plus tard, je découvrirai derrière la cabane des toilettes rudimentaires. Quelqu’un habitait donc là depuis un bon bout de temps.
Je fouille à nouveau à l’intérieur et finis par découvrir au milieu des bouquins un cahier à petits carreaux d’une centaine de pages. Très humide mais épargné miraculeusement par les flammes. Presque entièrement rempli d’une écriture toute petite et serrée, hyper difficile à déchiffrer pour un vieux comme moi. Avec des dates pour chaque chapitre. Comme je n’ai pas mes lunettes, j’empoche le document secret pour le lire plus tard à la maison. En cachette de ma femme qui est née trop curieuse.

Je n’aurais pas dû. Depuis, les remords m’empêchent de dormir. Pourtant j’ai un bon sommeil, comme tous les gens qui travaillent surtout avec leur corps. Le repos du guerrier de la terre.
Ce sont là des vies, des secrets et des tristesses qui ne me regardent pas. Maintenant, je me demande comment restituer ce cahier de malheur. Et à qui ? Même si je sais qui en est l’auteur. Après mûre réflexion, ça fait une semaine que je me torture le ciboulot, je décide de le remettre au propriétaire des lieux, c’est-à-dire à monsieur Zorn. Comme je manque de courage et ne souhaite pas avouer mon forfait, je vais l’envoyer par la poste. Pas de problème pour l’adresse. J’ai livré tous les ans dix stères de bois à son domicile, depuis que le directeur a pris sa retraite.
Y a plus qu’à fermer l’enveloppe sur cette maudite histoire. Je pèse moi-même le colis pour le balancer directement dans la boîte jaune. Comme je suis une tombe, les secrets resteront secrets.

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14 septembre 2021 2 14 /09 /septembre /2021 11:34
Éclats d'Éros sous Covid-19

Éclats d'Éros sous Covid-19

Christian Cogné Collection Borderline

 

 

1

 

 

Christophe Picard a eu à peine le temps de prendre son petit-déjeuner, émergeant d’une nuit agitée lorsque, sous les coups de six heures-trente, il entend qu’on cogne violemment à sa porte d’entrée.

« Police ! », gronde une voix insistante.

Quoi ? la Police ? Par l’œilleton, il aperçoit une procession de groins en gilets pare-balles.

Parmi les porteurs de masques de protection contre le virus, Christophe Picard repère deux catégories : les groins, pas nécessairement munis de coques avec valves, dirigent, instruisent les autres, les trompent souvent, ont une face cartilagineuse dure, propice au fouissage, et les museaux bleus, petites souris laborieuses qui se pressent dans les transports en commun, bossent à plusieurs dans des locaux peu aérés, au risque d’attraper le Covid-19. Christophe Picard, bien qu’il soit retraité à présent, s’identifie davantage à ces derniers. Au premier coup frappé à la porte, il s’empresse d’enfiler son masque comme s’il s’agissait d’un rappel à l’ordre. Il finit par ouvrir, non sans crainte que cela soit le virus lui-même qui s’invite chez lui, et se trouve immédiatement plaqué ventre contre le mur, palpé, menotté.

Il pense à la jeune Laura, au mal qu’il a fait. Ne traverse pas le miroir qui veut. Et pourtant c’est elle qui l’a provoqué ! Comment cette maudite correspondance sur internet a-t-elle pu faire irruption dans la réalité ? Ah ! s’il pouvait encore tout déplacer dans la corbeille, cliquer sur supprimer ; mais il est trop tard, l’écran, ce miroir réfléchissant la solitude, s’est imposé à lui depuis trop longtemps. Bien avant le confinement. Alors oui, pourquoi pas ? s’inscrire sur des sites de rencontre, garder l’espérance, l’excitation !

Un groin en civil lui brandit au visage une carte au bandeau bleu blanc rouge où il est mentionné son appartenance à la Bri, Brigade de recherche et d’intervention ; Christophe Picard met le nez dessus, sans comprendre ; l’esprit ailleurs, entre deux mondes et obsédé à l’idée de n’avoir pu déplacer ses scories dans la corbeille du réel.

Les groins filent dans l’appartement, mettent tout sens dessus dessous, vêtements, papiers, linge sale... tandis que la radio, toujours allumée dans la cuisine, n’en finit pas de cracher sur France-info les mêmes chiffres : hausse des cas d’incidences du Covid-19, quinze mille cas, loin des cinq mille espérés par l’exécutif pour desserrer l’étau du confinement à l’approche de Noël. où va-t-on ? La deuxième vague ne décroît plus ! s’écrie un quidam interviewé dans la rue. Christophe se le demande aussi à titre personnel. Que m’arrive-t-il ? d’un confinement à une incarcération possible, suis-je condamné au chef d’accusation d’une infraction sur internet ? Tout semble irréel depuis le début. Passe encore s’il pouvait définir ce « début », mais l’imaginaire est un océan où il s’est noyé et le temps intérieur distendu à l’infini. aussi devient-il indispensable de se plonger à nouveau dans la foule, de recouvrer la mémoire courte des gens ; et cela tombe bien, on va l’emmener loin de ses quatre murs où il se cogne la tête depuis plus d’un mois. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, son ordinateur et son téléphone portable sont réquisitionnés. Il n’a pas l’occasion de poser une seule question que déjà on le pousse dans l’escalier.

— Hé, attendez, s’écrie-t-il, je n’ai pas fait mon autorisation de sortie !

Mais dans la précipitation, la bousculade, l’humour ne passe pas. En bas de l’immeuble, une voiture de police l’attend, il entrevoit par-dessus la portière les groins caparaçonnés de cuir et de métal qui montent dans un fourgon comme des figurines dont on ne se sert plus et que l’on range dans une boîte.

Il entend confusément une radio : « suspect arrêté, retour au 36... » il n’entend pas la suite, perdue dans un grésillement cafardeux continu. les groins foncent vers les Batignolles, les rues sont vides, le deux-tons aimanté sur le toit de leur véhicule de police est muet comme les quelques travailleurs matinaux croisés à la Porte de Clichy. le quartier général de la PJ est bientôt en vue : une façade qui ondule de plaques bleu blanc, semblable à un tableau impressionniste : « reflets sur l’eau ». l’art s’arrête là, comme une bonne intention d’architecte toujours ratée, et la vie reprend son cours, indigente, bourrée de virus, songe-t-il, le souffle court, avant de sortir manu militari dans un parking. Un courant d’air glacé le surprend, les menottes dans le dos lui blessent les poignets mais paradoxalement cette douleur en le rapprochant intimement de lui-même lui fait du bien.

Une petite escorte guidée par un policier de l’état-major le conduit en premier lieu à la police scientifique. Après trois-quarts d’heure d’attente, une policière procède aux relevés d’empreintes décadactylaires et palmaires ainsi que l’ADN au moyen d’un coton-tige dans sa bouche amère. Un autre équipage policier le conduit ensuite par un ascenseur dédié, au cinquième étage où s’alignent les cellules de garde à vue. on lui dit d’attendre là.

Une cellule qui ressemble à une chambre d’hôtel ibis première catégorie. Tout est propre, plastique, un bat-flanc sépare l’habitacle des toilettes en inox, tout brille, les banquettes sont pour quatre personnes mais il est seul. Selon toute vraisemblance, il est bon pour y rester la nuit. Un peu stupidement, mais n’est- il pas stupide depuis des années déjà, et davantage encore depuis qu’il est à la retraite ? Il s’inquiète des messages qu’il ne pourra pas envoyer sur WhatsApp comme il le fait chaque jour avec ponctualité pour entretenir l’illusion qu’il trouvera un jour « la femme de sa vie ».

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10 août 2021 2 10 /08 /août /2021 09:44
ceux que nous sommes

" ceux que nous sommes " de Dorothée Xainte Collection Dépendances

 

 

Prologue

Les pertes humaines de la Première Guerre mondiale s’élèvent à environ 18 600 000 morts dont 9 700 000 militaires et 8 900 000 civils. Pour la France, ce sont 1 400 000 morts dont plus d’un tiers avaient entre dix-neuf et vingt-deux ans. C’est encore 3 514 000 blessés, 600 000 invalides, 300 000 mutilés et amputés, 42 000 aveugles, 15 000 gueules cassées. on compte environ 600 000 veuves et autant d’orphelins. La bataille de Verdun fit à elle seule 306 000 morts et celle du chemin des dames 350 000 morts ou blessés.

On pourrait continuer à aligner des chiffres jusqu’à la nausée. Ils n’ont aucun sens. Ils dépassent ce que notre cerveau est capable de concevoir. Il suffit de savoir qu’un soldat français sur quatre n’est jamais revenu.

Mes quatre arrière-grands-pères ont survécu. L’un habitait la zone occupée et les trois autres étaient sur le front. Cette résistance aux statistiques m’a intriguée. J’ai cherché à savoir qui ils étaient, tenté d’imaginer leur retour au sens propre et figuré dans leurs villages, auprès de leurs femmes, dans leurs familles. que signifie retrouver une vie normale après quatre années de guerre ?

C’est l’histoire d’hommes et de femmes simples, de condition modeste. une génération à laquelle rien n’a été épargné : guerre, crises sociales et économiques, pandémie.

Ce sont mes arrière-grands-parents : ils sont ceux que nous sommes.

 

19 octobre 1918, Somain – département du Nord

Ce matin-là, et pour la première fois de sa vie peut-être, Joseph Defontaine voyait sa confiance en lui vaciller. Avant tout il avait faim, faim comme jamais, même quand adolescent travaillant à la mine, son déjeuner se composait d’un café léger comme une tisane dans lequel quelques morceaux de pain se noyaient. Plus qu’au cours de ces quatre dernières années où l’occupant allemand raflait toute la nourriture si bien que trouver à manger était devenu une préoccupation permanente. Non, depuis trois jours, il n’avait tout simplement rien avalé et était sujet à des vertiges qui l’obligeaient à doser ses efforts. Ces défaillances physiques l’inquiétaient. Il n’était pas très grand mais solidement charpenté, de nature vigoureuse et n’était pas habitué à ce que son corps le trahisse. Cela faisait bien deux ans que ses vêtements d’avant-guerre flottaient ridiculement autour de lui mais il était à présent squelettique, comme menacé de disparition.

Ces dernières semaines, les Allemands étaient pris de folie. Depuis le débarquement américain, ils savaient l’issue imminente et en leur défaveur. Comme un animal sauvage pris au piège, ils se débattaient frénétiquement et mordaient dans toutes les directions. Chaque jour des hommes étaient raflés et partaient, en train ou en camion, soutenir à l’arrière l’effort de guerre allemand. même les mineurs et les cheminots, relativement protégés jusque-là, étaient réquisitionnés et ceux qui s’y opposaient, fusillés. Une campagne massive de sabotage s’était également mise en branle. Le but était la destruction des outils de production dans les mines, les transports, tout ce qui aurait pu contribuer à un redressement économique rapide. On entendait à tout bout de champ des bombes éclater et on ne pouvait rien y faire, seulement essayer de deviner, à la pro-venance du bruit, la cible touchée. L’ennemi avait décidé qu’il ne resterait rien de Somain après son départ.

Joseph avait anticipé la débâcle. Fin septembre, il avait demandé à sa femme Virginie de se réfugier chez son père à la campagne avec les enfants.

— C’est bientôt fini, lui avait-il dit, en la serrant dans ses bras, mais jusqu’à ce que les alliés arrivent ça va être pire que tout ce qu’on a déjà enduré.

— Mais pourquoi tu ne viens pas avec nous ?

— Avec quelques gars, on a décidé de rester. on va essayer de sauver un peu de matériel en le cachant, en l’enterrant même s’il le faut.

— C’est ridicule, dit-elle en haussant les épaules, vous ne pourrez rien faire de plus et puis comment vas-tu faire pour...

— Tu as peut-être raison mais on ne peut quand même pas tous fuir et leur abandonner la ville !

Elle secoua la tête, ce qui fit virevolter quelques mèches de ses cheveux très bruns qu’elle n’arrivait jamais à maintenir correctement en chignon et ses yeux d’un noir mat s’écarquillèrent pour marquer sa désapprobation.

— Et bien dans ce cas, nous restons avec toi !

Il eut ce sourire plein de charme qui, en étirant ses lèvres épaisses, adoucissait ses traits.

— Sois raisonnable ma chérie, la plupart des familles ont été séparées pendant quatre ans, pour nous ce n’est qu’une question de jours, quelques semaines au pire. Je sais que papa veillera bien sur vous et puis Maurice aussi veillera sur toi, hein mon grand ?

Il avait repéré son fils aîné dans un coin de la cuisine qui ne perdait pas une miette de leur discussion. Le garçon d’une dizaine d’années redressa fièrement les épaules. Comme son père, sa forte ossature structurait sa silhouette malgré sa maigreur.

— Tu peux compter sur moi papa, prononça-t-il gravement.

Joseph sourit. Les chiens ne font pas des chats songea-t-il et il pensa à son propre père qui, comme toujours, avait été d’un grand soutien depuis le début de la guerre. À personne d’autre au monde il n’aurait pensé confier sa famille mais son père c’était comme lui-même. Ils se prénommaient d’ailleurs tous les deux Clément-Joseph, le père se faisant appeler Clément et le fils Joseph, ils étaient comme les deux faces d’une même pièce. son père était mineur depuis toujours et son excellente condition physique était un exploit. mais ce n’était pas un mineur comme les autres : il avait par exemple toujours refusé que sa femme travaille à la mine et reculé au maximum l’âge d’entrée de ses enfants. Il ne buvait pas d’alcool et trouvait l’énergie pour faire régulièrement des voyages nocturnes vers la Belgique de grandes valises à la main. Devenu adolescent, Joseph avait compris que son père se livrait à un trafic (dont il ignorait la nature) ce qui lui donnait une petite aisance financière et un peu de liberté et d’indépendance par rapport à son travail. Il avait décidé que son fils ne passerait pas sa vie à la mine et l’avait encouragé dans ses études puis dirigé vers le métier de cheminot, plus protégé et moins pénible. Tous les soirs, après dix ou douze heures de turbin, quand les autres se contentaient de se saouler, il obligeait son fils à étudier. Ah, Joseph gardait un souvenir pénible de ces longues séances où, assis à la table de la cuisine, il devait réviser ses cours pendant que son père lui tournait autour comme un oiseau de proie. Ne l’avait-il pas détesté à l’époque ? Il commença tout de même sa carrière comme mineur et comprit alors de quoi son père avait voulu le protéger. Il avait fini par réussir à se faire embaucher à la compagnie des chemins de fer du nord et, si le métier était dur, ça n’avait rien de comparable avec l’enfer d’une vie passée sous terre.

Ce matin-là, il avait perdu la notion du temps, ne savait même plus quel jour on était. Depuis combien de temps Virginie était-elle partie ? Il avait l’impression d’avoir perdu le contrôle et détestait ça. Tout début octobre, les Allemands avaient débarqué à la gare et réquisitionné tous ceux qui leur tombaient sous la main. Avec quelques autres, il avait réussi à échapper à la rafle et à se cacher. Mais protéger le matériel ? Virginie avait eu raison, c’était vain, ils avaient bien soustrait quelques outils mais est-ce que ça justifiait de risquer sa peau ? Certes, il avait sa conscience pour lui... La belle affaire ! quand les événements s’étaient encore envenimés, il s’était terré comme un rat avec un maximum de provisions et les avait fait durer le plus longtemps possible. Mais depuis trois jours il avait le ventre vide et devait impérativement sortir et trouver à manger. Il régnait ce matin un calme inédit. Ces derniers temps, un boucan permanent lui vrillait les oreilles et les nerfs, se répercutant jusqu’au tréfonds de lui-même. Quand ce n’était pas un nouveau morceau de la ville qui volait en éclats, c’était le lancinant ronronnement des avions de guerre, les déflagrations des bombardements alliés et puis... Ce matin... Plus rien.

 

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Published by lireledebut - dans Littérature
3 mars 2021 3 03 /03 /mars /2021 17:10
L'été du serpent

L'été du serpent / mémoires de plage Richard Sourgnes ETT / Collection dépendances

 

 

1
La chasse au trésor

 


Tout est parti d’une photographie. le coup classique : une vieille photo qu’on retrouve au fond d’un carton en vidant son grenier. Une image sépia de gamins en rang d’oignons sur une plage. Un simple coup d’œil à ces petits visages, à leurs sourires déployés devant l’objectif, et c’était parti. Tout ce remuement de mémoire ramenant à la surface une foule de souvenirs enfouis ; pas oubliés, pas abolis, juste ensevelis sous les milliards de tracas et d’obligations, de choses infimes qui font la trame d’une vie.
Cette vie, quand j’y pense, elle est passée en un clin d’œil. Ce jour d’octobre 1976 où j’ai quitté le Languedoc pour prendre mon premier poste de prof en Lorraine, c’était hier me semble-t-il. Bien sûr cela m’étonne, que toutes ces années aient filé aussi vite. Alors, maintenant que je suis vieux et que j’ai tout mon temps, je m’efforce de tout ressaisir, de mettre bout à bout ma deuxième, ma troisième, ma quatrième, ma cinquième vie. Mais, obstinément, c’est surtout la première – mon enfance – qui s’impose à ma mémoire.
Vrai, j’ai tout mon temps. Je ne bouge plus beaucoup, à présent. Même pour ce qui était autrefois les vacances, je reste chez moi. Fini, les migrations estivales. Il y a trop de monde sur les routes, trop de monde partout. Je reste à l’abri dans le silence de ma maison, ne sortant que pour aller chercher ce qui est indispensable à ma survie. et dès que je le peux, je me mets à explorer mes placards ou les armoires de mon grenier. Il y a là tant de documents à archiver, de photos à classer, des monceaux d’agendas et de journaux à trier... Alors je m’agite, dans l’odeur du vieux papier qui est aussi l’odeur du temps passé.
C’est comme ça que je suis tombé sur cette photographie. Ce cliché où s’aligne un groupe d’enfants : ma sœur aînée, moi, trois autres garçons dont j’ai perdu les noms, et puis elle, assise sur le sable à côté de moi : Myriam. La voir, aussitôt la reconnaître, ç’a été comme ouvrir la malle au trésor. Tout m’est revenu d’un coup. toute l’histoire.
Bon, je ne l’avais pas vraiment oubliée, elle pour qui s’est nouée l’aventure la plus étrange de mon adolescence, peut-être même de toute ma vie. Mais ce qui était flou dans ma mémoire, et à quoi cette photo a rendu sa netteté, ce sont les débuts : l’origine de mon histoire avec Myriam, durant ces premières vacances d’été à La Franqui. C’est par là qu’il faut que je commence, si je veux que mon récit soit complet, et compréhensible.
Nous approchions de la fin des années cinquante, et Myriam était la fille de Gautier, le surveillant de la plage de la Franqui. un CRS dont la tâche principale consistait à veiller sur nous, les enfants, qui ne songions qu’à nous jeter dans les vagues, quelle que soit leur taille et quelle que soit la nôtre.
Il était grand, noir de cheveux, avec des dents très blanches qui se remarquaient parce qu’il aimait rire. lorsque, vers six heures du soir, s’achevait son rôle d’ange gardien, il fermait le poste de secours, prenait ses cannes à pêche et les plantait au bord de l’eau, à côté de celles de mon père.
Ces gaules en bambou avaient une extrémité pointue faite exprès pour qu’on les plante dans le sable et qu’elles s’y tiennent droites, bien enfoncées comme des pieux. Mais d’abord, mon père et Gautier procédaient au lancer : deux grands bruns larges d’épaules qui entraient côte à côte dans la mer, synchrones comme des jumeaux. Lorsqu’ils s’étaient assez avancés – jusqu’à ce que l’eau leur arrive en haut des cuisses, à peu près – d’un même geste ils brandissaient leur canne de façon que l’appât gicle et que le fil, entraîné par les plombs, se dévide le plus loin possible. Puis, toujours symétriques, ils s’en retournaient se mettre au sec, plantaient les cannes et s’allongeaient sur le sable sans les quitter des yeux, des fois qu’un scion se courberait soudain, signe qu’un poisson tirait à l’autre bout.
Cette attente pouvait durer des heures sans qu’il se passe rien, rien d’autre que le bruit des vagues, le vent de la mer dans leurs cheveux et le soleil qui leur tannait le cuir. Quand elle ne rapportait pas de poisson, la pêche à la ligne créait des liens. Forcément, à rester couché sur le sable auprès des cannes, on parlait. On échangeait des plaisanteries, on se racontait des souvenirs de pêche miraculeuse, on parlait de la famille, des enfants. C’est ainsi que mon père et le CRS Gautier étaient devenus amis.
Plus tard, j’ai entendu des étudiants crier « CRS, SS », et peut- être que je l’ai crié aussi. Mais j’ai toujours eu du mal à faire cadrer ces guerriers casqués avec Gautier, qui riait à gorge déployée en me voyant me pointer dans mon maillot de bain en nylon bouffant – la mode balnéaire, à l’époque, n’était pas très ajustée ; avec le type qui se marrait en me voyant arriver sur la plage, tout maigre et bruni par le soleil, et m’appelait « Monsieur petit loup ».

Myriam était donc la fille du CRS qui veillait sur la plage, mais ce n’est pas pour cela que nous, les garçons, la respections. Si elle était respectée, admirée même, c’est parce qu’elle courait plus vite que la plupart d’entre nous. Une anguille, impossible à toucher lors de nos parties de trappe-trappe. On lui sautait dessus, on croyait la saisir, mais on se retrouvait par terre avec un tourbillon de sable devant les yeux, à l’endroit même où elle se tenait l’instant d’avant. Les garçons se chamaillaient à qui l’aurait dans son équipe. De ce fait, nous étions souvent dans des camps opposés, parce que personne ne se battait pour m’avoir, moi.
Elle courait vite, et elle était inépuisable. Toujours nous étions après elle, avec devant nous la clarté bondissante de sa chevelure, comme si nous étions à la poursuite d’un feu follet. Parfois, avec de la chance on parvenait à l’attraper, et même alors, quelque chose en elle demeurait hors d’atteinte, quelque chose dans ses yeux étirés aux coins comme ceux des chattes. On ne pouvait s’empêcher de chercher son regard, fasciné qu’on était par le bleu de ses iris. Mais ce regard restait impénétrable, distant. Il semblait tourné vers ses propres secrets plutôt que vers le monde extérieur.
Elle allait sur ses neuf ans, ce qui faisait d’elle mon aînée d’une quinzaine de mois. Pour moi, cet écart ne comptait pas. J’étais plutôt timide par ailleurs, mais en sa présence, une incompréhensible témérité s’emparait de moi, peut-être parce qu’elle était différente et que cela m’attirait. C’était une blondinette, oiseau rare dans notre Midi où tous les gamins, cuits et recuits par le soleil, finissaient par être aussi noirs que des pruneaux. C’est cela qui la mettait à part ; ça, et les secrets cachés dans son regard.

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16 janvier 2021 6 16 /01 /janvier /2021 16:43
La fille oubliée

La fille oubliée MJ Gonand Stuck ETT Collection Dépendance 234 pages

 

 

Marseille, le fils, Rapha

 

Panique générale ! Jaune et sale, une pluie torrentielle envahit le Vieux Port. La Canebière laisse filer le flot impétueux. Bientôt, les bateaux pourront voguer jusque dans les cafés bon- dés où les gens affolés se réfugient. on ne voit plus la Bonne Mère tant le rideau s’épaissit. Ça ne va pas durer. Je le sais. Mais je panique moi aussi et pousse rageusement la porte de La Samaritaine. L’eau m’a trempé jusqu’à la chemise qui colle à mon dos. Besoin d’un petit remontant. Au bar, ça ira plus vite. un rhum et un café.                                                                                                                                         

Bon Dieu, comment vais-je m’organiser pour la fin de la semaine ? Plein de dossiers urgents et au moins dix rendez-vous à ne pas manquer. Le liquide ambré coule dans mon gosier. Effet réparateur immédiat.                                                       

Le déluge perd de son intensité. Peu à peu je récupère mon calme naturel. impossible toutefois de téléphoner dans ce brouhaha avec des gens qui braillent et courent dans tous les sens. Je peux maintenant quitter la brasserie sans risquer la noyade. Des détritus divers recouvrent le trottoir. Avec le soleil qui revient, une espèce de sale odeur d’eau de vaisselle se répand. Enfin un endroit où l’on peut stationner sans bottes en caoutchouc. Mon portable pourtant humide fonctionne. ouf ! Deux appels urgents à donner : à ma secrétaire pour annuler le planning des quatre prochains jours, à ma sœur pour savoir la vérité sur l’état de Maman. Est-il donc si urgent de coller notre génitrice à la résidence du Jardin fleuri ? Je ne rappellerai pas ma mère aujourd’hui. Ce matin j’ai déjà eu droit à un long monologue de trente minutes. Clair, précis mais angoissé. Pas du tout un discours de dingue. L’idée qu’on la contraigne à entrer au mouroir alors qu’elle a encore toute sa tête la rend hystérique. Son logis joli, elle l’aime et ne veut pas le quitter. Ses rosiers adorés, elle sait encore s’en occuper.

- Mais ta sœur veut tout régenter... Viens vite je t’en prie. Elle a déjà fixé une date avec la directrice. Samedi prochain. Tu te rends compte ?                                                                                                                                                                   

Elle a sa petite voix d’enfant, comme à la mort de Papa. Je la sens anéantie. Avant que je raccroche, elle a susurré : je compte sur toi mon chéri. Petit mot doux que j’eus rarement l’occasion d’entendre.                                                           

Bref, c’est le commencement de la fin... de vie. Le bordel quoi.

 

 

Épinal, la mère

 

Vers la mi-mai, c’est là qu’ils sont les plus beaux. Mes rosiers exhalent alors leur parfum le plus puissant. Leurs couleurs explosent. Après, avec la chaleur, je les sens plus paresseux, moins productifs. Je sors mon sécateur et compose des bou- quets pour la maison. Chaque jour, qu’il pleuve, qu’il vente, je vais rendre visite à mes buissons fleuris. Ma bonne humeur en dépend. Je plante mon nez dans le feuillage au petit matin et me remplis les narines de ces senteurs magiques. un truc de vieux me direz-vous. Sans doute. Je ne me souviens pas d’un quelconque intérêt pour les plantes dans ma jeunesse. Le grand âge a besoin de ces petits bonheurs pour éviter de sombrer dans la nostalgie mortifère.                                               

Je connais heureusement d’autres moments de grâce. Com- me mes trois verres de vin par jour. À midi, un blanc fruité, le soir le même en apéritif et un léger rouge de Loire pour le dîner. Quand je me sentais encore apte à conduire, je rap- portais de mes balades quantité de bouteilles, quincy, rully, saumur-champigny et autre bourgueil. Ça faisait rigoler mes copines. Attention, pas d’abus ou rarement. Quand le bour- don me tombe dessus le dimanche soir ou lors des repas du mercredi avec mes vieilles copines au Bistrot Georges. Ces agapes se font de plus en plus rares. Marie-Hélène a quitté les Vosges pour vivre chez son fils à Reims. Catherine a passé l’arme à gauche. oui, je déteste les euphémismes : elle est par- tie, elle nous a quittés. Sûr que de la mort, on a maintenant du mal à en parler. Elle se balade pourtant en permanence dans nos calebasses. Car nous nous approchons toutes de la fin de l’histoire, plus près du cercueil que du berceau. Notre groupe s’amenuise. forcément, avec une moyenne de quatre-vingt-sept ans au compteur. Je frise pour ma part les quatre-vingt-dix.

Mais nous faisons vite le deuil des absentes. Toutes veuves, nous nous sommes aguerries tant bien que mal. faire contre mauvaise fortune bon cœur, voilà notre devise. Mariette raconte encore des histoires de cul même si le sexe ne la concerne plus depuis belle lurette. Françoise parle de ses peintures, éternelles inachevées dont nous attendons patiemment l’ex- position reportée de mois en mois. Et moi je plaisante avec le jeune serveur homo qui nous relate sans complexe ses chaudes relations avec les hommes mariés de notre bonne ville. Parfois je parle de la dernière nouvelle que j’ai écrite mais ça ne passionne guère mes copines. Vous voyez, une vie de vieille ne se vit pas aussi mal que vous l’imaginez.               

Sauf que cette semaine j’ai commis deux « bêtises ». Les faits resteraient anodins si j’avais cinquante ans. Bref, je vaquais à mes occupations de jardinage quand mon portable a sonné. il s’en est suivi une longue conversation avec Marie- Hélène qui regrette d’avoir quitté son terroir. Trop tard, sa maison est vendue. Bref, la causette s’éternise et j’en oublie mon frichti, un paleron avec son pied de veau et ses petits légumes. Catastrophe irréparable. une odeur épouvantable de brûlé, la bouffe calcinée et ma cocotte en fonte irrécupérable. évidemment ma fille se pointe à l’apogée du sinistre. Ça fume, ça pue, les fenêtres sont grandes ouvertes. Je m’en fous un peu... mais pas Marie. Ce qu’elle pense ? Ma mère se met en danger. Elle oublie qu’elle a quelque chose qui mijote. Vous savez, elle pourrait mettre le feu à toute la maison.               

Au bout d’un moment, elle se calme. D’ailleurs, il ne faudrait pas exagérer. Ce genre de mésaventure m’est arrivée à plusieurs reprises... quand j’étais jeune et que ça n’avait pas d’importance. Marie quitte les lieux en maugréant qu’on ne peut plus me faire confiance. La femme de ménage va en baver pour gratter et regratter le faitout mais elle rigolera. Deuxième « bêtise » trois jours plus tard. Encore le téléphone. Le fixe cette fois. il sonne dans la cuisine. Ça devient rare qu’on m’appelle à ce numéro. Mais je me dis on ne sait jamais et me précipite depuis la salle de bains pour répondre. Erreur fatale ! Le tapis du couloir me joue des tours et je me retrouve les quatre fers en l’air. Bien sûr je réussis à me relever en prenant appui sur un guéridon. Hélas une heure plus tard mon vieux corps décati se couvre d’affreux bleus noirâtres sur les bras et les mollets. Plus un joli coquard sur une pommette. Je vide un tube de crème à l’arnica. Pas très douloureux tout ça. J’ai juste l’air un peu cloche. Comme par hasard ma fille débarque en début de soirée. Elle pousse un cri dès qu’elle franchit le pas de la porte. Comme si elle croisait un monstre. C’est la fin des haricots, la perte de tout espoir. La vieille devient dangereuse pour elle-même. Cet appartement ne convient plus... il faut trouver une solution. Justement, j’en ai parlé avec le docteur Machin. il est médecin coordonnateur au Jardin fleuri.

 

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16 janvier 2021 6 16 /01 /janvier /2021 16:27

Fugue à deux voix Alixe Sylvestre ETT / Collection Dépendance. 167 pages

 

 

Cet été-là

Eté, c’est aussi le participe passé du verbe être. C’est dire si cette saison-là est périssable...

Venons-en aux faits, sans plus tarder, sinon, dans quelques instants, j’aurai encore vieilli, moi, Jeanne, et c’est pas bon, pas bon du tout, comme elles disent, les vauriennes issues de mes gènes.

Le 6 juillet 2017, ta mère, chère Camélia, ne s’est pas trop inquiétée vers vingt heures, même si, en réponse à sa question formulée à dix-huit heures, depuis la fenêtre de la cuisine, tu lui as aboyé de la cour, à califourchon sur ton scooter neuf, violine, que tu serais là pour bouffer. Prise en étau dans ton jean troué, moulée dans ton tee-shirt couleur peau, tu lui as encore balancé ce post-it doucereux : Fais quelque chose de mangeable, pour une fois. Après avoir accordé à ta mère un regard noir forçant d’un ton la teinte naturelle de tes iris ultra-marine, tu as alors bourré ta mi-longue crinière flamboyante dans ton casque. Mais ta mère ne regardait déjà plus de ton côté et tu as démarré en trombe, tétons pointés dans le vent tiède. Sans un au revoir, sans un adieu. Espèce de mal élevée ! Tu as foutu le camp ! J’emprunte parfois des expressions désuètes à ma mère, une rurale qui avait un vocabulaire populaire expressif. Allons, je digresse - comment disait-elle, déjà, ma mère ? Elle avait un nom pour ça, les racontotes - et déjà, tu ne m’écoutes plus.

Tu n’as jamais été patiente, ni ponctuelle, ni le contraire, d’ailleurs. Ta vie t’appartient point barre et tu te bichonnes l’emploi du temps qui te chante. Tu échappes aux définitions. Tu nous échappes, Camélia. Ca-mé-lia. Et surtout pas Cam’ comme s’autorisent certains qui ne sont pas tes intimes. Nous aussi, tes proches, tant que tu ignorais ce que l’apocope cam’ pouvait suggérer. Tu le tolères encore ce diminutif quand c’est Jasmin qui l’emploie, ta sœur jumelle, la Jasme ainsi rebaptisée dans l’intimité familiale.

Sans se tracasser outre mesure, ta maman entraînée à la mansuétude, a maintenu les crêpes fourrées au jambon dans le four tiède, le nez dans son bouquin « La salle d‘attente », télé allumée. Elle venait de s’octroyer deux semaines sur ses congés d’été, les suivantes, elle se les réservait pour plus tard, prudente comme toujours. Pas de réservation en vue. Elle profiterait de ce temps censé être libre pour ranger l’appartement et lire les ouvrages que son entourage professionnel lui avait conseillés, en rapport avec son milieu médical.

Une consciencieuse, ta mère, bien vue de sa hiérarchie, appréciée par son entourage. une infirmière telle qu’on se la représente. Affable, empathique. Barbara Tallandier-Mazard. 46 ans. La femme que tout le monde adore et qui pourtant, dort seule. Divorcée de Robert Mazard depuis sept ans, les jumelles entraient au CM, un ou deux je ne sais plus. Peu importe !

Patiemment, Barbara a attendu, espéré, puis a sorti les crêpes du four quand elle a estimé qu’elles étaient immangeables, les a jetées à la poubelle, calmement, en songeant à toutes les fois où tu avais fait ce geste. Même les fois où le plat était soigneusement préparé, parfaitement gratiné.

La fenêtre était grande ouverte. La température du four avait reflué, pas celle de l’atmosphère, encore trente-trois degrés à 21 heures. Des chauves-souris furtives se prenaient pour des hirondelles. Les gens étaient assis dehors plutôt que dedans. L’atmosphère puait le barbecue quand la graisse des merguez recuit sur les braises. Des éclats de rire fusaient comme des feux d’artifice. L’été, quoi ! A peine déballé, un rien débraillé, celui de juillet, craquant de promesses.

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22 janvier 2020 3 22 /01 /janvier /2020 11:44
Un sac plein de vent / Jazz stories

Un sac plein de vent / Jazz stories  

Richard Sourgnes  Intros Daniel Humair et Claude-Jean "Tito" Antoine                                                                       

 

Un sac plein de vent


« Hé, le vioque, où tu vas comme ça ? », a fait le type. le vioque, je t’en foutrais, moi. Rufus n’est pas si vieux. il a encore de la souplesse dans les artères et les articulations. et du souffle. Ça, du souffle, il en a à revendre.
Hé, hé, ricane Rufus en secouant la tête. c’est vrai, ses cheveux blanchissent, sa barbe est moins poivre que sel. Mais faut pas s’y fier. Assis au pied de la scène où les roadies commencent leur va-et-vient, Rufus repense au jeune type. Comment qu’il l’a blousé, celui-là ! « Hé, grand-père, insistait le jeunot, où tu vas ? Garder les chèvres ? »
Sûr, jamais il n’avait vu une cornemuse à un festival de jazz. n’ont rien vu, rien vécu, ces types-là. Sortent tous du même moule : énormes, boudinés dans des costards sombres, talkie-walkie à l’oreille et lunettes noires sur le pif. Se croient au top du pouvoir, mais n’ont rien dans la caboche. Celui-là s’était interposé alors que Rufus allait franchir l’entrée du festival. Marche, marche, avance tant que personne ne te pose de question, se disait-il. il s’était pointé tôt dans l’après-midi, pensant qu’il n’y aurait personne pour filtrer les entrées. Mais les vigiles étaient là, déjà sur le pied de guerre. le plus balèze au milieu du passage. Son cou épais, sa nuque plus plissée qu’un museau de bulldog. Ennuis à douze heures, s’est dit Rufus. Mon plan de vol a du plomb dans l’aile.
Le vigile s’est tourné, visage immobile, regard planqué derrière les lunettes noires. d’un coup de menton, il a montré le sac pendouillant sur l’épaule de Rufus : « tu gardes les chèvres ? », qu’il lui a dit. aucune éducation, ces types-là. et quelle bande d’ignorants ! Non, mon gars. Rien à voir avec les chèvres. Quand il joue de sa cornemuse, Rufus imagine des fêtes de village, en irlande ou dans les Highlands, des files de jeunes gens claquant des galoches tandis qu’au pub du coin, les old paddies sourient à leur pinte de bière.
Et la première fois qu’il a entendu cet instrument... Assis au premier rang, Rufus serre contre lui son sac à musique, et son sourire se mue en rictus. La première fois, pas la moindre chèvre à l’horizon, ça c’est sûr. ni un seul old paddy, d’ailleurs. Ça risquait pas ! La danse qu’on dansait ce jour-là n’avait rien de pacifique.

Pour prendre l’histoire à sa racine, il faut remonter jusqu’à ses 16 ans. Jusqu’à ce jour où il a entendu Parker dans un club de la 52e Rue. Le choc ! cette musique de dingue, il voulait la jouer lui aussi. il était comme ça, à l’époque : monkey see, monkey do. Mais le frère aîné de son pote tyrone, qui soufflait dans un orchestre de bal, l’a découragé d’essayer le sax : « Y a beaucoup d’air à remuer là-dedans, petit, faut avoir du coffre, et des lèvres en tungstène ! » il lui a conseillé la clarinette, « Fais-toi la bouche avec ça ».
Rufus a acheté une clarinette, pris des cours, passé des heures à monter et descendre la gamme. au bout d’une douzaine de mois, il arrivait à amuser les gamins du quartier, mais fallait pas chercher plus loin. a l’époque, des tas de mecs faisaient la queue à l’entrée des bourses aux musiciens, béret noir et barbichette à la Thelonious. ils jouaient comme des dieux. Des orchestres se montaient, les ballrooms embauchaient. Des sax ténors, des altos, des pianistes. avec sa clarinette sous le bras, Rufus était le dernier auquel on pensait. Les recruteurs le prenaient de haut : « t’es pas au courant, fiston ? c’est fini, le dixieland ! » tout le monde était furieusement bop.
Dégoûté, il a failli mettre au clou son instrument. Pouvait pas supporter d’être recalé, refusé, laissé dehors devant une porte fermée. Le sang de la jeunesse bouillait en lui. Fallait que ça bouge, fallait qu‘il figure sur la photo, pas hors cadre... Ses 18 ans révolus, il s’est engagé dans l’armée qui cherchait des troufions pour l’Europe. Il a quand même emporté sa clarinette. Elle lui a été utile, durant tous ces mois dans la pluvieuse albion. Allongé sur son pieu, il soufflait et regardait les notes monter comme des bulles vers le plafond du dortoir. Autour de lui, le silence se faisait. Ses camarades de chambrée l’écoutaient religieusement. « Y a du mieux », se disait-il : eux, au moins, il parvenait à les faire taire, pas comme les gamins du quartier qui ne cessaient de le vanner.



                    
       

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5 décembre 2019 4 05 /12 /décembre /2019 17:01

Coupable ETT / Borderline

Coupable ETT / Borderline

Coupable.     Serge Radochévitch

 

Première partie
Quelque part en lorraine 1997
        
            1

 

Il court à travers la forêt, il court sans savoir où aller. Il court, il marche. C’est déjà midi, il a encore un peu de temps, aller le plus loin possible et trouver une cachette, un trou, une caverne. essayer de ne plus voir cette horreur.
Je m’appelle Jimmy et je ne l’ai pas tuée.
Il court, il marche, plus loin, encore plus loin et ce n’est pas assez. Il a le souffle court, les jambes se font lourdes. Trois fois, il a vomi. Courir, il ne peut plus. Il marche, maladroit, hésitant. Souvent, il s’arrête, écoute, non rien, regarde autour de lui. Cinq heures. Il n’en peut plus. Et ça, qu’est-ce que c’est ? Une cabane à demi écroulée. Il la reconnaît. C’était leur cabane, leur refuge, quand ils étaient mômes. Il se glisse à l’intérieur et s’affale sur le sol, le dos calé contre la cloison de bois. Une mauvaise sueur lui sort de tout le corps et il se met à trembler.
Ce n’est pas moi !
J’ai du mal à respirer. Je regarde mes mains, je plie les doigts pour en faire des griffes. Ce seraient donc elles qui auraient fait cette chose horrible, impensable, c’est ce qu’ils vont penser, horrible, horrible, c’est lui, ils vont crier, hurler, c’est lui !
Risible.
C’est vrai que j’ai envie de rire, parce que tout ce qui m’arrive n’est jamais arrivé, rêve, cauchemar ou conte cruel dans lequel je me suis perdu.
Impossible.
Mais quand je me suis réveillé, je l’avais dans la main, la pierre pleine de sang, je me souviens l’avoir jetée, merde, beurk, c’est quoi ça, hé Christine, réveille toi, je me suis tourné vers elle, il faisait à peine jour mais j’ai vu, du sang, du sang, son crâne éclaté, je me suis levé d’un bond, j’ai crié, non, non, Christine, ce n’est pas vrai ? Je me suis rapproché, elle était morte et c’était moi qui l’avais tuée.
La forêt, pour m’y cacher, fuir cette horreur...
Morte, elle était morte, le crâne fracassé à coups de pierre, elle s’appelait Christine, une fille avec qui j’avais fait l’amour, l’amour, je n’avais aucune raison, pourquoi aurais-je fait cela, je la connaissais à peine, une simple rencontre d’un soir. Je ne me souviens pas.
Qu’est-ce que je fais ici ?
Il faut que j’aille chez les flics, je vais leur expliquer. Mais leur dire quoi ? Que je n’ai tué personne. Ils vont rigoler. C’est ce que l’accusé dit toujours, ce n’est pas moi, je le jure. et si en plus, je leur raconte que je ne me souviens de rien... et comme un con, je me suis sauvé ! Je suis dans une merde pas possible.
Bravo Jimmy ! Maintenant tu te calmes et t’essaies de te souvenir.
Que s’est-il passé exactement cette nuit là ? Cette idée de fête nocturne, elle était sienne. Il avait invité tous les copains, les amis, parce qu’il quittait plus ou moins définitivement la ville, direction Paris, école de journalisme. Ils avaient trouvé, Michel et lui, un petit coin discret, assez loin des premières habitations, une prairie entourée de saules, d’acacias, de sureaux et de lilas, qui descendait en pente douce jusqu’à la rivière.

Nous sommes arrivés ensemble, Michel et moi. J’avais apporté ma guitare et le champagne. Huit heures du soir, chaleur lourde.
- Ce serait con qu’on ait un orage ! remarqua Michel.                                            

- C'est vrai qu'il fait chaud !
- Tu veux une bière ?
- Donne !
Michel est de taille moyenne, blond, les yeux verts. Il est vif, rapide et puissant, ceinture noire de judo. et c’est mon meilleur ami. Depuis l’école primaire, donc depuis toujours. Ses parents sont pharmaciens. Il a une sœur, Fabienne.
- Tu crois qu’ils viendront tous ?
Michel hausse les épaules, oui, bien sûr !
Tous des amis, tous des copains, ça me ferait mal qu’un seul ne vienne pas. Parce que, c’est peut-être la dernière fois qu’on se voit. À chacun sa route.

Philippe et Gérard sont arrivés avec la bouffe. papa qui tient le café-restaurant, le Rapid Bar, avait été généreux, pâtés, saucisson, rillettes, fromages et saumon fumé. Sont venues ensuite, avec les gâteaux, Fabienne, Delphine et Christine. Christine Calvini, son père est dans le bâtiment, elle sort avec Philippe. Hélène n’est pas venue. elle est à Bruxelles, avec sa mère, une expo de peinture. Je me souviens que j’étais un peu frustré, parce que Hélène et moi, ça commençait à devenir sérieux et que j’avais du mal à me passer d’elle. Mais je n’allais quand même pas laisser tomber les copains.
La fête ! Nous faisions la fête. J’ai joué de la guitare. Quelques tubes du moment. on buvait beaucoup et on riait de même. Sauf Fabienne qui me faisait la gueule. J’en ai parlé à Michel. elle pourrait faire un effort, merde ! Il a rigolé, tu sais très bien pourquoi, il ne faut pas faire attention, ça lui passera. Évidemment que je savais. Ç’avait été d’abord Fabienne, et maintenant c’était Hélène. Rien de nouveau sous le soleil ! Mais quand même, ça m’avait énervé. C’est peut-être pour ça que j’ai failli lui rentrer dedans, à ce con de Philippe. Ne sait jamais quand il faut s’arrêter, ne pas insister... le pire, c’est qu’il se croit malin avec ses vannes censées faire rire. Je n’avais pas envie de rire. D’habitude, je laisse passer, mais cette fois ci... Je me levai d’un bond, je le pris par le col de sa chemise, tu dis encore un mot et je t’éclate la gueule !
Fabienne s’écria, hé, arrête Jimmy, tu ne vois pas que tu es en train de l’étrangler ! Ils m’ont tous regardé, c’était quand même exagéré, bon, on efface tout et la fête continue.
Onze heures du soir. Gérard est malade. Son frère l’a raccompagné jusqu’à la route.
Minuit. Tout le monde à poil et baignade obligatoire. C’était un peu notre rituel et examen de passage pour les filles. Surtout la nouvelle, Christine, belle môme, blonde, yeux bleus. Nous étions curieux de voir sa réaction. elle fit cela si naturellement que c’est nous qui nous sentîmes embarrassés. l’eau était fraîche et doux étaient ses seins. on s’est laissé glisser dans le courant et un peu plus loin, sur une pente herbeuse, on a fait l’amour et rejoint les autres un peu plus tard. J’ai bien vu que Philippe avait envie de cogner !
Qu’est-ce qui a dérapé ?
Nous avons continué à boire, à fumer. Certainement trop de shit ou d’autres choses. Qui avait apporté la drogue ? Michel, Fabienne ? Ça nous avait mis dans un drôle d’état, Christine et moi, une envie de baiser qui ne nous lâchait plus. Je me souviens vaguement que j’ai voulu aider à tout ranger, mais je n’étais pas très efficace. Michel m’a dit que je ferais mieux d’aller voir ailleurs. Avec Christine. On se revoit demain. Je ne les ai pas entendus partir. Et quand je me suis réveillé...
 

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29 octobre 2019 2 29 /10 /octobre /2019 11:54
La femme au chien jaune

La femme au chien jaune

La femme au chien jaune  Alixe Sylvestre ETT / Dépendances 213 pages 19,00 €

 

Chapitre un
Comme chaque matin, quelle que soit la saison et les grimaces du temps, Irène sort le chien, Icare, un Golden Retriever au poil jaune. Il connaît le chemin qu’ils vont emprunter, lui et sa maîtresse. Suivre seul l’itinéraire jonché de feuilles écrasées qui longe tranquillement le canal, l’animal en serait capable, sachant d’instinct quand il est temps de faire une halte avant de s’en retourner à la maison, mais les chiens aiment la compagnie. Celui-ci en particulier. Une longue affection le lie à sa maîtresse. Son chien. Elle l’a désiré et choisi... Tu t’en occuperas. Richard n’en voulait pas. Quand on sera en retraite... le boulet, dès qu’on voudra s’échapper ! Son mari n’est pas très voyageur, il l’avait été, pourtant, à l’époque où elle était tombée amoureuse de lui. Cet homme bien bâti portait alors des jeans larges qui donnaient de l’ampleur à ses pas. Le temps rabote les rêves. Rien de bien méchant. Chaque jour est un peu moins quelque chose. Elle l’a écrit dans son carnet d’haïkus.
Richard a trouvé la parade en s’aménageant un atelier d’ébéniste, il dispose ainsi des outils appropriés pour gommer les aspérités de son temps libre et se creuser des retranchements à la gouge.

L’animal chéri trotte devant elle, et de temps à autre s’arrête pour la consulter du regard. Oui, avance, Icare ! L’hiver veut en finir. La froidure relâche son étreinte. Les oiseaux de mars répètent déjà leur partition, crevant le silence pesant des mois précédents.
A peine coiffée, irène se contente, le matin, de passer ses cheveux châtain clair mi-longs dans un chouchou noir et de se glisser dans un jean ordinaire, plus confortable que seyant, qui succède à un pyjama douillet informe. Une doudoune beige qui va avec tout complète sa tenue. jamais de survêtement, ça lui rappellerait les interminables séances de sport au lycée dans un vieux gymnase qui sentait la sueur.
Pour la promenade du soir, c’est le haut qui varie, pas de doudoune, l’enveloppe se fait plus légère, surtout aux beaux jours. Mais le jean encore, l’élastique toujours et ses sempiternelles baskets Qu’importe ! C’est l’intérieur qui compte, ce qu’on a dans le cœur ! Elle y croit fermement. Son regard franc, ses yeux très bleus, donnent directement sur le ciel de son enfance.
Le pavillon pas vraiment coquet où elle vivote en bonne intelligence avec Richard depuis une trentaine d’années, se blottit dans un lotissement calme mais dépourvu de la moindre originalité, à l’extrémité de la bourgade de M. Le-Château dont le charme tient tout entier dans une vieille église au clocher dodu recouvert de tuiles vernissées et surtout, les vestiges consolidés du château médiéval qui lui donne son nom.
La balade bi-quotidienne de la femme et du chien ne souffre pas de détour. Comme dans sa vie, le circuit est tout tracé. Le duo traverse le pont de pierre aux trois arches qui enjambe la rivière, poursuit, passe sur l’autre pont plus court et plus neuf qui enjambe le canal. Celui-ci donne l’occasion à deux fleuves de se rejoindre, l’un va au nord, l’autre plus chanceux, file au sud. Dans le nord-est de la France, il est d’humbles sites verdoyants dont la caractéristique est la paix. Les gens qui y nichent se sont faits à l’idée qu’on ne leur dira jamais : Vous en avez de la chance d’habiter là-haut !
M. Le-Château est assis sagement au bord du canal du Rhône au Rhin. une chance, cette voie d’eau, possibilité de désenclavement, mot magique dans la bouche des élus. Le petit port aménagé par la municipalité permet d’accueillir au moins une quinzaine d’embarcations, des péniches reconditionnées pour le loisir, des bateaux de tailles diverses qui pourraient aussi bien naviguer en mer. Avec à leur bord, des marins d’eau douce ayant fait le choix rassurant du canal. Souvent des gens de l’âge d’irène, le troisième. Couples de retraités qui concluent leur vie conjugale par ce périple sans but mais sans risques sur ces voies navigables qui découpent les campagnes. Le rythme des écluses qui freinent le voyage, est accordé à ce tempo au ralenti qu’est devenue leur existence.
Naviguer de conserve avec le conjoint, Irène se serait bien laissé tenter par l’aventure, mais il aurait fallu que ce soit lui qui prenne l’initiative. Elle craint un peu l’eau. La terre ferme sous ses pieds la rassure. Une évidence héritée de ses ancêtres sédentaires, qu’elle n’a jamais remise en cause.
Depuis la berge, elle prend plaisir à regarder les rêves des autres glisser devant elle. irène le connaît par cœur, le port, détectant tout de suite le dernier navigateur arrivé par hasard ou par économie dans ce bout du monde ; elle repère celui qui va partir et oublie vite ceux qui l’ont quitté sans un au revoir. Le séjour n’est pas cher ici. Comme le prix du mètre carré.
Grâce au chien, le contact est facile à établir avec les étrangers. Réservée, Irène ne s’autorise jamais le premier pas... après un verre, elle va se dégeler, prévient son mari en s’adressant à leurs invités - quand ils en ont - ce qui est devenu rare.
La dernière fois qu’ils s’étaient trouvés en mode réception, c’était chez leurs amis, Helena et Francis. Des ex-collègues à Richard. ils parlaient entre eux du lycée comme s’ils y étaient encore, propos complices d’anciens combattants de l’éducation, cette entreprise harassante qui consiste à fourguer un bagage à des élèves pressés de reprendre leur voyage culturel perso via internet. Dans ces circonstances, coite sur le canapé, l’épouse s’en tenait à un petit silence poli ponctué d’acquiescements divers. On ne lui accordait pas vraiment d’intérêt, elle qui avait dispensé son tout petit savoir dans le primaire, malgré une voix qui ne portait pas... Trop effacée à l’oral selon ses bulletins scolaires. Les années à venir risquent de la gommer davantage encore si elle n’y prend garde.
ici sur la berge, chaque matin et chaque soir, elle est l’événement qui passe. La sédentaire qui les envie... eux les aventuriers ! Ils ont des histoires qu’ils croient impressionnantes à raconter et elle se prête avec gentillesse au jeu.
Gérard et Liliane s’attardent durant le gros de l’hiver dans ce port tranquille doté de toutes les commodités pour pas plus cher que s’ils étaient à la maison. Ces gens-là ont fait leur calcul. Quand Irène arrive, précédée de son chien jaune, ils se tiennent sur le pont, ou bien la conjointe astique pendant que lui, en position dominante, lit le journal local. Le matin, ils sont cachés à l’intérieur, on entend la radio depuis la rive. Les informations. ils ne font pas de commentaires. L’actualité tombe comme la grêle. Ils n’y peuvent pas grand chose. Ils se sont extraits du déroulement des choses, ici et plus loin. Bientôt le départ... c’est la teneur de l’échange. On se rend compte qu’on a de moins en moins envie de bouger ! Ce soir, ils seront sans doute en courses, comme tous les lundis, avant aussi, à terre, ils faisaient les courses ce jour-là, l’entame de la semaine.
Plus loin, séjourne Christophe, l’homme de la Cassiopée. Sa péniche a transporté naguère des marchandises d’en haut vers la Méditerranée. La peinture blanche est un peu écaillée, comme le trait bleu qui souligne toutes les ouvertures. A la proue, une tête de femme avec de longs cheveux figés dans un vent éternel. Autour d’elle, un semis d’étoiles bleues. C’est de loin et pour le moment, la plus originale de toutes les em- barcations. L’homme est arrivé avec l’arrière-saison et n’a plus bougé. Seul à un âge où le corps a encore ses fringales. Moins de cinquante... mais un peu plus de quarante tout de même. Un beau grand brun aux yeux de châtaigne. Cela fait près de trois mois et il est toujours là. Le mystère intrigue Irène. Elle s’en est ouverte à son amie Marielle qui a tout de suite flairé là-dessous une affaire de cul. Il a une poule dans le patelin ! T’as qu’à lui demander ! Les questions frontales, ce n’est pas le mode de conversation qu’Irène affectionne.
Christophe garde des restes pour Icare. il a eu un Golden Retriever, il y a longtemps. C’est d’abord du chien mort qu’il a parlé, puis du chien quand il vivait. Le même exactement que le vôtre. Je l’emmenais partout... Danette, à cause de la couleur. Celle de vos cheveux d’ailleurs ! Elle avait souri. il a fallu tout l’hiver, une succession de micro-conversations, de cafés ponctués de silence pour qu’elle se laisse apprivoiser, bien plus lentement que le chien.

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5 juin 2019 3 05 /06 /juin /2019 11:09
Requiem pour Gabrielle  Hard boiled ETT Collection Borderline  > 19,00 €

Requiem pour Gabrielle Hard boiled ETT Collection Borderline > 19,00 €

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   L’alcool lui provoquait des céphalées. Des clous de madrier dans le crâne. Debout au pied du lit, elle fixait avec dégoût l’homme qui s’étalait au travers du matelas. Il n’avait plus rien du type agréable et charmant de la veille. Avec ses fesses blanches dont les poils lui sortaient du cul tel un buisson d’épines, son dos velu pommelé de sueur, et son ventre flasque nourri de déjeuners d’affaires et d’alcool fort. La chair gélatineuse se répandait de chaque côté comme si elle était en train de fondre. A ce régime-là, peu de chances qu’il passe la cinquantaine. Les draps froissés encore humides lui donnaient l’impression d’un nid de serpents en ébullition. Elle aurait bien pris une douche, mais hors de question de réveiller le jeune commercial. Son nom lui échappait. Il avait dû le lui dire. Aucun souvenir, à croire que c’était volontaire.       

  Le repas avait été agréable, et le vin excellent. Le champagne avait coulé à flots. Il l’avait même séduite avec une certaine finesse, ignorant que les dés étaient pipés. C’était elle qui l’avait accosté, c’était elle qui l’avait emmené dîner, c’était elle qui avait proposé de prendre une chambre, et cela bien avant le dessert. Le jeune cadre était en déplacement professionnel, avec une suite grand luxe à l’hôtel Mercure des Halles. Bien sûr, elle avait rapidement vu l’alliance à son doigt. Pas vraiment son problème, elle n’avait forcé personne. Elle l’avait désiré, elle l’avait même trouvé beau. Fallait vraiment qu’elle ait envie de s’avilir… Mais dès qu’il l’avait fait jouir, par deux fois, et assez bien d’ailleurs, elle avait de nouveau senti ce brouillard corrosif et brutal s’emparer d’elle.

  Elle avait chaud, elle avait froid, elle asphyxiait. Son mal au crâne empirait. Le jour se levait et pénétrait par les interstices des rideaux mal tirés. La chambre empestait la transpiration acide et le sperme rance. Ce con lui en avait mis partout. L’image du type à califourchon sur elle en train de se branler lui revint en tête. Un haut-le-coeur. Fallait qu’elle arrête ce genre de conneries. Elle ramassa ses vêtements éparpillés aux quatre coins, enfila sa culotte et son t-shirt en silence. Elle quitta la chambre tout en finissant de s’habiller dans le couloir. L’ascenseur était plein et le hall déjà bondé. On suffoquait, une serre sous un soleil de plomb saturée de désinfectant et de senteurs artificielles. Elle le traversa comme un clandestin à une frontière mexicaine. Cinq heures trente du matin. Paris ne s’éteignait jamais. Elle avait besoin d’une longue marche. Vider son esprit, ne laisser aucun souvenir remonter, aucune image, aucune scène défiler de nouveau. Le sas de sécurité grinça. Le froid et l’humidité la cueillirent violemment. Une légère bruine noyait l’atmosphère. Elle passa son sac en bandoulière, et s’engagea rue de Rivoli.

  Cela faisait un an qu’elle était en France, un an tapie dans l’obscurité de la capitale, un an à se fondre dans cette masse informe de gens futiles et superficiels. Ces gens qui étaient nés loin des bombes et des bombardements, qui n’avaient jamais connu la peur viscérale des kamikazes et des attentats, et qui ne s’étaient jamais retrouvés piégés dans un immeuble prêt à s’effondrer, ou face à trois enculés armés de machettes. Ces gens pour qui chaque jour semblait être une fête de fin d’études… Et dont les seules préoccupations se résumaient à toucher leur salaire en fin de mois, la popularité de leur profil sur les réseaux sociaux, ou les résultats sportifs de leur équipe préférée. Les vieux picolaient sec, les jeunes se shootaient à partir de douze ans. Ce monde partait en couille… Elle avait étudié l’histoire dans son enfance. Elle s’était passionnée pour la Seconde Guerre mondiale, et le romanesque ou le romantisme, c’était selon, de la résistance sous l’occupation allemande. Ce combat qu’elle avait toujours cru noble. Le sentiment d’appartenir à un groupe, à une famille, unis dans un même combat. Les liens d’une cause juste, ensemble contre le mal absolu. Survivre, se battre, boire, manger et baiser comme s’il n’y avait pas de lendemain… Parfois, elle oubliait dans quel camp elle se trouvait… Comme sa mère, elle idéalisait.

  Paris ne ressemblait en rien à ce qu’elle avait imaginé. Cette ville n’était qu’une vitrine pendant les fêtes de Noël. Devant : la lumière et les strasses. Derrière : des mannequins en plastique animés par des cordes et des moteurs… Une bonne guerre, une bonne oppression, une bonne dictature pour remettre les vraies valeurs en place. Que chacun choisisse son camp. Pas de tiédeur : les salauds d’un côté, les courageux de l’autre. Elle ne supportait pas tous ces moutons de Panurge qui ne vivaient que pour eux-mêmes et leurs plaisirs. Aucune conscience de ce qui se passait à travers le monde. Leur arrogance lui donnait la gerbe et entretenait sa rage. Cette tension électrique qui ne la lâchait pas… Même si bien souvent, au fin fond de ses entrailles, elle enviait leur futilité, leur sourire, leur joie, leur bonheur. Ce bonheur qu’on lui avait arraché. Parfois, elle rêvait de voir cette ville en feu, de la réduire elle-même en cendres, juste pour le plaisir, juste pour qu’ils partagent son incommensurable désespoir. Putain, arrête de délirer ma grande .

  La jeune femme traversa la place de la Bastille comme si elle était encore nue, ou dans le viseur d’un sniper. L’immense rond-point était déjà en pleine effervescence. Des hurlements, des cris, des klaxons, l’odeur asthmatique du caoutchouc brûlé. Elle descendit les marches qui la menèrent le long des effluves. Ses mains et ses bras la démangeaient. Ses cicatrices rugissaient, palpitaient. Elle n’était pas contre un peu d’action. Une bonne dose d’adrénaline. Mais le couloir qui longeait les bateaux était vide, pas de dealers, pas de racailles, pas de zombies. Les clochards, elle respectait, pas touche. Arrivée au bout du canal, elle remonta les escaliers usés qui sentaient la pisse et la misère, et se retrouva devant l’Institut médico-légal. Un contrôle de police au carrefour. Pas besoin de tenter le diable et sa cohorte de démons. Elle tourna aussitôt boulevard Diderot pour se retrouver juste devant la gare de Lyon. Le soleil se levait. Trop de monde, trop de témoins, elle ne pouvait tout de même pas provoquer quelqu’un. Résignée, elle sauta dans le premier train pour Boissy-Saint-Léger, direction La Varenne-Saint-Hilaire. Gabrielle s’endormit dans la rame presque déserte. Les trois enculés l’attendaient de l’autre côté.

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