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25 juillet 2022 1 25 /07 /juillet /2022 11:15
C'était à chaque fois un petit vertige

C'était à chaque fois un petit vertige suivi de La Czardas de Monti par Daniel Konieczka

Deux récits teintés d'humour et de nostalgie sur le fil de l'Histoire et de ses bouleversements

 

1964, septembre
- Ich möchte, dass du mir eine kurze Nylonhose
schickst..
. Je voudrais que tu m’envoies une culotte
en nylon.
Jusque-là ça l’amusait plutôt, la babcia, mais elle
s’arrêta net à cette phrase, choquée ! La carte lui en
tombait des mains.
- Co to za dziewczyna ? ! Mais qu’est-ce que c’est
que cette fille ? !
La carte postale qu’elle me traduisait à haute
voix, je l’avais reçue le matin même. Signée « deine
Marianne
». Ça, je l’avais compris tout de suite,
le « deine ». Ce seul mot suffisait et ça bondissait à
l’intérieur. « Ta Marianne. » Je ne me lassais pas de
le relire. Mais pour tout le reste du texte, une aide
était indispensable. Il fallait s’adresser à la personne
qui savait, la babcia, la grand-mère. Quitte à dévoiler
tous mes secrets.
Elle parlait trois langues, la grand-mère. Celle de
son pays de naissance, celle de sa patrie de coeur – la
Pologne dont elle ne foulera jamais le sol – et celle de
son pays d’accueil, si cette expression est réellement
acceptable.
Née en Allemagne en 1900 à Bochum, elle y avait
passé toute sa jeunesse. Jusqu’à y fabriquer des obus.
Elle racontait le passage majestueux des Zeppelin audessus
de sa ville. Une vie heureuse, dans un quartier
grouillant de vie laborieuse et joyeuse. Une petite
photo aux bords joliment dentelés la montrait la
grand-mère, à 17 ans, debout dans l’usine, jeune et
fière, avec d’autres ouvrières en blouses grises, parmi
des empilements de cylindres de métal brillant. Tout
ce qui allait être envoyé sur la tronche des autres, là,
de l’autre côté de la frontière.
Elle était arrivée en France au début des années
vingt, pas de son plein gré. À Toul, Ellis Island français.
Une migrante, comme on dit maintenant. Un
petit tour lugubre du côté du charbon du Nord dont
ils s’étaient vite échappés, une tentative vers les tulipes
hollandaises qui n’avaient pas voulu d’eux, et une
arrivée dans ce petit village lorrain, baluchon posé
définitivement. Tout près des territoires anciennement
annexés. Elle allait régulièrement y faire quelques
achats pour y retrouver le goût de ses 16/18
ans dans les bouchées de Pumpernickel. Au retour,
souvent elle répétait, songeuse : « Q uand j’habitais
en Allemagne, les Allemands étaient beaux et sveltes,
pourquoi sont-ils si gros maintenant ? » Elle qui avait
connu la grande ville se montrait d’ailleurs assez méprisante
avec les autochtones, les quelques paysans
lorrains du village – Français de souche – dont les
fermes dès les années vingt avaient été phagocytées
par la construction de maisons sortant toutes du
même moule pour loger la masse d’arrivants d’Italie
et de Pologne. Ils avaient des manières de rustres sans
culture, ces Français.
- Une culotte en nylon, à 14 ans ? Co to za dziewczyna
?!
Mais qu’est-ce que c’est que cette fille !
Elle se trompait la babcia, future groupie de Jean
Paul II, rien d’immoral dans un boxer-short.

 

 


2018, décembre, Varsovie
Des centaines, des milliers de carpes nageaient en
rond, depuis des heures, blotties les unes contre les
autres, tournant lentement dans le sens des aiguilles
d’une montre. Un morne manège en attente du sacrifice.
Certaines offraient déjà leur ventre. Des étals
étaient couverts de ces poissons tranchés cette fois en
quartiers sanguinolents à l’intention de familles plus
modestes. On approchait de Noël. Une grande piscine
gonflable de plastique bleu était installée dans
l’immense supermarché proche du quartier Zoliborz
– du français Joli Bord – où nous logions.
Henri, mon ami peintre, avait décidé d’aller rendre
visite à sa fille en séjour Erasmus à Varsovie. Et
comme je parlais un peu la langue du pays je l’avais
accompagné.
À Zoliborz, notre logeuse nous avait conseillé un
petit restaurant typique, avec son décor de bois sombre
et son odeur entêtante de tabac froid, typique des
années cinquante, qui était devenu pour ces quelques
jours notre port d’attache. Le Zywiciel : les portraits
et les textes encadrés sur les murs du restaurant racontaient
l’histoire de ce nom et du lieu, intimement
lié à un événement historique, l’insurrection de Varsovie.
Après nos longues marches à travers la ville
dans le froid humide de l’hiver nous retrouvions le
havre du Zywiciel. C’était un véritable réconfort de
s’attabler devant un tartare de hareng accompagné de
concombres au sel, suivi d’un plat de pierogi, le tout
arrosé d’une Zywiec pression. Henri, lui, restait fidèle
à son allemande Paulaner.
Nous avions besoin de ce réconfort. Varsovie en
décembre était peu accueillante. Il était bien caché
le charme slave. Le centre ancien reconstruit cartonpâte.
Et les artères principales sans attrait, les mêmes
leurres qu’à Strasbourg, Montpellier ou ailleurs. La
consommation. La ville s’occidentalisait à grande vitesse.
La fille de mon ami qui vivait en coloc nous
avait entraînés dans les lieux qu’elle fréquentait. Un
matin, elle nous avait conviés à un petit déjeuner
dans un sous-sol meublé de canapés défoncés. Un
café « hard punk » atrocement bruyant et inconfortable.
Le top de la jeunesse varsovienne branchée.
Nous en étions restés littéralement sur notre faim.
Henri, qui n’était pourtant pas toujours exemplaire,
montra quelques signes d’inquiétude. De ses études
européennes Pauline aurait-elle surtout intégré le
shoot de Wyborova ?
Pour ce court séjour, au gré des promenades, nous
allions à la découverte. Étouffante, l’histoire. Les
musées d’art, ce serait pour l’étape allemande prévue
au retour.
Au terme d’un long cheminement sous les branchages
dénudés d’une forêt sauvage en pleine ville
entre les stèles de l’ancien cimetière qui, étrangement,
étaient toujours debout, nous découvrîmes, dans le
silence, le monument à Janusz Korczak menant sa
procession d’enfants.
Un malaise me gagnait. Il y avait bien sûr toute
cette horreur de l’histoire, mais une question plus
intime m’oppressait. Malgré mon nom, et mes origines,
j’avais du mal à me reconnaître dans ce pays.
Je lui en voulais à cette Pologne, mère indigne,
incapable au début du siècle précédent de nourrir
ses enfants forcés à l’exil. Et aujourd’hui gouvernée
par des culs bénis rétrogrades. Mes grands-parents et
mes parents n’y avaient jamais remis les pieds. Je me
sentais, définitivement, d’ailleurs. On m’avait dit un
jour que la racine de mon patronyme indiquait que
j’étais « homme des confins ». Une analyse étymologique
approximative, peut-être. Mais ça m’arrangeait
bien, surtout, d’être de nulle part...
Notre déambulation nous avait conduits dans un
quartier parfaitement sinistre. Un alignement sans
âme de bâtiments jaunasses. Sans âme qui vive. Et le
froid et la pluie. Aucune indication, aucun panneau
de signalisation. Et pourtant, d’après le plan, nous
étions tout près de...
Avec mon polonais hésitant je me suis approché
vivement d’un homme pressé qui sortait d’un immeuble.
- Nous cherchons un lieu, vous savez ? Celui où les
juifs ont été regroupés pour leur départ ?
L’homme m’a regardé silencieusement, avec un
grand sourire. Un sourire glaçant.
Il avait très bien compris la question.
Peut-être ne savait-il pas qu’il vivait à quelques dizaines
de mètres des rails de la Umschlagplatz ?
Bien sûr qu’il savait, cet homme.
Son sourire nous laissa sans voix.
Il était temps de prendre le chemin du retour.

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7 avril 2022 4 07 /04 /avril /2022 14:41
Le sourire de la boulangère
Le sourire de la boulangère                
Elsa Dauphin ETT collection Dépendances                                                           

 

 

 

 

3 juillet 2011

 

 

 

Maître Fournel,

 

 

Suite à notre rencontre, il me semble opportun de revenir sur certains détails de mon affaire. Les grandes lignes que je vous en ai tracé ne peuvent effectivement suffire à rendre compte de la situation critique dans laquelle je me trouve. J’ai bien compris que les anecdotes ne vous intéressent guère – votre agacement croissait à mesure que je vous racontais mon histoire, m’égarant sans doute un peu trop dans des explications alambiquées que je voulais pourtant précises, et à plusieurs reprises, en m’interrompant, vous m’avez prié d’en venir aux faits : « je n’ai que peu de temps à vous consacrer, monsieur Organd », me répétiez-vous à intervalles réguliers tout en regardant votre montre – mais le comportement de mes voisins et co-indivisaires est au quotidien difficilement supportable, et je me dois de vous en faire part afin que vous preniez toute la mesure de ma condition actuelle et que vous puissiez agir en conséquence.

Comment vous dire, maître, il ne se passe pas une journée sans que je sois dans l’obligation de les croiser. Le village est petit. Imaginez : quelques rues et la grande place du marché, avec son église et ses cafés. Pas un pas, je vous dis, quand je sors de chez moi, sans les rencontrer. Bien sûr, comme vous me l’avez signifié, j’ai fait preuve de bien peu de discernement quand j’ai acheté en indivision et pour moitié cette grande bâtisse dont nous devions nous répartir la surface équitablement. Mais voilà, monsieur et madame Potard occupent l’essentiel de l’espace, et moi une unique pièce d’une quarantaine de mètres carrés sur les trois cents que compte le bâtiment.

Oui, bien peu de discernement, j’en conviens, mais enfin il s’agissait d’amis, de personnes que je connais et côtoie depuis presque trente ans, et en qui j’avais toute confiance. Une naïveté coupable peut-être, et que mon âge – cinquante ans – aggrave sans doute à vos yeux. Pauvre bougre !, sembliez-vous penser en posant sur moi un regard blasé. Mais oui, j’ai accepté leur proposition de nous rendre acquéreurs ensemble d’une bâtisse suffisamment grande pour y établir deux logements séparés et trois ateliers : deux ateliers de peinture pour eux et un atelier de sculpture pour moi. À terme, nous envisagions l’ouverture d’une galerie d’art, un projet de dimension humble où nous-mêmes et d’autres artistes pourrions exposer nos travaux.

J’en ai parcouru des kilomètres pour trouver ce lieu, seul au volant de ma vieille fourgonnette. Des kilomètres dans les campagnes durant tout un automne et tout un hiver, à dormir dans des hôtels miteux au cœur de villages isolés ou dans des complexes préfabriqués en bordure de grands axes routiers ; au pire dans mon véhicule quand je venais à manquer de ressources financières. J’ai poussé la porte de nombreuses agences immobilières et, inlassablement, j’ai répété les mêmes explications ; j’ai visité un nombre incalculable de maisons de village, maisons de maître délabrées, immeubles insalubres, corps de ferme, anciennes gares et usines désaffectées, et même quelques ruines. Mais rien ne convenait à Hervé et Patricia Potard que je tenais au courant régulièrement de mes démarches. Il fallait prospecter encore et encore, et moi qui y croyais à ce projet, personnel et professionnel, j’ai poursuivi les recherches jusqu’à trouver ce lieu, une ancienne tannerie qui avait fermé ses portes depuis bien longtemps, et dont seule subsistait une boutique minable où l’on pouvait encore acheter vestes et pantalons de cuir, tout poisseux de poussière, presque raides de crasse, pendus à des cintres alignés sur des portants métalliques rouillés. Oui, jusqu’à ce que je trouve la perle rare, grande, avec des travaux conséquents, mais d’un prix abordable. Quand j’ai fait part de ma découverte à Hervé et Patricia, ils n’ont pas hésité un instant ; ils ont pris leurs dispositions pour me rejoindre, l’ont visitée avec entrain et ont souhaité signer le compromis de vente dans la foulée, avant de repartir chez eux – une banlieue composée de pavillons tous identiques, collés les uns aux autres et entourés de jardins étriqués –, et préparer leur déménagement.

Tout a été si vite,maître, au point quej’ai eu alors le sentiment que le cours des événements m’échappait. Je n’étais pourtant pas aussi enthousiaste que mes amis. Tout d’abord, les travaux à effectuer étaient colossaux, j’en ai mesuré tout de suite l’importance : de la cave au toit, tout était à reprendre – je ne vais pas vous assommer de détails techniques, mais nous en avions pour de nombreux mois, voire des années pour rendre l’ensemble habitable.

Et il y avait cette cour, grande certes, mais entièrement en béton et qui surplombe la cave, sans un parterre de terre, pas moyen d’envisager un jardin ou quelques plantations – j’ai toujours aimé les jardins –, mais Patricia a balayé d’un revers de main, et avec dédain, mes réticences, arguant que nous mettrions des jardinières de fleurs, des plantes en pots, et que cela irait bien comme ça, d’autant plus que nous étions à la campagne et que si je tenais vraiment à jardiner j’aurais toujours la possibilité de louer un terrain. Mais surtout, il y avait ce monument aux morts accolé à la propriété. Un monument aux morts monstrueux, d’une laideur incommensurable, un monument aux morts énorme pour un si petit village – pas plus de six cents habitants –, même si les deux guerres mondiales et celle d’Algérie avaient fauché, comme partout ailleurs, leur lot de jeunes hommes, mais enfin, une telle construction avec des fioritures ringardes au possible – elle dégage un patriotisme rance et revanchard –, c’était franchement rebutant. Sa laideur était cependant atténuée par deux marronniers plantés de part et d’autre. Des arbres magnifiques, de belle hauteur, de large circonférence, et aux ramures denses qui devaient propager une belle ombre sur la cour en été, et qui donnaient à cet ensemble tout de pierre et de béton une fraîcheur végétale qui sinon aurait manqué cruellement. Les houppiers fournis dissimulaient en partie la construction hideuse et formaient une protection contre les bruits de la rue. Les oiseaux y nichaient et y chantaient. Leur présence m’a incité à mettre de côté mes réserves, et je me suis finalement rangé à l’avis de mes amis – de mes anciens amis plutôt, devrais-je dire –, mais oui, finalement, je suis allé dans leur sens, et j’ai signé.

C’était au mois de février, il y a bientôt deux ans de cela.

Et ce que c’est que le destin ! Car voyez-vous, quelques semaines après notre installation – c’était au mois d’avril –, une entreprise sollicitée par la mairie est venue couper les arbres, ces grands marronniers qui devaient être là depuis plus de cinquante ans. Ils les ont abattus sans aucun état d’âme, bloquant toute la rue pour procéder à ce massacre. Les tronçonneuses ont vibré toute la matinée et sans doute une grande partie de l’après-midi. J’ai regardé les bûcherons travailler durant un moment : tout d’abord ils ont coupé les branches qui tombaient dans le bruissement de leur feuillage et s’accumulaient au pied du monument aux morts comme autant de membres amputés. Puis, ils se sont attaqués aux troncs, et là, je n’ai pas pu rester. C’était comme des grands corps nus, sans défense, qu’on achevait. J’ai pris ma fourgonnette et j’ai roulé jusqu’à la fin du jour, sans but, pour revenir à la nuit tombée. Ce n’est que le lendemain que j’ai constaté le résultat.

Ce vide que laissent les arbres dans le ciel quand ils ne sont plus là !

La raison de cet abattage dont j’ai pris connaissance dans le procès-verbal d’une séance du conseil municipal a fini de m’atterrer. Cela dépassait mon entendement. Ils ont coupé ces arbres magnifiques du fait de leur beauté, de leur grandeur, de l’opulence de leur ramure qui masquait à la vue des passants le monument mortifère. Ils ont coupé les arbres car ils empêchaient la lecture des noms des morts au champ d’honneur. Parce que leurs branches risquaient d’en abîmer les bas-reliefs ringards ainsi que la statuaire doloriste : une femme aux traits compassés tenant dans ses bras un soldat, mort ou agonisant – c’est au choix. Pour finir, il était précisé, dans un jargon administratif qui ne prêtait pas à la contestation, que la mise en œuvre de cette décision devait intervenir le plus rapidement possible du fait des prochaines commémorations, celle du 8 mai en l’occurrence.

Désormais, je dois supporter chaque 11 novembre, chaque 8 mai et chaque 19 mars des discours et des drapeaux, des fanfares et des dépôts de gerbes. Les hommages résonnent dans la cour, pompeusement solennels.

Et c’est étrange, maître, car à partir de ce moment, j’ai eu comme une intuition, celle de m’être perdu. Les faits m’ont d’ailleurs donné raison par la suite.

 

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21 janvier 2022 5 21 /01 /janvier /2022 18:16
La Ronce

La Ronce > MJ Gonand Stuck, Collection Dépendances

 

 

 

Quand j’ai aperçu depuis ma ferme, la fumée puis les flammes dévorer la vieille cabane de Monsieur Zorn, j’ai bondi sur mon téléphone pour appeler les pompiers. Les secours n’ont pas tardé. Mais une construction en bois, ça flambe vite. on a évité de justesse que le feu se propage au bois de La Ronce. Pas âme qui vive sur les lieux d’après le journal.
Cet incendie m’intrigue bien sûr. Par ici, il ne se passe pas grand-chose. À part des accidents de chasse ou des jeunes qui font des conneries avec drogue et alcool en se réunissant dans les bâtiments abandonnés. J’en ai viré une demi-douzaine la semaine dernière de l’ancienne étable de mon cousin. Juste en gueulant et en brandissant ma carabine. Mais à La Ronce, c’est autre chose.
Donc, par simple curiosité, je m’approche dès le lendemain du sinistre. Le toit ne s’étant pas complètement écroulé, je m’introduis à l’intérieur. Ça pue fort le brûlé et les matelas gorgés de flotte répandent une sale odeur de moisi. Je me doutais bien que quelqu’un dormait là de temps à autre. Un soir où j’avais récupéré une vache échappée, j’avais repéré de la lumière là-haut. Je me disais qu’un sans-abri du coin s’y réfugiait. Ensuite ça m’est sorti de la tête. Je suis un fermier très occupé avec ses cinquante bêtes. En plus, à vol d’oiseau, c’est quand même assez éloigné de chez moi.

Revenons-en à ma venue sur les lieux. Y a de quoi être surpris. Le chalet semble aménagé pour y vivre correctement. Il y a même tout un stock de livres sur une étagère. Deux couchages dans la pièce : un en hauteur comme dans les chambres d’enfant d’aujourd’hui, l’autre posé à même le sol. Sur un portant, des vêtements d’homme et de femme. Je doute quand même que monsieur Zorn ait emmené une maîtresse ici. Il n’a pas loin de quatre-vingt-dix ans et on m’a dit qu’il avait des soucis de santé. Normal à cet âge-là. Mais je plaisante bien sûr. Je respecte beaucoup cet homme qui fut mon instituteur au début de sa carrière. C’est grâce à lui que j’ai obtenu mon certificat d’études primaires. Troisième du canton comme on disait à cette époque lointaine.
Un poêle Godin en bon état est installé au fond de la pièce. Voilà sûrement le responsable de l’incendie. Ces engins-là, il ne faut pas les quitter des yeux. Surtout dans un pareil logement. Les gens sont inconscients.
Intrigué, je fouine un peu et me rends compte qu’il s’agit bien d’un vrai lieu de vie. Pas d’un abri occasionnel. Vaisselle, couverts, bassine, linge, bien que noircis et cramés, me le prouvent. Un peu plus tard, je découvrirai derrière la cabane des toilettes rudimentaires. Quelqu’un habitait donc là depuis un bon bout de temps.
Je fouille à nouveau à l’intérieur et finis par découvrir au milieu des bouquins un cahier à petits carreaux d’une centaine de pages. Très humide mais épargné miraculeusement par les flammes. Presque entièrement rempli d’une écriture toute petite et serrée, hyper difficile à déchiffrer pour un vieux comme moi. Avec des dates pour chaque chapitre. Comme je n’ai pas mes lunettes, j’empoche le document secret pour le lire plus tard à la maison. En cachette de ma femme qui est née trop curieuse.

Je n’aurais pas dû. Depuis, les remords m’empêchent de dormir. Pourtant j’ai un bon sommeil, comme tous les gens qui travaillent surtout avec leur corps. Le repos du guerrier de la terre.
Ce sont là des vies, des secrets et des tristesses qui ne me regardent pas. Maintenant, je me demande comment restituer ce cahier de malheur. Et à qui ? Même si je sais qui en est l’auteur. Après mûre réflexion, ça fait une semaine que je me torture le ciboulot, je décide de le remettre au propriétaire des lieux, c’est-à-dire à monsieur Zorn. Comme je manque de courage et ne souhaite pas avouer mon forfait, je vais l’envoyer par la poste. Pas de problème pour l’adresse. J’ai livré tous les ans dix stères de bois à son domicile, depuis que le directeur a pris sa retraite.
Y a plus qu’à fermer l’enveloppe sur cette maudite histoire. Je pèse moi-même le colis pour le balancer directement dans la boîte jaune. Comme je suis une tombe, les secrets resteront secrets.

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14 septembre 2021 2 14 /09 /septembre /2021 11:34
Éclats d'Éros sous Covid-19

Éclats d'Éros sous Covid-19

Christian Cogné Collection Borderline

 

 

1

 

 

Christophe Picard a eu à peine le temps de prendre son petit-déjeuner, émergeant d’une nuit agitée lorsque, sous les coups de six heures-trente, il entend qu’on cogne violemment à sa porte d’entrée.

« Police ! », gronde une voix insistante.

Quoi ? la Police ? Par l’œilleton, il aperçoit une procession de groins en gilets pare-balles.

Parmi les porteurs de masques de protection contre le virus, Christophe Picard repère deux catégories : les groins, pas nécessairement munis de coques avec valves, dirigent, instruisent les autres, les trompent souvent, ont une face cartilagineuse dure, propice au fouissage, et les museaux bleus, petites souris laborieuses qui se pressent dans les transports en commun, bossent à plusieurs dans des locaux peu aérés, au risque d’attraper le Covid-19. Christophe Picard, bien qu’il soit retraité à présent, s’identifie davantage à ces derniers. Au premier coup frappé à la porte, il s’empresse d’enfiler son masque comme s’il s’agissait d’un rappel à l’ordre. Il finit par ouvrir, non sans crainte que cela soit le virus lui-même qui s’invite chez lui, et se trouve immédiatement plaqué ventre contre le mur, palpé, menotté.

Il pense à la jeune Laura, au mal qu’il a fait. Ne traverse pas le miroir qui veut. Et pourtant c’est elle qui l’a provoqué ! Comment cette maudite correspondance sur internet a-t-elle pu faire irruption dans la réalité ? Ah ! s’il pouvait encore tout déplacer dans la corbeille, cliquer sur supprimer ; mais il est trop tard, l’écran, ce miroir réfléchissant la solitude, s’est imposé à lui depuis trop longtemps. Bien avant le confinement. Alors oui, pourquoi pas ? s’inscrire sur des sites de rencontre, garder l’espérance, l’excitation !

Un groin en civil lui brandit au visage une carte au bandeau bleu blanc rouge où il est mentionné son appartenance à la Bri, Brigade de recherche et d’intervention ; Christophe Picard met le nez dessus, sans comprendre ; l’esprit ailleurs, entre deux mondes et obsédé à l’idée de n’avoir pu déplacer ses scories dans la corbeille du réel.

Les groins filent dans l’appartement, mettent tout sens dessus dessous, vêtements, papiers, linge sale... tandis que la radio, toujours allumée dans la cuisine, n’en finit pas de cracher sur France-info les mêmes chiffres : hausse des cas d’incidences du Covid-19, quinze mille cas, loin des cinq mille espérés par l’exécutif pour desserrer l’étau du confinement à l’approche de Noël. où va-t-on ? La deuxième vague ne décroît plus ! s’écrie un quidam interviewé dans la rue. Christophe se le demande aussi à titre personnel. Que m’arrive-t-il ? d’un confinement à une incarcération possible, suis-je condamné au chef d’accusation d’une infraction sur internet ? Tout semble irréel depuis le début. Passe encore s’il pouvait définir ce « début », mais l’imaginaire est un océan où il s’est noyé et le temps intérieur distendu à l’infini. aussi devient-il indispensable de se plonger à nouveau dans la foule, de recouvrer la mémoire courte des gens ; et cela tombe bien, on va l’emmener loin de ses quatre murs où il se cogne la tête depuis plus d’un mois. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, son ordinateur et son téléphone portable sont réquisitionnés. Il n’a pas l’occasion de poser une seule question que déjà on le pousse dans l’escalier.

— Hé, attendez, s’écrie-t-il, je n’ai pas fait mon autorisation de sortie !

Mais dans la précipitation, la bousculade, l’humour ne passe pas. En bas de l’immeuble, une voiture de police l’attend, il entrevoit par-dessus la portière les groins caparaçonnés de cuir et de métal qui montent dans un fourgon comme des figurines dont on ne se sert plus et que l’on range dans une boîte.

Il entend confusément une radio : « suspect arrêté, retour au 36... » il n’entend pas la suite, perdue dans un grésillement cafardeux continu. les groins foncent vers les Batignolles, les rues sont vides, le deux-tons aimanté sur le toit de leur véhicule de police est muet comme les quelques travailleurs matinaux croisés à la Porte de Clichy. le quartier général de la PJ est bientôt en vue : une façade qui ondule de plaques bleu blanc, semblable à un tableau impressionniste : « reflets sur l’eau ». l’art s’arrête là, comme une bonne intention d’architecte toujours ratée, et la vie reprend son cours, indigente, bourrée de virus, songe-t-il, le souffle court, avant de sortir manu militari dans un parking. Un courant d’air glacé le surprend, les menottes dans le dos lui blessent les poignets mais paradoxalement cette douleur en le rapprochant intimement de lui-même lui fait du bien.

Une petite escorte guidée par un policier de l’état-major le conduit en premier lieu à la police scientifique. Après trois-quarts d’heure d’attente, une policière procède aux relevés d’empreintes décadactylaires et palmaires ainsi que l’ADN au moyen d’un coton-tige dans sa bouche amère. Un autre équipage policier le conduit ensuite par un ascenseur dédié, au cinquième étage où s’alignent les cellules de garde à vue. on lui dit d’attendre là.

Une cellule qui ressemble à une chambre d’hôtel ibis première catégorie. Tout est propre, plastique, un bat-flanc sépare l’habitacle des toilettes en inox, tout brille, les banquettes sont pour quatre personnes mais il est seul. Selon toute vraisemblance, il est bon pour y rester la nuit. Un peu stupidement, mais n’est- il pas stupide depuis des années déjà, et davantage encore depuis qu’il est à la retraite ? Il s’inquiète des messages qu’il ne pourra pas envoyer sur WhatsApp comme il le fait chaque jour avec ponctualité pour entretenir l’illusion qu’il trouvera un jour « la femme de sa vie ».

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10 août 2021 2 10 /08 /août /2021 09:44
ceux que nous sommes

" ceux que nous sommes " de Dorothée Xainte Collection Dépendances

 

 

Prologue

Les pertes humaines de la Première Guerre mondiale s’élèvent à environ 18 600 000 morts dont 9 700 000 militaires et 8 900 000 civils. Pour la France, ce sont 1 400 000 morts dont plus d’un tiers avaient entre dix-neuf et vingt-deux ans. C’est encore 3 514 000 blessés, 600 000 invalides, 300 000 mutilés et amputés, 42 000 aveugles, 15 000 gueules cassées. on compte environ 600 000 veuves et autant d’orphelins. La bataille de Verdun fit à elle seule 306 000 morts et celle du chemin des dames 350 000 morts ou blessés.

On pourrait continuer à aligner des chiffres jusqu’à la nausée. Ils n’ont aucun sens. Ils dépassent ce que notre cerveau est capable de concevoir. Il suffit de savoir qu’un soldat français sur quatre n’est jamais revenu.

Mes quatre arrière-grands-pères ont survécu. L’un habitait la zone occupée et les trois autres étaient sur le front. Cette résistance aux statistiques m’a intriguée. J’ai cherché à savoir qui ils étaient, tenté d’imaginer leur retour au sens propre et figuré dans leurs villages, auprès de leurs femmes, dans leurs familles. que signifie retrouver une vie normale après quatre années de guerre ?

C’est l’histoire d’hommes et de femmes simples, de condition modeste. une génération à laquelle rien n’a été épargné : guerre, crises sociales et économiques, pandémie.

Ce sont mes arrière-grands-parents : ils sont ceux que nous sommes.

 

19 octobre 1918, Somain – département du Nord

Ce matin-là, et pour la première fois de sa vie peut-être, Joseph Defontaine voyait sa confiance en lui vaciller. Avant tout il avait faim, faim comme jamais, même quand adolescent travaillant à la mine, son déjeuner se composait d’un café léger comme une tisane dans lequel quelques morceaux de pain se noyaient. Plus qu’au cours de ces quatre dernières années où l’occupant allemand raflait toute la nourriture si bien que trouver à manger était devenu une préoccupation permanente. Non, depuis trois jours, il n’avait tout simplement rien avalé et était sujet à des vertiges qui l’obligeaient à doser ses efforts. Ces défaillances physiques l’inquiétaient. Il n’était pas très grand mais solidement charpenté, de nature vigoureuse et n’était pas habitué à ce que son corps le trahisse. Cela faisait bien deux ans que ses vêtements d’avant-guerre flottaient ridiculement autour de lui mais il était à présent squelettique, comme menacé de disparition.

Ces dernières semaines, les Allemands étaient pris de folie. Depuis le débarquement américain, ils savaient l’issue imminente et en leur défaveur. Comme un animal sauvage pris au piège, ils se débattaient frénétiquement et mordaient dans toutes les directions. Chaque jour des hommes étaient raflés et partaient, en train ou en camion, soutenir à l’arrière l’effort de guerre allemand. même les mineurs et les cheminots, relativement protégés jusque-là, étaient réquisitionnés et ceux qui s’y opposaient, fusillés. Une campagne massive de sabotage s’était également mise en branle. Le but était la destruction des outils de production dans les mines, les transports, tout ce qui aurait pu contribuer à un redressement économique rapide. On entendait à tout bout de champ des bombes éclater et on ne pouvait rien y faire, seulement essayer de deviner, à la pro-venance du bruit, la cible touchée. L’ennemi avait décidé qu’il ne resterait rien de Somain après son départ.

Joseph avait anticipé la débâcle. Fin septembre, il avait demandé à sa femme Virginie de se réfugier chez son père à la campagne avec les enfants.

— C’est bientôt fini, lui avait-il dit, en la serrant dans ses bras, mais jusqu’à ce que les alliés arrivent ça va être pire que tout ce qu’on a déjà enduré.

— Mais pourquoi tu ne viens pas avec nous ?

— Avec quelques gars, on a décidé de rester. on va essayer de sauver un peu de matériel en le cachant, en l’enterrant même s’il le faut.

— C’est ridicule, dit-elle en haussant les épaules, vous ne pourrez rien faire de plus et puis comment vas-tu faire pour...

— Tu as peut-être raison mais on ne peut quand même pas tous fuir et leur abandonner la ville !

Elle secoua la tête, ce qui fit virevolter quelques mèches de ses cheveux très bruns qu’elle n’arrivait jamais à maintenir correctement en chignon et ses yeux d’un noir mat s’écarquillèrent pour marquer sa désapprobation.

— Et bien dans ce cas, nous restons avec toi !

Il eut ce sourire plein de charme qui, en étirant ses lèvres épaisses, adoucissait ses traits.

— Sois raisonnable ma chérie, la plupart des familles ont été séparées pendant quatre ans, pour nous ce n’est qu’une question de jours, quelques semaines au pire. Je sais que papa veillera bien sur vous et puis Maurice aussi veillera sur toi, hein mon grand ?

Il avait repéré son fils aîné dans un coin de la cuisine qui ne perdait pas une miette de leur discussion. Le garçon d’une dizaine d’années redressa fièrement les épaules. Comme son père, sa forte ossature structurait sa silhouette malgré sa maigreur.

— Tu peux compter sur moi papa, prononça-t-il gravement.

Joseph sourit. Les chiens ne font pas des chats songea-t-il et il pensa à son propre père qui, comme toujours, avait été d’un grand soutien depuis le début de la guerre. À personne d’autre au monde il n’aurait pensé confier sa famille mais son père c’était comme lui-même. Ils se prénommaient d’ailleurs tous les deux Clément-Joseph, le père se faisant appeler Clément et le fils Joseph, ils étaient comme les deux faces d’une même pièce. son père était mineur depuis toujours et son excellente condition physique était un exploit. mais ce n’était pas un mineur comme les autres : il avait par exemple toujours refusé que sa femme travaille à la mine et reculé au maximum l’âge d’entrée de ses enfants. Il ne buvait pas d’alcool et trouvait l’énergie pour faire régulièrement des voyages nocturnes vers la Belgique de grandes valises à la main. Devenu adolescent, Joseph avait compris que son père se livrait à un trafic (dont il ignorait la nature) ce qui lui donnait une petite aisance financière et un peu de liberté et d’indépendance par rapport à son travail. Il avait décidé que son fils ne passerait pas sa vie à la mine et l’avait encouragé dans ses études puis dirigé vers le métier de cheminot, plus protégé et moins pénible. Tous les soirs, après dix ou douze heures de turbin, quand les autres se contentaient de se saouler, il obligeait son fils à étudier. Ah, Joseph gardait un souvenir pénible de ces longues séances où, assis à la table de la cuisine, il devait réviser ses cours pendant que son père lui tournait autour comme un oiseau de proie. Ne l’avait-il pas détesté à l’époque ? Il commença tout de même sa carrière comme mineur et comprit alors de quoi son père avait voulu le protéger. Il avait fini par réussir à se faire embaucher à la compagnie des chemins de fer du nord et, si le métier était dur, ça n’avait rien de comparable avec l’enfer d’une vie passée sous terre.

Ce matin-là, il avait perdu la notion du temps, ne savait même plus quel jour on était. Depuis combien de temps Virginie était-elle partie ? Il avait l’impression d’avoir perdu le contrôle et détestait ça. Tout début octobre, les Allemands avaient débarqué à la gare et réquisitionné tous ceux qui leur tombaient sous la main. Avec quelques autres, il avait réussi à échapper à la rafle et à se cacher. Mais protéger le matériel ? Virginie avait eu raison, c’était vain, ils avaient bien soustrait quelques outils mais est-ce que ça justifiait de risquer sa peau ? Certes, il avait sa conscience pour lui... La belle affaire ! quand les événements s’étaient encore envenimés, il s’était terré comme un rat avec un maximum de provisions et les avait fait durer le plus longtemps possible. Mais depuis trois jours il avait le ventre vide et devait impérativement sortir et trouver à manger. Il régnait ce matin un calme inédit. Ces derniers temps, un boucan permanent lui vrillait les oreilles et les nerfs, se répercutant jusqu’au tréfonds de lui-même. Quand ce n’était pas un nouveau morceau de la ville qui volait en éclats, c’était le lancinant ronronnement des avions de guerre, les déflagrations des bombardements alliés et puis... Ce matin... Plus rien.

 

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3 mars 2021 3 03 /03 /mars /2021 17:10
L'été du serpent

L'été du serpent / mémoires de plage Richard Sourgnes ETT / Collection dépendances

 

 

1
La chasse au trésor

 


Tout est parti d’une photographie. le coup classique : une vieille photo qu’on retrouve au fond d’un carton en vidant son grenier. Une image sépia de gamins en rang d’oignons sur une plage. Un simple coup d’œil à ces petits visages, à leurs sourires déployés devant l’objectif, et c’était parti. Tout ce remuement de mémoire ramenant à la surface une foule de souvenirs enfouis ; pas oubliés, pas abolis, juste ensevelis sous les milliards de tracas et d’obligations, de choses infimes qui font la trame d’une vie.
Cette vie, quand j’y pense, elle est passée en un clin d’œil. Ce jour d’octobre 1976 où j’ai quitté le Languedoc pour prendre mon premier poste de prof en Lorraine, c’était hier me semble-t-il. Bien sûr cela m’étonne, que toutes ces années aient filé aussi vite. Alors, maintenant que je suis vieux et que j’ai tout mon temps, je m’efforce de tout ressaisir, de mettre bout à bout ma deuxième, ma troisième, ma quatrième, ma cinquième vie. Mais, obstinément, c’est surtout la première – mon enfance – qui s’impose à ma mémoire.
Vrai, j’ai tout mon temps. Je ne bouge plus beaucoup, à présent. Même pour ce qui était autrefois les vacances, je reste chez moi. Fini, les migrations estivales. Il y a trop de monde sur les routes, trop de monde partout. Je reste à l’abri dans le silence de ma maison, ne sortant que pour aller chercher ce qui est indispensable à ma survie. et dès que je le peux, je me mets à explorer mes placards ou les armoires de mon grenier. Il y a là tant de documents à archiver, de photos à classer, des monceaux d’agendas et de journaux à trier... Alors je m’agite, dans l’odeur du vieux papier qui est aussi l’odeur du temps passé.
C’est comme ça que je suis tombé sur cette photographie. Ce cliché où s’aligne un groupe d’enfants : ma sœur aînée, moi, trois autres garçons dont j’ai perdu les noms, et puis elle, assise sur le sable à côté de moi : Myriam. La voir, aussitôt la reconnaître, ç’a été comme ouvrir la malle au trésor. Tout m’est revenu d’un coup. toute l’histoire.
Bon, je ne l’avais pas vraiment oubliée, elle pour qui s’est nouée l’aventure la plus étrange de mon adolescence, peut-être même de toute ma vie. Mais ce qui était flou dans ma mémoire, et à quoi cette photo a rendu sa netteté, ce sont les débuts : l’origine de mon histoire avec Myriam, durant ces premières vacances d’été à La Franqui. C’est par là qu’il faut que je commence, si je veux que mon récit soit complet, et compréhensible.
Nous approchions de la fin des années cinquante, et Myriam était la fille de Gautier, le surveillant de la plage de la Franqui. un CRS dont la tâche principale consistait à veiller sur nous, les enfants, qui ne songions qu’à nous jeter dans les vagues, quelle que soit leur taille et quelle que soit la nôtre.
Il était grand, noir de cheveux, avec des dents très blanches qui se remarquaient parce qu’il aimait rire. lorsque, vers six heures du soir, s’achevait son rôle d’ange gardien, il fermait le poste de secours, prenait ses cannes à pêche et les plantait au bord de l’eau, à côté de celles de mon père.
Ces gaules en bambou avaient une extrémité pointue faite exprès pour qu’on les plante dans le sable et qu’elles s’y tiennent droites, bien enfoncées comme des pieux. Mais d’abord, mon père et Gautier procédaient au lancer : deux grands bruns larges d’épaules qui entraient côte à côte dans la mer, synchrones comme des jumeaux. Lorsqu’ils s’étaient assez avancés – jusqu’à ce que l’eau leur arrive en haut des cuisses, à peu près – d’un même geste ils brandissaient leur canne de façon que l’appât gicle et que le fil, entraîné par les plombs, se dévide le plus loin possible. Puis, toujours symétriques, ils s’en retournaient se mettre au sec, plantaient les cannes et s’allongeaient sur le sable sans les quitter des yeux, des fois qu’un scion se courberait soudain, signe qu’un poisson tirait à l’autre bout.
Cette attente pouvait durer des heures sans qu’il se passe rien, rien d’autre que le bruit des vagues, le vent de la mer dans leurs cheveux et le soleil qui leur tannait le cuir. Quand elle ne rapportait pas de poisson, la pêche à la ligne créait des liens. Forcément, à rester couché sur le sable auprès des cannes, on parlait. On échangeait des plaisanteries, on se racontait des souvenirs de pêche miraculeuse, on parlait de la famille, des enfants. C’est ainsi que mon père et le CRS Gautier étaient devenus amis.
Plus tard, j’ai entendu des étudiants crier « CRS, SS », et peut- être que je l’ai crié aussi. Mais j’ai toujours eu du mal à faire cadrer ces guerriers casqués avec Gautier, qui riait à gorge déployée en me voyant me pointer dans mon maillot de bain en nylon bouffant – la mode balnéaire, à l’époque, n’était pas très ajustée ; avec le type qui se marrait en me voyant arriver sur la plage, tout maigre et bruni par le soleil, et m’appelait « Monsieur petit loup ».

Myriam était donc la fille du CRS qui veillait sur la plage, mais ce n’est pas pour cela que nous, les garçons, la respections. Si elle était respectée, admirée même, c’est parce qu’elle courait plus vite que la plupart d’entre nous. Une anguille, impossible à toucher lors de nos parties de trappe-trappe. On lui sautait dessus, on croyait la saisir, mais on se retrouvait par terre avec un tourbillon de sable devant les yeux, à l’endroit même où elle se tenait l’instant d’avant. Les garçons se chamaillaient à qui l’aurait dans son équipe. De ce fait, nous étions souvent dans des camps opposés, parce que personne ne se battait pour m’avoir, moi.
Elle courait vite, et elle était inépuisable. Toujours nous étions après elle, avec devant nous la clarté bondissante de sa chevelure, comme si nous étions à la poursuite d’un feu follet. Parfois, avec de la chance on parvenait à l’attraper, et même alors, quelque chose en elle demeurait hors d’atteinte, quelque chose dans ses yeux étirés aux coins comme ceux des chattes. On ne pouvait s’empêcher de chercher son regard, fasciné qu’on était par le bleu de ses iris. Mais ce regard restait impénétrable, distant. Il semblait tourné vers ses propres secrets plutôt que vers le monde extérieur.
Elle allait sur ses neuf ans, ce qui faisait d’elle mon aînée d’une quinzaine de mois. Pour moi, cet écart ne comptait pas. J’étais plutôt timide par ailleurs, mais en sa présence, une incompréhensible témérité s’emparait de moi, peut-être parce qu’elle était différente et que cela m’attirait. C’était une blondinette, oiseau rare dans notre Midi où tous les gamins, cuits et recuits par le soleil, finissaient par être aussi noirs que des pruneaux. C’est cela qui la mettait à part ; ça, et les secrets cachés dans son regard.

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22 janvier 2020 3 22 /01 /janvier /2020 11:44
Un sac plein de vent / Jazz stories

Un sac plein de vent / Jazz stories  

Richard Sourgnes  Intros Daniel Humair et Claude-Jean "Tito" Antoine                                                                       

 

Un sac plein de vent


« Hé, le vioque, où tu vas comme ça ? », a fait le type. le vioque, je t’en foutrais, moi. Rufus n’est pas si vieux. il a encore de la souplesse dans les artères et les articulations. et du souffle. Ça, du souffle, il en a à revendre.
Hé, hé, ricane Rufus en secouant la tête. c’est vrai, ses cheveux blanchissent, sa barbe est moins poivre que sel. Mais faut pas s’y fier. Assis au pied de la scène où les roadies commencent leur va-et-vient, Rufus repense au jeune type. Comment qu’il l’a blousé, celui-là ! « Hé, grand-père, insistait le jeunot, où tu vas ? Garder les chèvres ? »
Sûr, jamais il n’avait vu une cornemuse à un festival de jazz. n’ont rien vu, rien vécu, ces types-là. Sortent tous du même moule : énormes, boudinés dans des costards sombres, talkie-walkie à l’oreille et lunettes noires sur le pif. Se croient au top du pouvoir, mais n’ont rien dans la caboche. Celui-là s’était interposé alors que Rufus allait franchir l’entrée du festival. Marche, marche, avance tant que personne ne te pose de question, se disait-il. il s’était pointé tôt dans l’après-midi, pensant qu’il n’y aurait personne pour filtrer les entrées. Mais les vigiles étaient là, déjà sur le pied de guerre. le plus balèze au milieu du passage. Son cou épais, sa nuque plus plissée qu’un museau de bulldog. Ennuis à douze heures, s’est dit Rufus. Mon plan de vol a du plomb dans l’aile.
Le vigile s’est tourné, visage immobile, regard planqué derrière les lunettes noires. d’un coup de menton, il a montré le sac pendouillant sur l’épaule de Rufus : « tu gardes les chèvres ? », qu’il lui a dit. aucune éducation, ces types-là. et quelle bande d’ignorants ! Non, mon gars. Rien à voir avec les chèvres. Quand il joue de sa cornemuse, Rufus imagine des fêtes de village, en irlande ou dans les Highlands, des files de jeunes gens claquant des galoches tandis qu’au pub du coin, les old paddies sourient à leur pinte de bière.
Et la première fois qu’il a entendu cet instrument... Assis au premier rang, Rufus serre contre lui son sac à musique, et son sourire se mue en rictus. La première fois, pas la moindre chèvre à l’horizon, ça c’est sûr. ni un seul old paddy, d’ailleurs. Ça risquait pas ! La danse qu’on dansait ce jour-là n’avait rien de pacifique.

Pour prendre l’histoire à sa racine, il faut remonter jusqu’à ses 16 ans. Jusqu’à ce jour où il a entendu Parker dans un club de la 52e Rue. Le choc ! cette musique de dingue, il voulait la jouer lui aussi. il était comme ça, à l’époque : monkey see, monkey do. Mais le frère aîné de son pote tyrone, qui soufflait dans un orchestre de bal, l’a découragé d’essayer le sax : « Y a beaucoup d’air à remuer là-dedans, petit, faut avoir du coffre, et des lèvres en tungstène ! » il lui a conseillé la clarinette, « Fais-toi la bouche avec ça ».
Rufus a acheté une clarinette, pris des cours, passé des heures à monter et descendre la gamme. au bout d’une douzaine de mois, il arrivait à amuser les gamins du quartier, mais fallait pas chercher plus loin. a l’époque, des tas de mecs faisaient la queue à l’entrée des bourses aux musiciens, béret noir et barbichette à la Thelonious. ils jouaient comme des dieux. Des orchestres se montaient, les ballrooms embauchaient. Des sax ténors, des altos, des pianistes. avec sa clarinette sous le bras, Rufus était le dernier auquel on pensait. Les recruteurs le prenaient de haut : « t’es pas au courant, fiston ? c’est fini, le dixieland ! » tout le monde était furieusement bop.
Dégoûté, il a failli mettre au clou son instrument. Pouvait pas supporter d’être recalé, refusé, laissé dehors devant une porte fermée. Le sang de la jeunesse bouillait en lui. Fallait que ça bouge, fallait qu‘il figure sur la photo, pas hors cadre... Ses 18 ans révolus, il s’est engagé dans l’armée qui cherchait des troufions pour l’Europe. Il a quand même emporté sa clarinette. Elle lui a été utile, durant tous ces mois dans la pluvieuse albion. Allongé sur son pieu, il soufflait et regardait les notes monter comme des bulles vers le plafond du dortoir. Autour de lui, le silence se faisait. Ses camarades de chambrée l’écoutaient religieusement. « Y a du mieux », se disait-il : eux, au moins, il parvenait à les faire taire, pas comme les gamins du quartier qui ne cessaient de le vanner.



                    
       

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5 décembre 2019 4 05 /12 /décembre /2019 17:01

Coupable ETT / Borderline

Coupable ETT / Borderline

Coupable.     Serge Radochévitch

 

Première partie
Quelque part en lorraine 1997
        
            1

 

Il court à travers la forêt, il court sans savoir où aller. Il court, il marche. C’est déjà midi, il a encore un peu de temps, aller le plus loin possible et trouver une cachette, un trou, une caverne. essayer de ne plus voir cette horreur.
Je m’appelle Jimmy et je ne l’ai pas tuée.
Il court, il marche, plus loin, encore plus loin et ce n’est pas assez. Il a le souffle court, les jambes se font lourdes. Trois fois, il a vomi. Courir, il ne peut plus. Il marche, maladroit, hésitant. Souvent, il s’arrête, écoute, non rien, regarde autour de lui. Cinq heures. Il n’en peut plus. Et ça, qu’est-ce que c’est ? Une cabane à demi écroulée. Il la reconnaît. C’était leur cabane, leur refuge, quand ils étaient mômes. Il se glisse à l’intérieur et s’affale sur le sol, le dos calé contre la cloison de bois. Une mauvaise sueur lui sort de tout le corps et il se met à trembler.
Ce n’est pas moi !
J’ai du mal à respirer. Je regarde mes mains, je plie les doigts pour en faire des griffes. Ce seraient donc elles qui auraient fait cette chose horrible, impensable, c’est ce qu’ils vont penser, horrible, horrible, c’est lui, ils vont crier, hurler, c’est lui !
Risible.
C’est vrai que j’ai envie de rire, parce que tout ce qui m’arrive n’est jamais arrivé, rêve, cauchemar ou conte cruel dans lequel je me suis perdu.
Impossible.
Mais quand je me suis réveillé, je l’avais dans la main, la pierre pleine de sang, je me souviens l’avoir jetée, merde, beurk, c’est quoi ça, hé Christine, réveille toi, je me suis tourné vers elle, il faisait à peine jour mais j’ai vu, du sang, du sang, son crâne éclaté, je me suis levé d’un bond, j’ai crié, non, non, Christine, ce n’est pas vrai ? Je me suis rapproché, elle était morte et c’était moi qui l’avais tuée.
La forêt, pour m’y cacher, fuir cette horreur...
Morte, elle était morte, le crâne fracassé à coups de pierre, elle s’appelait Christine, une fille avec qui j’avais fait l’amour, l’amour, je n’avais aucune raison, pourquoi aurais-je fait cela, je la connaissais à peine, une simple rencontre d’un soir. Je ne me souviens pas.
Qu’est-ce que je fais ici ?
Il faut que j’aille chez les flics, je vais leur expliquer. Mais leur dire quoi ? Que je n’ai tué personne. Ils vont rigoler. C’est ce que l’accusé dit toujours, ce n’est pas moi, je le jure. et si en plus, je leur raconte que je ne me souviens de rien... et comme un con, je me suis sauvé ! Je suis dans une merde pas possible.
Bravo Jimmy ! Maintenant tu te calmes et t’essaies de te souvenir.
Que s’est-il passé exactement cette nuit là ? Cette idée de fête nocturne, elle était sienne. Il avait invité tous les copains, les amis, parce qu’il quittait plus ou moins définitivement la ville, direction Paris, école de journalisme. Ils avaient trouvé, Michel et lui, un petit coin discret, assez loin des premières habitations, une prairie entourée de saules, d’acacias, de sureaux et de lilas, qui descendait en pente douce jusqu’à la rivière.

Nous sommes arrivés ensemble, Michel et moi. J’avais apporté ma guitare et le champagne. Huit heures du soir, chaleur lourde.
- Ce serait con qu’on ait un orage ! remarqua Michel.                                            

- C'est vrai qu'il fait chaud !
- Tu veux une bière ?
- Donne !
Michel est de taille moyenne, blond, les yeux verts. Il est vif, rapide et puissant, ceinture noire de judo. et c’est mon meilleur ami. Depuis l’école primaire, donc depuis toujours. Ses parents sont pharmaciens. Il a une sœur, Fabienne.
- Tu crois qu’ils viendront tous ?
Michel hausse les épaules, oui, bien sûr !
Tous des amis, tous des copains, ça me ferait mal qu’un seul ne vienne pas. Parce que, c’est peut-être la dernière fois qu’on se voit. À chacun sa route.

Philippe et Gérard sont arrivés avec la bouffe. papa qui tient le café-restaurant, le Rapid Bar, avait été généreux, pâtés, saucisson, rillettes, fromages et saumon fumé. Sont venues ensuite, avec les gâteaux, Fabienne, Delphine et Christine. Christine Calvini, son père est dans le bâtiment, elle sort avec Philippe. Hélène n’est pas venue. elle est à Bruxelles, avec sa mère, une expo de peinture. Je me souviens que j’étais un peu frustré, parce que Hélène et moi, ça commençait à devenir sérieux et que j’avais du mal à me passer d’elle. Mais je n’allais quand même pas laisser tomber les copains.
La fête ! Nous faisions la fête. J’ai joué de la guitare. Quelques tubes du moment. on buvait beaucoup et on riait de même. Sauf Fabienne qui me faisait la gueule. J’en ai parlé à Michel. elle pourrait faire un effort, merde ! Il a rigolé, tu sais très bien pourquoi, il ne faut pas faire attention, ça lui passera. Évidemment que je savais. Ç’avait été d’abord Fabienne, et maintenant c’était Hélène. Rien de nouveau sous le soleil ! Mais quand même, ça m’avait énervé. C’est peut-être pour ça que j’ai failli lui rentrer dedans, à ce con de Philippe. Ne sait jamais quand il faut s’arrêter, ne pas insister... le pire, c’est qu’il se croit malin avec ses vannes censées faire rire. Je n’avais pas envie de rire. D’habitude, je laisse passer, mais cette fois ci... Je me levai d’un bond, je le pris par le col de sa chemise, tu dis encore un mot et je t’éclate la gueule !
Fabienne s’écria, hé, arrête Jimmy, tu ne vois pas que tu es en train de l’étrangler ! Ils m’ont tous regardé, c’était quand même exagéré, bon, on efface tout et la fête continue.
Onze heures du soir. Gérard est malade. Son frère l’a raccompagné jusqu’à la route.
Minuit. Tout le monde à poil et baignade obligatoire. C’était un peu notre rituel et examen de passage pour les filles. Surtout la nouvelle, Christine, belle môme, blonde, yeux bleus. Nous étions curieux de voir sa réaction. elle fit cela si naturellement que c’est nous qui nous sentîmes embarrassés. l’eau était fraîche et doux étaient ses seins. on s’est laissé glisser dans le courant et un peu plus loin, sur une pente herbeuse, on a fait l’amour et rejoint les autres un peu plus tard. J’ai bien vu que Philippe avait envie de cogner !
Qu’est-ce qui a dérapé ?
Nous avons continué à boire, à fumer. Certainement trop de shit ou d’autres choses. Qui avait apporté la drogue ? Michel, Fabienne ? Ça nous avait mis dans un drôle d’état, Christine et moi, une envie de baiser qui ne nous lâchait plus. Je me souviens vaguement que j’ai voulu aider à tout ranger, mais je n’étais pas très efficace. Michel m’a dit que je ferais mieux d’aller voir ailleurs. Avec Christine. On se revoit demain. Je ne les ai pas entendus partir. Et quand je me suis réveillé...
 

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29 octobre 2019 2 29 /10 /octobre /2019 11:54
La femme au chien jaune

La femme au chien jaune

La femme au chien jaune  Alixe Sylvestre ETT / Dépendances 213 pages 19,00 €

 

Chapitre un
Comme chaque matin, quelle que soit la saison et les grimaces du temps, Irène sort le chien, Icare, un Golden Retriever au poil jaune. Il connaît le chemin qu’ils vont emprunter, lui et sa maîtresse. Suivre seul l’itinéraire jonché de feuilles écrasées qui longe tranquillement le canal, l’animal en serait capable, sachant d’instinct quand il est temps de faire une halte avant de s’en retourner à la maison, mais les chiens aiment la compagnie. Celui-ci en particulier. Une longue affection le lie à sa maîtresse. Son chien. Elle l’a désiré et choisi... Tu t’en occuperas. Richard n’en voulait pas. Quand on sera en retraite... le boulet, dès qu’on voudra s’échapper ! Son mari n’est pas très voyageur, il l’avait été, pourtant, à l’époque où elle était tombée amoureuse de lui. Cet homme bien bâti portait alors des jeans larges qui donnaient de l’ampleur à ses pas. Le temps rabote les rêves. Rien de bien méchant. Chaque jour est un peu moins quelque chose. Elle l’a écrit dans son carnet d’haïkus.
Richard a trouvé la parade en s’aménageant un atelier d’ébéniste, il dispose ainsi des outils appropriés pour gommer les aspérités de son temps libre et se creuser des retranchements à la gouge.

L’animal chéri trotte devant elle, et de temps à autre s’arrête pour la consulter du regard. Oui, avance, Icare ! L’hiver veut en finir. La froidure relâche son étreinte. Les oiseaux de mars répètent déjà leur partition, crevant le silence pesant des mois précédents.
A peine coiffée, irène se contente, le matin, de passer ses cheveux châtain clair mi-longs dans un chouchou noir et de se glisser dans un jean ordinaire, plus confortable que seyant, qui succède à un pyjama douillet informe. Une doudoune beige qui va avec tout complète sa tenue. jamais de survêtement, ça lui rappellerait les interminables séances de sport au lycée dans un vieux gymnase qui sentait la sueur.
Pour la promenade du soir, c’est le haut qui varie, pas de doudoune, l’enveloppe se fait plus légère, surtout aux beaux jours. Mais le jean encore, l’élastique toujours et ses sempiternelles baskets Qu’importe ! C’est l’intérieur qui compte, ce qu’on a dans le cœur ! Elle y croit fermement. Son regard franc, ses yeux très bleus, donnent directement sur le ciel de son enfance.
Le pavillon pas vraiment coquet où elle vivote en bonne intelligence avec Richard depuis une trentaine d’années, se blottit dans un lotissement calme mais dépourvu de la moindre originalité, à l’extrémité de la bourgade de M. Le-Château dont le charme tient tout entier dans une vieille église au clocher dodu recouvert de tuiles vernissées et surtout, les vestiges consolidés du château médiéval qui lui donne son nom.
La balade bi-quotidienne de la femme et du chien ne souffre pas de détour. Comme dans sa vie, le circuit est tout tracé. Le duo traverse le pont de pierre aux trois arches qui enjambe la rivière, poursuit, passe sur l’autre pont plus court et plus neuf qui enjambe le canal. Celui-ci donne l’occasion à deux fleuves de se rejoindre, l’un va au nord, l’autre plus chanceux, file au sud. Dans le nord-est de la France, il est d’humbles sites verdoyants dont la caractéristique est la paix. Les gens qui y nichent se sont faits à l’idée qu’on ne leur dira jamais : Vous en avez de la chance d’habiter là-haut !
M. Le-Château est assis sagement au bord du canal du Rhône au Rhin. une chance, cette voie d’eau, possibilité de désenclavement, mot magique dans la bouche des élus. Le petit port aménagé par la municipalité permet d’accueillir au moins une quinzaine d’embarcations, des péniches reconditionnées pour le loisir, des bateaux de tailles diverses qui pourraient aussi bien naviguer en mer. Avec à leur bord, des marins d’eau douce ayant fait le choix rassurant du canal. Souvent des gens de l’âge d’irène, le troisième. Couples de retraités qui concluent leur vie conjugale par ce périple sans but mais sans risques sur ces voies navigables qui découpent les campagnes. Le rythme des écluses qui freinent le voyage, est accordé à ce tempo au ralenti qu’est devenue leur existence.
Naviguer de conserve avec le conjoint, Irène se serait bien laissé tenter par l’aventure, mais il aurait fallu que ce soit lui qui prenne l’initiative. Elle craint un peu l’eau. La terre ferme sous ses pieds la rassure. Une évidence héritée de ses ancêtres sédentaires, qu’elle n’a jamais remise en cause.
Depuis la berge, elle prend plaisir à regarder les rêves des autres glisser devant elle. irène le connaît par cœur, le port, détectant tout de suite le dernier navigateur arrivé par hasard ou par économie dans ce bout du monde ; elle repère celui qui va partir et oublie vite ceux qui l’ont quitté sans un au revoir. Le séjour n’est pas cher ici. Comme le prix du mètre carré.
Grâce au chien, le contact est facile à établir avec les étrangers. Réservée, Irène ne s’autorise jamais le premier pas... après un verre, elle va se dégeler, prévient son mari en s’adressant à leurs invités - quand ils en ont - ce qui est devenu rare.
La dernière fois qu’ils s’étaient trouvés en mode réception, c’était chez leurs amis, Helena et Francis. Des ex-collègues à Richard. ils parlaient entre eux du lycée comme s’ils y étaient encore, propos complices d’anciens combattants de l’éducation, cette entreprise harassante qui consiste à fourguer un bagage à des élèves pressés de reprendre leur voyage culturel perso via internet. Dans ces circonstances, coite sur le canapé, l’épouse s’en tenait à un petit silence poli ponctué d’acquiescements divers. On ne lui accordait pas vraiment d’intérêt, elle qui avait dispensé son tout petit savoir dans le primaire, malgré une voix qui ne portait pas... Trop effacée à l’oral selon ses bulletins scolaires. Les années à venir risquent de la gommer davantage encore si elle n’y prend garde.
ici sur la berge, chaque matin et chaque soir, elle est l’événement qui passe. La sédentaire qui les envie... eux les aventuriers ! Ils ont des histoires qu’ils croient impressionnantes à raconter et elle se prête avec gentillesse au jeu.
Gérard et Liliane s’attardent durant le gros de l’hiver dans ce port tranquille doté de toutes les commodités pour pas plus cher que s’ils étaient à la maison. Ces gens-là ont fait leur calcul. Quand Irène arrive, précédée de son chien jaune, ils se tiennent sur le pont, ou bien la conjointe astique pendant que lui, en position dominante, lit le journal local. Le matin, ils sont cachés à l’intérieur, on entend la radio depuis la rive. Les informations. ils ne font pas de commentaires. L’actualité tombe comme la grêle. Ils n’y peuvent pas grand chose. Ils se sont extraits du déroulement des choses, ici et plus loin. Bientôt le départ... c’est la teneur de l’échange. On se rend compte qu’on a de moins en moins envie de bouger ! Ce soir, ils seront sans doute en courses, comme tous les lundis, avant aussi, à terre, ils faisaient les courses ce jour-là, l’entame de la semaine.
Plus loin, séjourne Christophe, l’homme de la Cassiopée. Sa péniche a transporté naguère des marchandises d’en haut vers la Méditerranée. La peinture blanche est un peu écaillée, comme le trait bleu qui souligne toutes les ouvertures. A la proue, une tête de femme avec de longs cheveux figés dans un vent éternel. Autour d’elle, un semis d’étoiles bleues. C’est de loin et pour le moment, la plus originale de toutes les em- barcations. L’homme est arrivé avec l’arrière-saison et n’a plus bougé. Seul à un âge où le corps a encore ses fringales. Moins de cinquante... mais un peu plus de quarante tout de même. Un beau grand brun aux yeux de châtaigne. Cela fait près de trois mois et il est toujours là. Le mystère intrigue Irène. Elle s’en est ouverte à son amie Marielle qui a tout de suite flairé là-dessous une affaire de cul. Il a une poule dans le patelin ! T’as qu’à lui demander ! Les questions frontales, ce n’est pas le mode de conversation qu’Irène affectionne.
Christophe garde des restes pour Icare. il a eu un Golden Retriever, il y a longtemps. C’est d’abord du chien mort qu’il a parlé, puis du chien quand il vivait. Le même exactement que le vôtre. Je l’emmenais partout... Danette, à cause de la couleur. Celle de vos cheveux d’ailleurs ! Elle avait souri. il a fallu tout l’hiver, une succession de micro-conversations, de cafés ponctués de silence pour qu’elle se laisse apprivoiser, bien plus lentement que le chien.

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5 juin 2019 3 05 /06 /juin /2019 11:09
Requiem pour Gabrielle  Hard boiled ETT Collection Borderline  > 19,00 €

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   L’alcool lui provoquait des céphalées. Des clous de madrier dans le crâne. Debout au pied du lit, elle fixait avec dégoût l’homme qui s’étalait au travers du matelas. Il n’avait plus rien du type agréable et charmant de la veille. Avec ses fesses blanches dont les poils lui sortaient du cul tel un buisson d’épines, son dos velu pommelé de sueur, et son ventre flasque nourri de déjeuners d’affaires et d’alcool fort. La chair gélatineuse se répandait de chaque côté comme si elle était en train de fondre. A ce régime-là, peu de chances qu’il passe la cinquantaine. Les draps froissés encore humides lui donnaient l’impression d’un nid de serpents en ébullition. Elle aurait bien pris une douche, mais hors de question de réveiller le jeune commercial. Son nom lui échappait. Il avait dû le lui dire. Aucun souvenir, à croire que c’était volontaire.       

  Le repas avait été agréable, et le vin excellent. Le champagne avait coulé à flots. Il l’avait même séduite avec une certaine finesse, ignorant que les dés étaient pipés. C’était elle qui l’avait accosté, c’était elle qui l’avait emmené dîner, c’était elle qui avait proposé de prendre une chambre, et cela bien avant le dessert. Le jeune cadre était en déplacement professionnel, avec une suite grand luxe à l’hôtel Mercure des Halles. Bien sûr, elle avait rapidement vu l’alliance à son doigt. Pas vraiment son problème, elle n’avait forcé personne. Elle l’avait désiré, elle l’avait même trouvé beau. Fallait vraiment qu’elle ait envie de s’avilir… Mais dès qu’il l’avait fait jouir, par deux fois, et assez bien d’ailleurs, elle avait de nouveau senti ce brouillard corrosif et brutal s’emparer d’elle.

  Elle avait chaud, elle avait froid, elle asphyxiait. Son mal au crâne empirait. Le jour se levait et pénétrait par les interstices des rideaux mal tirés. La chambre empestait la transpiration acide et le sperme rance. Ce con lui en avait mis partout. L’image du type à califourchon sur elle en train de se branler lui revint en tête. Un haut-le-coeur. Fallait qu’elle arrête ce genre de conneries. Elle ramassa ses vêtements éparpillés aux quatre coins, enfila sa culotte et son t-shirt en silence. Elle quitta la chambre tout en finissant de s’habiller dans le couloir. L’ascenseur était plein et le hall déjà bondé. On suffoquait, une serre sous un soleil de plomb saturée de désinfectant et de senteurs artificielles. Elle le traversa comme un clandestin à une frontière mexicaine. Cinq heures trente du matin. Paris ne s’éteignait jamais. Elle avait besoin d’une longue marche. Vider son esprit, ne laisser aucun souvenir remonter, aucune image, aucune scène défiler de nouveau. Le sas de sécurité grinça. Le froid et l’humidité la cueillirent violemment. Une légère bruine noyait l’atmosphère. Elle passa son sac en bandoulière, et s’engagea rue de Rivoli.

  Cela faisait un an qu’elle était en France, un an tapie dans l’obscurité de la capitale, un an à se fondre dans cette masse informe de gens futiles et superficiels. Ces gens qui étaient nés loin des bombes et des bombardements, qui n’avaient jamais connu la peur viscérale des kamikazes et des attentats, et qui ne s’étaient jamais retrouvés piégés dans un immeuble prêt à s’effondrer, ou face à trois enculés armés de machettes. Ces gens pour qui chaque jour semblait être une fête de fin d’études… Et dont les seules préoccupations se résumaient à toucher leur salaire en fin de mois, la popularité de leur profil sur les réseaux sociaux, ou les résultats sportifs de leur équipe préférée. Les vieux picolaient sec, les jeunes se shootaient à partir de douze ans. Ce monde partait en couille… Elle avait étudié l’histoire dans son enfance. Elle s’était passionnée pour la Seconde Guerre mondiale, et le romanesque ou le romantisme, c’était selon, de la résistance sous l’occupation allemande. Ce combat qu’elle avait toujours cru noble. Le sentiment d’appartenir à un groupe, à une famille, unis dans un même combat. Les liens d’une cause juste, ensemble contre le mal absolu. Survivre, se battre, boire, manger et baiser comme s’il n’y avait pas de lendemain… Parfois, elle oubliait dans quel camp elle se trouvait… Comme sa mère, elle idéalisait.

  Paris ne ressemblait en rien à ce qu’elle avait imaginé. Cette ville n’était qu’une vitrine pendant les fêtes de Noël. Devant : la lumière et les strasses. Derrière : des mannequins en plastique animés par des cordes et des moteurs… Une bonne guerre, une bonne oppression, une bonne dictature pour remettre les vraies valeurs en place. Que chacun choisisse son camp. Pas de tiédeur : les salauds d’un côté, les courageux de l’autre. Elle ne supportait pas tous ces moutons de Panurge qui ne vivaient que pour eux-mêmes et leurs plaisirs. Aucune conscience de ce qui se passait à travers le monde. Leur arrogance lui donnait la gerbe et entretenait sa rage. Cette tension électrique qui ne la lâchait pas… Même si bien souvent, au fin fond de ses entrailles, elle enviait leur futilité, leur sourire, leur joie, leur bonheur. Ce bonheur qu’on lui avait arraché. Parfois, elle rêvait de voir cette ville en feu, de la réduire elle-même en cendres, juste pour le plaisir, juste pour qu’ils partagent son incommensurable désespoir. Putain, arrête de délirer ma grande .

  La jeune femme traversa la place de la Bastille comme si elle était encore nue, ou dans le viseur d’un sniper. L’immense rond-point était déjà en pleine effervescence. Des hurlements, des cris, des klaxons, l’odeur asthmatique du caoutchouc brûlé. Elle descendit les marches qui la menèrent le long des effluves. Ses mains et ses bras la démangeaient. Ses cicatrices rugissaient, palpitaient. Elle n’était pas contre un peu d’action. Une bonne dose d’adrénaline. Mais le couloir qui longeait les bateaux était vide, pas de dealers, pas de racailles, pas de zombies. Les clochards, elle respectait, pas touche. Arrivée au bout du canal, elle remonta les escaliers usés qui sentaient la pisse et la misère, et se retrouva devant l’Institut médico-légal. Un contrôle de police au carrefour. Pas besoin de tenter le diable et sa cohorte de démons. Elle tourna aussitôt boulevard Diderot pour se retrouver juste devant la gare de Lyon. Le soleil se levait. Trop de monde, trop de témoins, elle ne pouvait tout de même pas provoquer quelqu’un. Résignée, elle sauta dans le premier train pour Boissy-Saint-Léger, direction La Varenne-Saint-Hilaire. Gabrielle s’endormit dans la rame presque déserte. Les trois enculés l’attendaient de l’autre côté.

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