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3 mars 2021 3 03 /03 /mars /2021 16:10
L'été du serpent

L'été du serpent / mémoires de plage Richard Sourgnes ETT / Collection dépendances

 

 

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La chasse au trésor

 


Tout est parti d’une photographie. le coup classique : une vieille photo qu’on retrouve au fond d’un carton en vidant son grenier. Une image sépia de gamins en rang d’oignons sur une plage. Un simple coup d’œil à ces petits visages, à leurs sourires déployés devant l’objectif, et c’était parti. Tout ce remuement de mémoire ramenant à la surface une foule de souvenirs enfouis ; pas oubliés, pas abolis, juste ensevelis sous les milliards de tracas et d’obligations, de choses infimes qui font la trame d’une vie.
Cette vie, quand j’y pense, elle est passée en un clin d’œil. Ce jour d’octobre 1976 où j’ai quitté le Languedoc pour prendre mon premier poste de prof en Lorraine, c’était hier me semble-t-il. Bien sûr cela m’étonne, que toutes ces années aient filé aussi vite. Alors, maintenant que je suis vieux et que j’ai tout mon temps, je m’efforce de tout ressaisir, de mettre bout à bout ma deuxième, ma troisième, ma quatrième, ma cinquième vie. Mais, obstinément, c’est surtout la première – mon enfance – qui s’impose à ma mémoire.
Vrai, j’ai tout mon temps. Je ne bouge plus beaucoup, à présent. Même pour ce qui était autrefois les vacances, je reste chez moi. Fini, les migrations estivales. Il y a trop de monde sur les routes, trop de monde partout. Je reste à l’abri dans le silence de ma maison, ne sortant que pour aller chercher ce qui est indispensable à ma survie. et dès que je le peux, je me mets à explorer mes placards ou les armoires de mon grenier. Il y a là tant de documents à archiver, de photos à classer, des monceaux d’agendas et de journaux à trier... Alors je m’agite, dans l’odeur du vieux papier qui est aussi l’odeur du temps passé.
C’est comme ça que je suis tombé sur cette photographie. Ce cliché où s’aligne un groupe d’enfants : ma sœur aînée, moi, trois autres garçons dont j’ai perdu les noms, et puis elle, assise sur le sable à côté de moi : Myriam. La voir, aussitôt la reconnaître, ç’a été comme ouvrir la malle au trésor. Tout m’est revenu d’un coup. toute l’histoire.
Bon, je ne l’avais pas vraiment oubliée, elle pour qui s’est nouée l’aventure la plus étrange de mon adolescence, peut-être même de toute ma vie. Mais ce qui était flou dans ma mémoire, et à quoi cette photo a rendu sa netteté, ce sont les débuts : l’origine de mon histoire avec Myriam, durant ces premières vacances d’été à La Franqui. C’est par là qu’il faut que je commence, si je veux que mon récit soit complet, et compréhensible.
Nous approchions de la fin des années cinquante, et Myriam était la fille de Gautier, le surveillant de la plage de la Franqui. un CRS dont la tâche principale consistait à veiller sur nous, les enfants, qui ne songions qu’à nous jeter dans les vagues, quelle que soit leur taille et quelle que soit la nôtre.
Il était grand, noir de cheveux, avec des dents très blanches qui se remarquaient parce qu’il aimait rire. lorsque, vers six heures du soir, s’achevait son rôle d’ange gardien, il fermait le poste de secours, prenait ses cannes à pêche et les plantait au bord de l’eau, à côté de celles de mon père.
Ces gaules en bambou avaient une extrémité pointue faite exprès pour qu’on les plante dans le sable et qu’elles s’y tiennent droites, bien enfoncées comme des pieux. Mais d’abord, mon père et Gautier procédaient au lancer : deux grands bruns larges d’épaules qui entraient côte à côte dans la mer, synchrones comme des jumeaux. Lorsqu’ils s’étaient assez avancés – jusqu’à ce que l’eau leur arrive en haut des cuisses, à peu près – d’un même geste ils brandissaient leur canne de façon que l’appât gicle et que le fil, entraîné par les plombs, se dévide le plus loin possible. Puis, toujours symétriques, ils s’en retournaient se mettre au sec, plantaient les cannes et s’allongeaient sur le sable sans les quitter des yeux, des fois qu’un scion se courberait soudain, signe qu’un poisson tirait à l’autre bout.
Cette attente pouvait durer des heures sans qu’il se passe rien, rien d’autre que le bruit des vagues, le vent de la mer dans leurs cheveux et le soleil qui leur tannait le cuir. Quand elle ne rapportait pas de poisson, la pêche à la ligne créait des liens. Forcément, à rester couché sur le sable auprès des cannes, on parlait. On échangeait des plaisanteries, on se racontait des souvenirs de pêche miraculeuse, on parlait de la famille, des enfants. C’est ainsi que mon père et le CRS Gautier étaient devenus amis.
Plus tard, j’ai entendu des étudiants crier « CRS, SS », et peut- être que je l’ai crié aussi. Mais j’ai toujours eu du mal à faire cadrer ces guerriers casqués avec Gautier, qui riait à gorge déployée en me voyant me pointer dans mon maillot de bain en nylon bouffant – la mode balnéaire, à l’époque, n’était pas très ajustée ; avec le type qui se marrait en me voyant arriver sur la plage, tout maigre et bruni par le soleil, et m’appelait « Monsieur petit loup ».

Myriam était donc la fille du CRS qui veillait sur la plage, mais ce n’est pas pour cela que nous, les garçons, la respections. Si elle était respectée, admirée même, c’est parce qu’elle courait plus vite que la plupart d’entre nous. Une anguille, impossible à toucher lors de nos parties de trappe-trappe. On lui sautait dessus, on croyait la saisir, mais on se retrouvait par terre avec un tourbillon de sable devant les yeux, à l’endroit même où elle se tenait l’instant d’avant. Les garçons se chamaillaient à qui l’aurait dans son équipe. De ce fait, nous étions souvent dans des camps opposés, parce que personne ne se battait pour m’avoir, moi.
Elle courait vite, et elle était inépuisable. Toujours nous étions après elle, avec devant nous la clarté bondissante de sa chevelure, comme si nous étions à la poursuite d’un feu follet. Parfois, avec de la chance on parvenait à l’attraper, et même alors, quelque chose en elle demeurait hors d’atteinte, quelque chose dans ses yeux étirés aux coins comme ceux des chattes. On ne pouvait s’empêcher de chercher son regard, fasciné qu’on était par le bleu de ses iris. Mais ce regard restait impénétrable, distant. Il semblait tourné vers ses propres secrets plutôt que vers le monde extérieur.
Elle allait sur ses neuf ans, ce qui faisait d’elle mon aînée d’une quinzaine de mois. Pour moi, cet écart ne comptait pas. J’étais plutôt timide par ailleurs, mais en sa présence, une incompréhensible témérité s’emparait de moi, peut-être parce qu’elle était différente et que cela m’attirait. C’était une blondinette, oiseau rare dans notre Midi où tous les gamins, cuits et recuits par le soleil, finissaient par être aussi noirs que des pruneaux. C’est cela qui la mettait à part ; ça, et les secrets cachés dans son regard.

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22 janvier 2020 3 22 /01 /janvier /2020 10:44
Un sac plein de vent / Jazz stories

Un sac plein de vent / Jazz stories  

Richard Sourgnes  Intros Daniel Humair et Claude-Jean "Tito" Antoine                                                                       

 

Un sac plein de vent


« Hé, le vioque, où tu vas comme ça ? », a fait le type. le vioque, je t’en foutrais, moi. Rufus n’est pas si vieux. il a encore de la souplesse dans les artères et les articulations. et du souffle. Ça, du souffle, il en a à revendre.
Hé, hé, ricane Rufus en secouant la tête. c’est vrai, ses cheveux blanchissent, sa barbe est moins poivre que sel. Mais faut pas s’y fier. Assis au pied de la scène où les roadies commencent leur va-et-vient, Rufus repense au jeune type. Comment qu’il l’a blousé, celui-là ! « Hé, grand-père, insistait le jeunot, où tu vas ? Garder les chèvres ? »
Sûr, jamais il n’avait vu une cornemuse à un festival de jazz. n’ont rien vu, rien vécu, ces types-là. Sortent tous du même moule : énormes, boudinés dans des costards sombres, talkie-walkie à l’oreille et lunettes noires sur le pif. Se croient au top du pouvoir, mais n’ont rien dans la caboche. Celui-là s’était interposé alors que Rufus allait franchir l’entrée du festival. Marche, marche, avance tant que personne ne te pose de question, se disait-il. il s’était pointé tôt dans l’après-midi, pensant qu’il n’y aurait personne pour filtrer les entrées. Mais les vigiles étaient là, déjà sur le pied de guerre. le plus balèze au milieu du passage. Son cou épais, sa nuque plus plissée qu’un museau de bulldog. Ennuis à douze heures, s’est dit Rufus. Mon plan de vol a du plomb dans l’aile.
Le vigile s’est tourné, visage immobile, regard planqué derrière les lunettes noires. d’un coup de menton, il a montré le sac pendouillant sur l’épaule de Rufus : « tu gardes les chèvres ? », qu’il lui a dit. aucune éducation, ces types-là. et quelle bande d’ignorants ! Non, mon gars. Rien à voir avec les chèvres. Quand il joue de sa cornemuse, Rufus imagine des fêtes de village, en irlande ou dans les Highlands, des files de jeunes gens claquant des galoches tandis qu’au pub du coin, les old paddies sourient à leur pinte de bière.
Et la première fois qu’il a entendu cet instrument... Assis au premier rang, Rufus serre contre lui son sac à musique, et son sourire se mue en rictus. La première fois, pas la moindre chèvre à l’horizon, ça c’est sûr. ni un seul old paddy, d’ailleurs. Ça risquait pas ! La danse qu’on dansait ce jour-là n’avait rien de pacifique.

Pour prendre l’histoire à sa racine, il faut remonter jusqu’à ses 16 ans. Jusqu’à ce jour où il a entendu Parker dans un club de la 52e Rue. Le choc ! cette musique de dingue, il voulait la jouer lui aussi. il était comme ça, à l’époque : monkey see, monkey do. Mais le frère aîné de son pote tyrone, qui soufflait dans un orchestre de bal, l’a découragé d’essayer le sax : « Y a beaucoup d’air à remuer là-dedans, petit, faut avoir du coffre, et des lèvres en tungstène ! » il lui a conseillé la clarinette, « Fais-toi la bouche avec ça ».
Rufus a acheté une clarinette, pris des cours, passé des heures à monter et descendre la gamme. au bout d’une douzaine de mois, il arrivait à amuser les gamins du quartier, mais fallait pas chercher plus loin. a l’époque, des tas de mecs faisaient la queue à l’entrée des bourses aux musiciens, béret noir et barbichette à la Thelonious. ils jouaient comme des dieux. Des orchestres se montaient, les ballrooms embauchaient. Des sax ténors, des altos, des pianistes. avec sa clarinette sous le bras, Rufus était le dernier auquel on pensait. Les recruteurs le prenaient de haut : « t’es pas au courant, fiston ? c’est fini, le dixieland ! » tout le monde était furieusement bop.
Dégoûté, il a failli mettre au clou son instrument. Pouvait pas supporter d’être recalé, refusé, laissé dehors devant une porte fermée. Le sang de la jeunesse bouillait en lui. Fallait que ça bouge, fallait qu‘il figure sur la photo, pas hors cadre... Ses 18 ans révolus, il s’est engagé dans l’armée qui cherchait des troufions pour l’Europe. Il a quand même emporté sa clarinette. Elle lui a été utile, durant tous ces mois dans la pluvieuse albion. Allongé sur son pieu, il soufflait et regardait les notes monter comme des bulles vers le plafond du dortoir. Autour de lui, le silence se faisait. Ses camarades de chambrée l’écoutaient religieusement. « Y a du mieux », se disait-il : eux, au moins, il parvenait à les faire taire, pas comme les gamins du quartier qui ne cessaient de le vanner.



                    
       

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5 décembre 2019 4 05 /12 /décembre /2019 16:01

Coupable ETT / Borderline

Coupable ETT / Borderline

Coupable.     Serge Radochévitch

 

Première partie
Quelque part en lorraine 1997
        
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Il court à travers la forêt, il court sans savoir où aller. Il court, il marche. C’est déjà midi, il a encore un peu de temps, aller le plus loin possible et trouver une cachette, un trou, une caverne. essayer de ne plus voir cette horreur.
Je m’appelle Jimmy et je ne l’ai pas tuée.
Il court, il marche, plus loin, encore plus loin et ce n’est pas assez. Il a le souffle court, les jambes se font lourdes. Trois fois, il a vomi. Courir, il ne peut plus. Il marche, maladroit, hésitant. Souvent, il s’arrête, écoute, non rien, regarde autour de lui. Cinq heures. Il n’en peut plus. Et ça, qu’est-ce que c’est ? Une cabane à demi écroulée. Il la reconnaît. C’était leur cabane, leur refuge, quand ils étaient mômes. Il se glisse à l’intérieur et s’affale sur le sol, le dos calé contre la cloison de bois. Une mauvaise sueur lui sort de tout le corps et il se met à trembler.
Ce n’est pas moi !
J’ai du mal à respirer. Je regarde mes mains, je plie les doigts pour en faire des griffes. Ce seraient donc elles qui auraient fait cette chose horrible, impensable, c’est ce qu’ils vont penser, horrible, horrible, c’est lui, ils vont crier, hurler, c’est lui !
Risible.
C’est vrai que j’ai envie de rire, parce que tout ce qui m’arrive n’est jamais arrivé, rêve, cauchemar ou conte cruel dans lequel je me suis perdu.
Impossible.
Mais quand je me suis réveillé, je l’avais dans la main, la pierre pleine de sang, je me souviens l’avoir jetée, merde, beurk, c’est quoi ça, hé Christine, réveille toi, je me suis tourné vers elle, il faisait à peine jour mais j’ai vu, du sang, du sang, son crâne éclaté, je me suis levé d’un bond, j’ai crié, non, non, Christine, ce n’est pas vrai ? Je me suis rapproché, elle était morte et c’était moi qui l’avais tuée.
La forêt, pour m’y cacher, fuir cette horreur...
Morte, elle était morte, le crâne fracassé à coups de pierre, elle s’appelait Christine, une fille avec qui j’avais fait l’amour, l’amour, je n’avais aucune raison, pourquoi aurais-je fait cela, je la connaissais à peine, une simple rencontre d’un soir. Je ne me souviens pas.
Qu’est-ce que je fais ici ?
Il faut que j’aille chez les flics, je vais leur expliquer. Mais leur dire quoi ? Que je n’ai tué personne. Ils vont rigoler. C’est ce que l’accusé dit toujours, ce n’est pas moi, je le jure. et si en plus, je leur raconte que je ne me souviens de rien... et comme un con, je me suis sauvé ! Je suis dans une merde pas possible.
Bravo Jimmy ! Maintenant tu te calmes et t’essaies de te souvenir.
Que s’est-il passé exactement cette nuit là ? Cette idée de fête nocturne, elle était sienne. Il avait invité tous les copains, les amis, parce qu’il quittait plus ou moins définitivement la ville, direction Paris, école de journalisme. Ils avaient trouvé, Michel et lui, un petit coin discret, assez loin des premières habitations, une prairie entourée de saules, d’acacias, de sureaux et de lilas, qui descendait en pente douce jusqu’à la rivière.

Nous sommes arrivés ensemble, Michel et moi. J’avais apporté ma guitare et le champagne. Huit heures du soir, chaleur lourde.
- Ce serait con qu’on ait un orage ! remarqua Michel.                                            

- C'est vrai qu'il fait chaud !
- Tu veux une bière ?
- Donne !
Michel est de taille moyenne, blond, les yeux verts. Il est vif, rapide et puissant, ceinture noire de judo. et c’est mon meilleur ami. Depuis l’école primaire, donc depuis toujours. Ses parents sont pharmaciens. Il a une sœur, Fabienne.
- Tu crois qu’ils viendront tous ?
Michel hausse les épaules, oui, bien sûr !
Tous des amis, tous des copains, ça me ferait mal qu’un seul ne vienne pas. Parce que, c’est peut-être la dernière fois qu’on se voit. À chacun sa route.

Philippe et Gérard sont arrivés avec la bouffe. papa qui tient le café-restaurant, le Rapid Bar, avait été généreux, pâtés, saucisson, rillettes, fromages et saumon fumé. Sont venues ensuite, avec les gâteaux, Fabienne, Delphine et Christine. Christine Calvini, son père est dans le bâtiment, elle sort avec Philippe. Hélène n’est pas venue. elle est à Bruxelles, avec sa mère, une expo de peinture. Je me souviens que j’étais un peu frustré, parce que Hélène et moi, ça commençait à devenir sérieux et que j’avais du mal à me passer d’elle. Mais je n’allais quand même pas laisser tomber les copains.
La fête ! Nous faisions la fête. J’ai joué de la guitare. Quelques tubes du moment. on buvait beaucoup et on riait de même. Sauf Fabienne qui me faisait la gueule. J’en ai parlé à Michel. elle pourrait faire un effort, merde ! Il a rigolé, tu sais très bien pourquoi, il ne faut pas faire attention, ça lui passera. Évidemment que je savais. Ç’avait été d’abord Fabienne, et maintenant c’était Hélène. Rien de nouveau sous le soleil ! Mais quand même, ça m’avait énervé. C’est peut-être pour ça que j’ai failli lui rentrer dedans, à ce con de Philippe. Ne sait jamais quand il faut s’arrêter, ne pas insister... le pire, c’est qu’il se croit malin avec ses vannes censées faire rire. Je n’avais pas envie de rire. D’habitude, je laisse passer, mais cette fois ci... Je me levai d’un bond, je le pris par le col de sa chemise, tu dis encore un mot et je t’éclate la gueule !
Fabienne s’écria, hé, arrête Jimmy, tu ne vois pas que tu es en train de l’étrangler ! Ils m’ont tous regardé, c’était quand même exagéré, bon, on efface tout et la fête continue.
Onze heures du soir. Gérard est malade. Son frère l’a raccompagné jusqu’à la route.
Minuit. Tout le monde à poil et baignade obligatoire. C’était un peu notre rituel et examen de passage pour les filles. Surtout la nouvelle, Christine, belle môme, blonde, yeux bleus. Nous étions curieux de voir sa réaction. elle fit cela si naturellement que c’est nous qui nous sentîmes embarrassés. l’eau était fraîche et doux étaient ses seins. on s’est laissé glisser dans le courant et un peu plus loin, sur une pente herbeuse, on a fait l’amour et rejoint les autres un peu plus tard. J’ai bien vu que Philippe avait envie de cogner !
Qu’est-ce qui a dérapé ?
Nous avons continué à boire, à fumer. Certainement trop de shit ou d’autres choses. Qui avait apporté la drogue ? Michel, Fabienne ? Ça nous avait mis dans un drôle d’état, Christine et moi, une envie de baiser qui ne nous lâchait plus. Je me souviens vaguement que j’ai voulu aider à tout ranger, mais je n’étais pas très efficace. Michel m’a dit que je ferais mieux d’aller voir ailleurs. Avec Christine. On se revoit demain. Je ne les ai pas entendus partir. Et quand je me suis réveillé...
 

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29 octobre 2019 2 29 /10 /octobre /2019 10:54
La femme au chien jaune

La femme au chien jaune

La femme au chien jaune  Alixe Sylvestre ETT / Dépendances 213 pages 19,00 €

 

Chapitre un
Comme chaque matin, quelle que soit la saison et les grimaces du temps, Irène sort le chien, Icare, un Golden Retriever au poil jaune. Il connaît le chemin qu’ils vont emprunter, lui et sa maîtresse. Suivre seul l’itinéraire jonché de feuilles écrasées qui longe tranquillement le canal, l’animal en serait capable, sachant d’instinct quand il est temps de faire une halte avant de s’en retourner à la maison, mais les chiens aiment la compagnie. Celui-ci en particulier. Une longue affection le lie à sa maîtresse. Son chien. Elle l’a désiré et choisi... Tu t’en occuperas. Richard n’en voulait pas. Quand on sera en retraite... le boulet, dès qu’on voudra s’échapper ! Son mari n’est pas très voyageur, il l’avait été, pourtant, à l’époque où elle était tombée amoureuse de lui. Cet homme bien bâti portait alors des jeans larges qui donnaient de l’ampleur à ses pas. Le temps rabote les rêves. Rien de bien méchant. Chaque jour est un peu moins quelque chose. Elle l’a écrit dans son carnet d’haïkus.
Richard a trouvé la parade en s’aménageant un atelier d’ébéniste, il dispose ainsi des outils appropriés pour gommer les aspérités de son temps libre et se creuser des retranchements à la gouge.

L’animal chéri trotte devant elle, et de temps à autre s’arrête pour la consulter du regard. Oui, avance, Icare ! L’hiver veut en finir. La froidure relâche son étreinte. Les oiseaux de mars répètent déjà leur partition, crevant le silence pesant des mois précédents.
A peine coiffée, irène se contente, le matin, de passer ses cheveux châtain clair mi-longs dans un chouchou noir et de se glisser dans un jean ordinaire, plus confortable que seyant, qui succède à un pyjama douillet informe. Une doudoune beige qui va avec tout complète sa tenue. jamais de survêtement, ça lui rappellerait les interminables séances de sport au lycée dans un vieux gymnase qui sentait la sueur.
Pour la promenade du soir, c’est le haut qui varie, pas de doudoune, l’enveloppe se fait plus légère, surtout aux beaux jours. Mais le jean encore, l’élastique toujours et ses sempiternelles baskets Qu’importe ! C’est l’intérieur qui compte, ce qu’on a dans le cœur ! Elle y croit fermement. Son regard franc, ses yeux très bleus, donnent directement sur le ciel de son enfance.
Le pavillon pas vraiment coquet où elle vivote en bonne intelligence avec Richard depuis une trentaine d’années, se blottit dans un lotissement calme mais dépourvu de la moindre originalité, à l’extrémité de la bourgade de M. Le-Château dont le charme tient tout entier dans une vieille église au clocher dodu recouvert de tuiles vernissées et surtout, les vestiges consolidés du château médiéval qui lui donne son nom.
La balade bi-quotidienne de la femme et du chien ne souffre pas de détour. Comme dans sa vie, le circuit est tout tracé. Le duo traverse le pont de pierre aux trois arches qui enjambe la rivière, poursuit, passe sur l’autre pont plus court et plus neuf qui enjambe le canal. Celui-ci donne l’occasion à deux fleuves de se rejoindre, l’un va au nord, l’autre plus chanceux, file au sud. Dans le nord-est de la France, il est d’humbles sites verdoyants dont la caractéristique est la paix. Les gens qui y nichent se sont faits à l’idée qu’on ne leur dira jamais : Vous en avez de la chance d’habiter là-haut !
M. Le-Château est assis sagement au bord du canal du Rhône au Rhin. une chance, cette voie d’eau, possibilité de désenclavement, mot magique dans la bouche des élus. Le petit port aménagé par la municipalité permet d’accueillir au moins une quinzaine d’embarcations, des péniches reconditionnées pour le loisir, des bateaux de tailles diverses qui pourraient aussi bien naviguer en mer. Avec à leur bord, des marins d’eau douce ayant fait le choix rassurant du canal. Souvent des gens de l’âge d’irène, le troisième. Couples de retraités qui concluent leur vie conjugale par ce périple sans but mais sans risques sur ces voies navigables qui découpent les campagnes. Le rythme des écluses qui freinent le voyage, est accordé à ce tempo au ralenti qu’est devenue leur existence.
Naviguer de conserve avec le conjoint, Irène se serait bien laissé tenter par l’aventure, mais il aurait fallu que ce soit lui qui prenne l’initiative. Elle craint un peu l’eau. La terre ferme sous ses pieds la rassure. Une évidence héritée de ses ancêtres sédentaires, qu’elle n’a jamais remise en cause.
Depuis la berge, elle prend plaisir à regarder les rêves des autres glisser devant elle. irène le connaît par cœur, le port, détectant tout de suite le dernier navigateur arrivé par hasard ou par économie dans ce bout du monde ; elle repère celui qui va partir et oublie vite ceux qui l’ont quitté sans un au revoir. Le séjour n’est pas cher ici. Comme le prix du mètre carré.
Grâce au chien, le contact est facile à établir avec les étrangers. Réservée, Irène ne s’autorise jamais le premier pas... après un verre, elle va se dégeler, prévient son mari en s’adressant à leurs invités - quand ils en ont - ce qui est devenu rare.
La dernière fois qu’ils s’étaient trouvés en mode réception, c’était chez leurs amis, Helena et Francis. Des ex-collègues à Richard. ils parlaient entre eux du lycée comme s’ils y étaient encore, propos complices d’anciens combattants de l’éducation, cette entreprise harassante qui consiste à fourguer un bagage à des élèves pressés de reprendre leur voyage culturel perso via internet. Dans ces circonstances, coite sur le canapé, l’épouse s’en tenait à un petit silence poli ponctué d’acquiescements divers. On ne lui accordait pas vraiment d’intérêt, elle qui avait dispensé son tout petit savoir dans le primaire, malgré une voix qui ne portait pas... Trop effacée à l’oral selon ses bulletins scolaires. Les années à venir risquent de la gommer davantage encore si elle n’y prend garde.
ici sur la berge, chaque matin et chaque soir, elle est l’événement qui passe. La sédentaire qui les envie... eux les aventuriers ! Ils ont des histoires qu’ils croient impressionnantes à raconter et elle se prête avec gentillesse au jeu.
Gérard et Liliane s’attardent durant le gros de l’hiver dans ce port tranquille doté de toutes les commodités pour pas plus cher que s’ils étaient à la maison. Ces gens-là ont fait leur calcul. Quand Irène arrive, précédée de son chien jaune, ils se tiennent sur le pont, ou bien la conjointe astique pendant que lui, en position dominante, lit le journal local. Le matin, ils sont cachés à l’intérieur, on entend la radio depuis la rive. Les informations. ils ne font pas de commentaires. L’actualité tombe comme la grêle. Ils n’y peuvent pas grand chose. Ils se sont extraits du déroulement des choses, ici et plus loin. Bientôt le départ... c’est la teneur de l’échange. On se rend compte qu’on a de moins en moins envie de bouger ! Ce soir, ils seront sans doute en courses, comme tous les lundis, avant aussi, à terre, ils faisaient les courses ce jour-là, l’entame de la semaine.
Plus loin, séjourne Christophe, l’homme de la Cassiopée. Sa péniche a transporté naguère des marchandises d’en haut vers la Méditerranée. La peinture blanche est un peu écaillée, comme le trait bleu qui souligne toutes les ouvertures. A la proue, une tête de femme avec de longs cheveux figés dans un vent éternel. Autour d’elle, un semis d’étoiles bleues. C’est de loin et pour le moment, la plus originale de toutes les em- barcations. L’homme est arrivé avec l’arrière-saison et n’a plus bougé. Seul à un âge où le corps a encore ses fringales. Moins de cinquante... mais un peu plus de quarante tout de même. Un beau grand brun aux yeux de châtaigne. Cela fait près de trois mois et il est toujours là. Le mystère intrigue Irène. Elle s’en est ouverte à son amie Marielle qui a tout de suite flairé là-dessous une affaire de cul. Il a une poule dans le patelin ! T’as qu’à lui demander ! Les questions frontales, ce n’est pas le mode de conversation qu’Irène affectionne.
Christophe garde des restes pour Icare. il a eu un Golden Retriever, il y a longtemps. C’est d’abord du chien mort qu’il a parlé, puis du chien quand il vivait. Le même exactement que le vôtre. Je l’emmenais partout... Danette, à cause de la couleur. Celle de vos cheveux d’ailleurs ! Elle avait souri. il a fallu tout l’hiver, une succession de micro-conversations, de cafés ponctués de silence pour qu’elle se laisse apprivoiser, bien plus lentement que le chien.

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5 juin 2019 3 05 /06 /juin /2019 10:09
Requiem pour Gabrielle  Hard boiled ETT Collection Borderline  > 19,00 €

Requiem pour Gabrielle Hard boiled ETT Collection Borderline > 19,00 €

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   L’alcool lui provoquait des céphalées. Des clous de madrier dans le crâne. Debout au pied du lit, elle fixait avec dégoût l’homme qui s’étalait au travers du matelas. Il n’avait plus rien du type agréable et charmant de la veille. Avec ses fesses blanches dont les poils lui sortaient du cul tel un buisson d’épines, son dos velu pommelé de sueur, et son ventre flasque nourri de déjeuners d’affaires et d’alcool fort. La chair gélatineuse se répandait de chaque côté comme si elle était en train de fondre. A ce régime-là, peu de chances qu’il passe la cinquantaine. Les draps froissés encore humides lui donnaient l’impression d’un nid de serpents en ébullition. Elle aurait bien pris une douche, mais hors de question de réveiller le jeune commercial. Son nom lui échappait. Il avait dû le lui dire. Aucun souvenir, à croire que c’était volontaire.       

  Le repas avait été agréable, et le vin excellent. Le champagne avait coulé à flots. Il l’avait même séduite avec une certaine finesse, ignorant que les dés étaient pipés. C’était elle qui l’avait accosté, c’était elle qui l’avait emmené dîner, c’était elle qui avait proposé de prendre une chambre, et cela bien avant le dessert. Le jeune cadre était en déplacement professionnel, avec une suite grand luxe à l’hôtel Mercure des Halles. Bien sûr, elle avait rapidement vu l’alliance à son doigt. Pas vraiment son problème, elle n’avait forcé personne. Elle l’avait désiré, elle l’avait même trouvé beau. Fallait vraiment qu’elle ait envie de s’avilir… Mais dès qu’il l’avait fait jouir, par deux fois, et assez bien d’ailleurs, elle avait de nouveau senti ce brouillard corrosif et brutal s’emparer d’elle.

  Elle avait chaud, elle avait froid, elle asphyxiait. Son mal au crâne empirait. Le jour se levait et pénétrait par les interstices des rideaux mal tirés. La chambre empestait la transpiration acide et le sperme rance. Ce con lui en avait mis partout. L’image du type à califourchon sur elle en train de se branler lui revint en tête. Un haut-le-coeur. Fallait qu’elle arrête ce genre de conneries. Elle ramassa ses vêtements éparpillés aux quatre coins, enfila sa culotte et son t-shirt en silence. Elle quitta la chambre tout en finissant de s’habiller dans le couloir. L’ascenseur était plein et le hall déjà bondé. On suffoquait, une serre sous un soleil de plomb saturée de désinfectant et de senteurs artificielles. Elle le traversa comme un clandestin à une frontière mexicaine. Cinq heures trente du matin. Paris ne s’éteignait jamais. Elle avait besoin d’une longue marche. Vider son esprit, ne laisser aucun souvenir remonter, aucune image, aucune scène défiler de nouveau. Le sas de sécurité grinça. Le froid et l’humidité la cueillirent violemment. Une légère bruine noyait l’atmosphère. Elle passa son sac en bandoulière, et s’engagea rue de Rivoli.

  Cela faisait un an qu’elle était en France, un an tapie dans l’obscurité de la capitale, un an à se fondre dans cette masse informe de gens futiles et superficiels. Ces gens qui étaient nés loin des bombes et des bombardements, qui n’avaient jamais connu la peur viscérale des kamikazes et des attentats, et qui ne s’étaient jamais retrouvés piégés dans un immeuble prêt à s’effondrer, ou face à trois enculés armés de machettes. Ces gens pour qui chaque jour semblait être une fête de fin d’études… Et dont les seules préoccupations se résumaient à toucher leur salaire en fin de mois, la popularité de leur profil sur les réseaux sociaux, ou les résultats sportifs de leur équipe préférée. Les vieux picolaient sec, les jeunes se shootaient à partir de douze ans. Ce monde partait en couille… Elle avait étudié l’histoire dans son enfance. Elle s’était passionnée pour la Seconde Guerre mondiale, et le romanesque ou le romantisme, c’était selon, de la résistance sous l’occupation allemande. Ce combat qu’elle avait toujours cru noble. Le sentiment d’appartenir à un groupe, à une famille, unis dans un même combat. Les liens d’une cause juste, ensemble contre le mal absolu. Survivre, se battre, boire, manger et baiser comme s’il n’y avait pas de lendemain… Parfois, elle oubliait dans quel camp elle se trouvait… Comme sa mère, elle idéalisait.

  Paris ne ressemblait en rien à ce qu’elle avait imaginé. Cette ville n’était qu’une vitrine pendant les fêtes de Noël. Devant : la lumière et les strasses. Derrière : des mannequins en plastique animés par des cordes et des moteurs… Une bonne guerre, une bonne oppression, une bonne dictature pour remettre les vraies valeurs en place. Que chacun choisisse son camp. Pas de tiédeur : les salauds d’un côté, les courageux de l’autre. Elle ne supportait pas tous ces moutons de Panurge qui ne vivaient que pour eux-mêmes et leurs plaisirs. Aucune conscience de ce qui se passait à travers le monde. Leur arrogance lui donnait la gerbe et entretenait sa rage. Cette tension électrique qui ne la lâchait pas… Même si bien souvent, au fin fond de ses entrailles, elle enviait leur futilité, leur sourire, leur joie, leur bonheur. Ce bonheur qu’on lui avait arraché. Parfois, elle rêvait de voir cette ville en feu, de la réduire elle-même en cendres, juste pour le plaisir, juste pour qu’ils partagent son incommensurable désespoir. Putain, arrête de délirer ma grande .

  La jeune femme traversa la place de la Bastille comme si elle était encore nue, ou dans le viseur d’un sniper. L’immense rond-point était déjà en pleine effervescence. Des hurlements, des cris, des klaxons, l’odeur asthmatique du caoutchouc brûlé. Elle descendit les marches qui la menèrent le long des effluves. Ses mains et ses bras la démangeaient. Ses cicatrices rugissaient, palpitaient. Elle n’était pas contre un peu d’action. Une bonne dose d’adrénaline. Mais le couloir qui longeait les bateaux était vide, pas de dealers, pas de racailles, pas de zombies. Les clochards, elle respectait, pas touche. Arrivée au bout du canal, elle remonta les escaliers usés qui sentaient la pisse et la misère, et se retrouva devant l’Institut médico-légal. Un contrôle de police au carrefour. Pas besoin de tenter le diable et sa cohorte de démons. Elle tourna aussitôt boulevard Diderot pour se retrouver juste devant la gare de Lyon. Le soleil se levait. Trop de monde, trop de témoins, elle ne pouvait tout de même pas provoquer quelqu’un. Résignée, elle sauta dans le premier train pour Boissy-Saint-Léger, direction La Varenne-Saint-Hilaire. Gabrielle s’endormit dans la rame presque déserte. Les trois enculés l’attendaient de l’autre côté.

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23 mai 2019 4 23 /05 /mai /2019 11:39
Le non-partant de Christophe Sainzelle ETT : Collection Dépendances

Le non-partant de Christophe Sainzelle ETT : Collection Dépendances

 

1

 

Éric Debussy tend son ticket à la femme peu amène derrière le guichet. La cinquantaine, brune, le visage rond, elle porte un maquillage outrancier qui ne parvient pas à dissimuler un gros pois chiche au coin de son nez. On voit qu’elle a conscience d’occuper l’un des postes les plus stratégiques de la République. Le PMU rappelle régulièrement à ses employés qu’ils sont les meilleurs collecteurs d’impôts de l’État. Elle glisse le pari d’Éric dans la machine sans faire l’un des commentaires hauts en couleur qu’elle réserve aux habitués. Éric en a subi quelques échantillons durant le temps où il a attendu son tour. Il est venu faire son jeu dans ce bar PMU, car il se trouve à proximité de la mairie de Reims.

— Vous avez fait une erreur, annonce la préposée. Il ne passe pas.

Elle lui rend le ticket. Éric le vérifie et constate qu’il a oublié un cheval dans le quinté du jour. Quel trotteur voit-il terminer cinquième de la course ? Dans la précipitation, il n’a pas emporté le Paris-Turf où il a noté son pronostic. Quand il a fait son jeu, la veille au soir, il se souvient seulement avoir longtemps hésité entre le 7 et le 9.

— J’ai un doute, dit-il, confus.

— Il y a des gens qui attendent, monsieur…

Éric remet sa pièce de dix francs dans sa poche et sort de la file. Il regarde l’horloge qui indique 10 h 45. Il est incertain. Le mariage est prévu à onze heures. Il a encore un peu de temps devant lui. Et la règle dit qu’il ne faut jamais modifier ou renoncer à un jeu au dernier moment. Il l’a vérifiée plusieurs fois à ses dépens. Il se dirige vers le tableau où se trouve la liste des partants. De nouveau, il est incapable de trancher. Il aime bien les deux chevaux. L’un, limité, mais brave, adore la distance et le parcours. L’autre, un provincial prometteur, découvre l’hippodrome de Vincennes. Ils ont, chacun à leur manière, de parfaits profils de cinquième. Lequel a-t-il choisi, hier ? L’horloge menace. 10 h 49, lit-il sur le cadran. Il n’a que dix francs sur lui, ce qui l’oblige à se décider. Il tranche pour le jeune qui monte à Paris plein d’espérance. Il coche le 9 et se dirige vers le guichet. I

l se joint à la file des turfistes. Le premier s’écarte rapidement. Le deuxième est tout aussi prompt. Le troisième de même. D’où il est, Éric ne voit pas l’horloge, mais il lui semble qu’il lui reste cinq bonnes minutes. En courant, il arrivera juste à temps pour le mariage. Le quatrième turfiste interrompt la cadence parfaite de la file. La guichetière plaisante avec lui. Elle lui rend un ticket que la machine refuse de valider.

— T ’as coché deux fois le 8, Dédé !

— M’étonne pas, y’a tellement de cases ! Faut être ingénieur pour jouer aux courses, maintenant !

Au lieu de quitter la file comme lui-même l’a fait, le type ouvre son journal et cherche l’oiseau rare parmi le millier d’informations contradictoires qu’offre la rubrique tiercé d’une course de chevaux. Il hésite à haute voix, et ses atermoiements irritent Éric. La femme au pois chiche y ajoute ses commentaires ineptes. Il finit par choisir le 2, la date de naissance de sa fille, bafouant ainsi les lois les plus élémentaires du turf.

— Bah, c’est comme ça qu’on gagne, quelquefois ! tonne-t- il.

Après avoir fait un dernier tour d’horizon de l’actualité du bar, Dédé et la femme se disent à demain. Éric valide enfin son jeu. Il jette un oeil à l’horloge. 11 h 13 ! Affolé, il hâte le pas, et une fois dehors, court jusqu’à la mairie, distante de deux cents mètres. Sur le perron, deux mariés se font photographier dans une liesse générale. Éric a beaucoup de mal à fendre la foule agitée. Dans le hall immense, il est accueilli par un brouhaha composé par une faune endimanchée. On aperçoit des mariées en robe blanche, des enfants qui courent dans tous les sens, des belles-mères omniprésentes et des photographes fébriles. Éric erre au hasard, perdu dans le centre névralgique qui mène à un dédale de salles. Les mariages fusent de toutes parts. Il capte enfin une employée derrière un pupitre qui, il l’espère, maîtrise le labyrinthe dans lequel il est piégé. Elle renseigne un couple. Deux autres personnes attendent après eux. Elle est concise et efficace, et il peut rapidement poser la question qui lui brûle les lèvres depuis son entrée dans la mairie.

— E xcusez-moi, madame. Le mariage d’Éric Debussy se déroule dans quelle salle ?

Elle consulte le cahier du jour :

— Salle 23. Au premier étage. Vous prenez le grand escalier, là, lui dit-elle en le lui montrant du doigt. Une fois en haut, c’est sur votre gauche. Tout au fond. Vous ne pouvez pas vous tromper.

— Merci beaucoup.

— Mais dépêchez-vous monsieur, le mariage va bientôt se terminer.

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4 février 2019 1 04 /02 /février /2019 17:46

Jean-Philippe Monjot ETT / Collection Borderline 212 pages 18,00 €  www.territoirestemoins.net

 

Troubles dans le bocage

1

 

 

Des jonquilles précoces paraient les prés, promesse de renouveau. Mon portable sonna à une heure du matin, promesse d’un cauchemar.                                                                                   

Je m’étais couché tôt, ça me réveilla bougon. Rien d’inhabituel, pourtant ; une urgence. Seul dans ce coin des Combrailles, je suis le seul d’astreinte, forcément. Tout essoufflé, le capitaine Gillais s’excusa. Il avait un drôle de ton : « J’ai besoin de vous. Vite. C’est une vraie boucherie ! » Ça s’était passé à La Brogne, un lieu-dit de la commune de Verghères. Jean-Stéphane Dubourg possédait là une petite exploitation, un élevage de chèvres ; un jeune original, mais sympathique. Il s’était installé dans le pays deux ans auparavant. Je lui avais déjà rendu visite. Ignorant de quoi il retournait, je décidai de prendre tout mon attirail. Habillé à la diable, j’avalai un café réchauffé au micro-ondes. J’engouffrai mes mallettes dans le Range. Je démarrai.                                           Jamais un gendarme de la brigade de Saint-Sauveur ne m’avait appelé pour une urgence. D’ordinaire, c’est l’exploitant qui téléphone, ou son fils, ou sa femme. « U ne vraie boucherie » ? Il parlait de quoi ? Le capitaine Gillais, je le 8 connaissais pour être venu chez lui à cause du passe-temps de Madame. Trois Shih-tzus. Au croisement de la D987 et de la D122, deux de ses hommes m’attendaient dans leur fourgon. Je baissai la vitre.

 — Qu’est-il arrivé ?

— Le capitaine vous a pas expliqué ? J’affectai une mine dépitée.

— Bon, écoutez, il est là-bas, il vous dira. Vaut mieux que ce soit lui, hein ?

On s’engagea sur la D122. J’étais derrière eux. Après un kilomètre, on bifurqua pour le chemin de terre qui mène chez Dubourg. Quelle foutaise ! Je savais où il habitait, le chevrier, pourquoi avait-il fallu qu’ils m’escortassent ? Seul avec mon Range, j’aurais été plus rapide. On se traînait sur ce chemin chaotique. Des branches cinglaient mon pare-brise. Sous nos pneus, les flaques giclaient leur eau brune, c’était tout boueux, tout poisseux. Ce que je découvrirais quelques minutes après allait nous plonger plus loin dans le poisseux, une chape qui nous engluerait des mois durant, jusqu’à nous asphyxier.

— Enfin ! Gillais râla avant que je ne fusse descendu de voiture.

— Bon sang, allez-vous me dire ce qu’il y a ?

— Un massacre. Venez.

Je récupérai mon barda. Nos bottes s’enlisaient dans la gadoue du terrain de Dubourg. Il l’avait acquis pour pas grand-chose. Huit hectares dans un renfoncement rempli de broussailles et de ronces, boisés de sapins et de hêtres ; un terrain pissou, comme on dit par ici. Pour la chèvre, ça va bien, pensai-je, l’animal bouffe de tout, ça défriche. Mais dans les Combrailles, un éleveur sérieux, ça donne dans la vache, pas dans la chèvre. Caprins ou volailles, c’est pareil. On a beau posséder un tracteur dernier cri, avec GPS et climatisation, dans la tête, rien ne change : la basse-cour, ce n’est pas une affaire d’homme. Où était-il, le chevrier ? Je ne l’avais pas vu, ni lui, ni sa compagne. Cette nuit sans lune m’enveloppait. Qu’est-ce que je fichais là ?

Sur le seuil de la chèvrerie, je ne perçus aucun bêlement. Curieux. Mes semelles collaient sur le béton. Qu’est-ce qui collait comme ça ? Dans mon sac, je saisis ma loupiote spéléo que j’utilise en intervention. Du sang partout. J’ajustai la lampe frontale : une dizaine de bêtes gisaient sur la dalle, l’une d’elles avait des mouvements réflexes. L’odeur cuivrée du sang qui avait giclé jusqu’aux murs saturait mes narines. On pataugeait dans une mélasse de crottes, d’hémoglobine et de paille.

— Voilà ! Je n’ai personne pour ce type de… d’affaire. Je me suis dit que vous pourriez nous livrer une expertise.

— Capitaine… Trop aimable, répondis-je. D’ordinaire, je soigne les bêtes vivantes.

— Les salauds ! Il me reste rien ! Je n’avais pas aperçu Dubourg, dans un coin, prostré sur son tabouret de traite.

— C e sont celles qui entraient en lactation. Début mai, on prévoyait de démarrer la fromagerie. Je deviens quoi ? Je me réfugie dans la forêt ? Je vis de la cueillette des glands ?

— Ne dites pas de bêtises, mon vieux. Même si ces vauriens n’y sont pas allés à l’aveugle, vous avez d’autres bêtes.

Je suis mauvais pour les condoléances. C’est vrai, il aurait du mal à s’en remettre. Pauvre gars, déjà qu’avec sa compagne et sa gosse ils vivaient comme des romanichels dans un mobilhome, sans eau courante ni électricité.

— Vous avez dit « ces vauriens » ? Gillais braquait sa torche sur moi.

— Avez-vous l’habitude d’immobiliser une chèvre ? Il fit une moue négative. Vous devez prêter attention aux cornes. Vos deux mains s’en occupent. Par conséquent, quelle est la troisième main qui tue, si ce n’est celle d’un complice ?

Je m’étais approché d’un cadavre. Je m’agenouillai, cherchant une blessure.

— Pas moyen d’avoir plus de lumière ?

Gillais éclaira la bique étalée dans son sang et sa merde. J’examinai sa tête flasque.

— S a femme est partie coucher la petite chez la grand-mère, me chuchota-t-il, elle vit pas loin. Ça vaut mieux, non ?

J’acquiesçai et poursuivis.

— Ce sang collant indique que le carnage a été perpétré il y a peu. À quel moment vous a-t-il prévenu ?

— Dès que nous sommes rentrés, fit Dubourg.

— Ils étaient chez des amis en Corrèze, appuya Gillais.

— A lors de deux, ils étaient trois. Un troisième pour surveiller.

Je me piquai au jeu de l’expert criminel.

— Avant de passer à l’action, probable qu’ils vous ont espionné. Vous n’avez rien remarqué ces temps-ci ?

— Non, objecta Dubourg. Enfin, que la plupart me regardent de travers, ça, j’ai remarqué !

— Allez-vous me dire de quoi elles sont crevées, ces chèvres ? trépigna Gillais.

— J’y suis.

J’accorde que mon assurance trancha avec l’ambiance macabre qui régnait.

 

 

 

 

 

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28 décembre 2018 5 28 /12 /décembre /2018 16:13
couv Du charbon dans les veines

couv Du charbon dans les veines

1

Premier jour, bassin houiller lorrain

Certains squelettes étaient plus à l’aise dans leur linceul que moi dans ma salopette, lorsque j’ai vu les deux affreux débarquer. A coup sûr, ces deux mecs auraient été à leur place dans le pire des cauchemars. Je me suis frotté les yeux. Ils étaient toujours là, bien réels, devant moi. Tous deux vêtus de costumes sombres, silhouettes échappées d’un film noir des années cinquante. Des caricatures, au point que j’ai eu le plus grand mal à les prendre au sérieux. La suite m’a prouvé que j’avais eu tort.

Hormis le fait qu’ils portaient le même genre de fringues, on n’aurait pas pu imaginer plus dissemblables. Celui qui semblait diriger les opérations avait de l’embonpoint et l’air endormi : yeux mi-clos, allure indolente comme si mettre un pied devant l’autre était la tâche la plus harassante qui soit. Quand il s’est approché de moi, j’ai pu détailler son visage. Il était chauve, les dents mal plantées, et il avait été oublié le jour de la distribution des mentons. Il y a des spécimens d’humanité qui vous aident à mieux comprendre les thèses eugénistes.

L’autre était petit, malingre, cheveux en brosse, la démarche sautillante d’un moineau excité. Le gros était, des deux, le plus effrayant. Mais pas le plus dangereux, comme je n’allais pas tarder à m’en rendre compte.

Cela faisait dans les six mois que je travaillais chez Bobric, la dernière station-service du bassin houiller, la seule à survivre depuis que les prix de l’essence s’étaient envolés. Les gens avaient pris l’habitude d’aller faire le plein de l’autre côté de la frontière, elle y était un peu moins chère. Tous les pompistes de ce côté-ci avaient mis la clé sous la porte, sauf Bobric, la dernière station avant l’autoroute. Qui proposait, en sus, des petits travaux de mécanique, vidanges ou réglages de carburateur. Ouverte nuit et jour, il le fallait pour exister face à la concurrence des voisins d’outre-frontière. Nous faisions les trois-huit, un rythme de travail qui avait été celui de beaucoup de monde dans le bassin. Moi, je tournais sur le poste de l’après-midi et celui de vingt-deux heures à six heures du matin, tantôt l’un, tantôt l’autre.

Enfin, bassin houiller. C’est ex-bassin houiller qu’il aurait fallu dire, ou bassin ex-houiller. Dix ans bien sonnés qu’on n’y remontait plus de charbon et que les chevalements étaient livrés à la rouille, jeux de construction qui n’amusaient plus personne. Il en restait une douzaine, qui hissaient vers le ciel leurs carcasses désolées. Leur utilité désormais, c’était de rappeler que la mine avait été au centre de toutes les activités, que pendant plus d’un siècle elle avait été le coeur et l’âme de la région.

Le sous-sol, disait-on, était encore farci de houille. Mais de doctes économistes avaient décrété que ça coûtait trop cher de l’extraire, qu’il valait mieux la faire venir d’Afrique du Sud ou d’Australie. L’un après l’autre, tous les puits avaient fermé. Auparavant – dès les années quatre-vingt – on avait arrêté de former des mineurs, c’est dire si le crime était prémédité de longue date. « Qu’est-ce qu’ils feront quand y aura la guerre partout, et qu’on pourra plus faire venir le charbon de l’autre bout de la planète, râlait mon pote Johnny. Comment qu’y feront, hein, pour rouvrir les mines ? Y aura plus un seul mineur ! » Il trouvait toujours quelqu’un pour lui river son clou : « Ils auront plus besoin de nous. Ils enfonceront des tuyaux dans la terre, ils appuieront sur un bouton, et wouf, le charbon sortira tout seul, gazéifié ! Ou alors, ils enverront des robots creuser à notre place. »

Résultat, c’était comme si la fin du monde avait déjà eu lieu, dans notre coin. La fin d’un monde, en tout cas. Partout des usines froides, des sites industriels plus ou moins à l’abandon. Des canalisations, des vannes, des entrelacs de tubulures, des murs promis à la décrépitude. « Bassin houiller, bassin rouillé » chantonnait Johnny lorsque, sur nos motos, nous passions entre la centrale thermique et l’ancienne cokerie. La centrale qui fonctionnait à présent avec des turbines à gaz, un comble ! La cokerie, effacée du paysage : là où naguère elle se dressait, les démolisseurs avaient laissé cinquante hectares de friches. Nous roulions côte à côte, Johnny et moi, à petite vitesse pour ne pas effaroucher les fantômes de tous ceux qui avaient usé leur espérance de vie dans ces endroits. Nous n’accélérions qu’à partir du moment où la route s’élargissait. Y avait intérêt, pour dépasser en coup de vent la plateforme chimique et son odeur d’oeuf pourri.

Bassin houiller... Il n’y avait plus que le nom qui, parfois, flottait dans les conversations, surtout dans la bouche des anciens. Les gens haut placés, ceux qui décident de la vie des autres, avaient depuis longtemps tourné la page. Ils préféraient dire Moselle-Est. Et déjà ils en étaient à parler de sauvegarde du patrimoine et de tourisme industriel. Tout va si vite. Principalement quand on est sur la pente descendante. 

Pour trouver du travail, les jeunes générations devaient se spécialiser dans la chimie ou bien aller voir ailleurs, en Sarre ou en Alsace. J’avais été chanceux de trouver ce boulot chez Bobric, après plusieurs tentatives d’études post-bac qui ne m’avaient mené nulle part.

Ce devait être le milieu de l’après-midi. Une lumière crue découpait au scalpel le décor de la station-service. Des émanations de chaleur montaient du bitume, on les voyait ondoyer à l’oeil nu. Le mercure n’avait pas cessé de grimper les degrés du thermomètre depuis le matin. J’étais seul à l’accueil, préposé comme d’habitude à la surveillance des pompes et aux encaissements. Une grosse voiture noire a stoppé à l’écart, près du coin où l’on vérifiait la pression des pneus. J’ai jeté un coup d’oeil. Il y avait deux types à bord, un gros et un petit. Le petit a émergé le premier, du côté du conducteur. Il avait une tête maladive et la portait penchée, comme pour la dorloter entre les épaules de sa veste. Sa physionomie s’est gravée en moi : cheveux ras, visage livide, ronds noirs des lunettes de soleil. Un épouvantail, planté là sous le ciel en surchauffe. 

L’autre est d’abord resté à l’abri dans l’habitacle, il devait être du genre qui transpire facilement. Il a baissé la vitre et sa gueule s’est inscrite dans l’encadrement, malfaisante méduse remontant des profondeurs. Puis sa voix sifflante s’est insinuée dans les bruits du dehors. Je n’ai pas tout de suite compris qu’il s’adressait à moi. Alors il est sorti à son tour, a fait quelques pas précautionneux dans ma direction et a recommencé son laïus. Il avait un accent étrange, ni allemand ni anglais, tchèque peut-être, ou ploumdémoldèque pour ce que j’en avais à faire.

Je n’avais pas la moindre envie de bouger. Il fallait bien, pourtant. Je me suis levé de ma chaise et campé sur le seuil de la boutique. Je gardais les yeux baissés, je n’arrivais pas à les tenir fixés sur son visage, il était trop laid. Il parlait d’un accident survenu pendant la nuit, un accident mortel. D’après ce que j’ai cru comprendre, le conducteur qui avait perdu la vie était un ami à eux. Quelqu’un d’important, et qui était en possession de documents tout aussi importants. Est-ce que j’en avais entendu causer ? Et ces papiers, est-ce que par hasard je ne les avais pas vus passer ? Sans doute ils se baladaient dans la nature, vu qu’on ne les avait pas retrouvés dans la bagnole. Or, l’accident avait eu lieu pas très loin de la station-service…

Ma mémoire a flashé sur la fille de la nuit précédente. Surgie de l’obscurité, son ombre soudain profilée sur le parvis luisant de la station, elle arrivait à pied de la direction de l’autoroute, ce qui était déjà insolite en soi. J’ai cru me rappeler qu’elle avait, en plus du sac à main pendu à son épaule, autre chose au bout de son bras. Quelque chose, oui, comme une mallette peut-être, une sacoche ou un porte-documents. 

Mais pas question que je dise quoi que ce soit à ces deux croque-morts.

En général, je ne fais guère attention à ce qui se dit ou à ce qui se passe autour de moi. Un rêveur, voilà ce que pensent la plupart des gens à mon sujet. Mais ce n’est pas ça : je ne suis pas un songe-creux, un Jean-de-la-Lune. Je ne poursuis pas de chimères. Je me collette au réel et je m’efforce de m’y adapter, c’est tout. Survivre jour après jour, comme tout un chacun.

 

 

 

 

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4 avril 2018 3 04 /04 /avril /2018 08:54
La vie ça roule !

La vie ça roule ! Frédéric Prud'homme Collection ETT Locutio 

 

 

« BONJOUR JE M’APPEL FRÉDÉRIC. J’AI HORREUR DE LA PITIÉ, JE NE SUIS PAS

MALADE, JE ME SANT BIEN dans ma peau ET JE REMERCIE MES PARENTS DE

M’AVOIR DONNÉ LA VIE. L’ACOUCHEMENT C’EST COMME UN DÉMOULAGE D’UN

GATEAU AU CHOCOLAT DÉFOIS ÇA RATE MAIS C’EST BON À MANGÉ »

Né à en 1969, Frédéric Prud’homme est handicapé moteur. Il a appris à lire dans le Centre pour enfants handicapés de Flavigny (Meurthe-et-Moselle). Il s’exprime en montrant les lettres du regard. Il a pu écrire grâce à un système informatique mis au point par un kiné et des amis informaticiens. Frédéric s’intéresse à tout : musique, peinture, lecture, cinéma, politique. Il vit aujourd’hui dans un foyer pour adultes grands handicapés (l’ALAGH à Nancy) avec sa compagne Karine.

Avec beaucoup d’humour et de distance sur son handicap, il livre ici ses réflexions sur la vie l’amour, les gens et le monde qui l’entoure. Une leçon d’optimisme à partager.

 

 

 

 

 

Peut on rire de son handicape,la reponce

est oui,et dayeurs que ceux, qui sont pour

la loie 2002,rentrent dans un couvant ou

dans un monsater, et comme sa, ils auront

tout le temp de prier, pour leur loie

adorée de 2002...

Ah, ils faut nous respectés, c’est vrais que

d’etres handicapés, c’est un métier

éprouvant, bref un vrais métier de

corses

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26 février 2018 1 26 /02 /février /2018 15:55
Les marathoniens exècrent les giratoires

ETT Collection Locutio   www.territoirestemoins.net

 

" Quand vous êtes bien à cheval sur vos principes, le sommeil se glisse tout seul dans l’oreiller ".  Sacrée Zoé, jamais avare d’un mot savoureux. A l’entendre, il se serait agi d’un proverbe que les pages roses du Larousse dédaignaient en raison de son origine ardennaise. Comprendre, ardennaise belge.

Si les Ardennes avaient choisi leur camp…". Pas avare d’une théorie non plus, un rien  conspirationniste la Zoé.

Des dictons taillés dans des essences de la sagesse, elle en servait à pleines rasades et Louis n’était pas le dernier à s’en abreuver. Il en faisait souvent ses choux gras, lui qui, rapport aux principes, était plutôt du genre à se gaver, bien que sélectif sur leur origine. Généralement, il se les fabriquait d’ailleurs. Oui, sans hésiter, on pouvait affirmer qu’il était l’artisan des siens.

Ainsi du sommeil. Le principe une fois arrêté, Louis dialoguait avec son cerveau, en tête-à-tête lui disait-il, le conditionnant à suivre à la lettre son schéma théorique très personnel.

" Un cycle vaut 90 minutes. Je t’en accorde cinq entre deux cycles en guise de récompense. Tu en fais ce que tu veux, un petit rêve si ça te chante ". Un quick dream comme il les appelait car aux quick sleeps de la sieste diurne qu’il ne parvenait à s’infliger, Louis avait jumelé les  quick dreams de la nuit dont il n’était pas davantage friand.

Au hasard il se figurait ne rien concéder, pas une miette. S’il avait pu, même les rêves il les aurait planifiés.

4:40 Alarme. Avec un nom pareil, vous espérez quoi au réveil ?

Pour un sursaut, c’en était un, Louis cambré dans son lit comme " Lavillenie " au-dessus d’une barre à 6,16 m.

Il ne s’habituait décidément pas à ce qu’un téléphone ait choisi, quoi un matin d’Halloween ?, de se déguiser à jamais en radioréveil.

 

 

                                             Quel dégonflé ce cumulus                                                                                  

4:41

L’aube s’étirait la pointe, signe qu’elle aurait volontiers prolongé sa nuit. Avec son aurore indolente genre gueule de bois un lendemain de solstice d’hiver, il l’aurait bien inculpée pour somnolence aggravée, mais magistrat des aurores Louis n’était pas.

A la verticale vers les onze heures, un nuage lève-tôt ayant fait pour l’occasion le court déplacement de l’océan voisin s’encanaillait seul dans le ciel, debout à pas d’heure dans l’espoir de surprendre l’horizon en caleçon, juste avant que " l’étincelle du soleil "lui pique les fesses. Joufflu, le cumulus assumait ses rondeurs, à l’aise dans ses baskets cotonneuses.

Quand l’épingla le rayon palot envoyé en éclaireur, ce dégonflé rosit, piqué au vif à moins qu’il ne fût gêné d’être surpris à flemmarder.

Pour la petite histoire, ses contours de flanelle crayonnaient déjà un liseré de cuivre annonçant la couleur du jour, mais nul ne se soucia de sa mise en garde artistique. Il avait prévenu, on ne pourrait le lui reprocher.

 

                                                            Fahrenheit Kidnapping

Abandonné à son sort mercuriel sur le rebord de la fenêtre, un thermomètre en bois piqué affichait avec aplomb un bilan plutôt chiche. Louis marna. D’instinct, au silence il joignit le frottement de ses mains calleuses selon ce rituel d’entrave au froid, universel et inefficace.

Très franchement, il se serait acquitté d’une modique rançon en échange d’une poignée de degrés, trois fois rien, des Celsius à la rigueur, bien qu’il ne voulût en rien perturber l’ordre bien établi des choses de ce côté de l’Atlantique. Sa volonté seule n’y suffit, marchandage thermique non négociable.

Selon ses croyances, le rapt nocturne - de température - relevait de la grivèlerie. Voici comment il percevait la chose. Lactée d’étoiles avec qui elle feignait de marivauder, la nuit entamait sa manœuvre de cleptomane, filoute. Escamotait, subtile. Subtilisait, marmotte. Ne prétendait-on pas que la nuit "tombait ". Une buse sur sa proie. Au pied de l’aube, avant qu’il ne soit trop tard, elle  se jetait sur les degrés rescapés, vorace comme un ventre sans oreille. Banquet achevé, elle désertait, abandonnant au jour naissant l’addition surréaliste pour solde de tout compte. Sauf les fois où, replète de nuages, gonflée de l’ouate qui coupe la faim, son appétit s’évaporait.

Louis se fit mousser : " Sûr que le cumulus est son anneau gastrique ". Il ne fanfaronne qu’en son for intérieur, s’évitant le piège des jugements d’autrui.

In petto veritas, pense-t-il en secret.

 

 

 


[1] L’expression juive qualifie la toute première lumière de l’aube

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