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18 décembre 2017 1 18 /12 /décembre /2017 14:10
La route du Sud

Bages, novembre 1993.

 

 

 

 

1

Des cailloux roulent sous mes pas. Mes pieds dérapent, mon

buste part en avant pour rattraper le coup. Je me rétablis, mais

l’onde de choc remonte le long de mes jambes, mon ventre,

jusqu’à mon épaule encore douloureuse. Qu’est-ce qui m’a

pris ?

Devant moi le chemin serpente, blanc dans le petit jour.

Autour, le paysage tremble à travers la sueur qui me coule dans

les yeux. A chaque foulée, mes baskets gémissent, à moins

que ce ne soit moi, un petit cri venu malgré moi du fond de

ma poitrine. Pourtant, je m’applique à bien inspirer, expirer.

Contrôler mes poumons, éviter qu’ils s’emballent. Ne pas

haleter.

Le redoux de la température, ce matin, m’a donné envie

de mettre le nez dehors. J’en avais besoin, après ces journées

entières terré dans mon trou. Au début, le grand air m’a fouetté

le sang, j’ai cru que ça irait tout seul. A présent, je regrette. La

pente devant moi se dresse comme un mur, pourquoi est-ce

que je m’obstine ? Des mois que je ne m’étais infligé un tel

effort. Mon corps est une vieille machine, une chaudière percée

de toutes parts qui souffle et ahane, et qui avance malgré tout.

Inspirer à fond, bien à fond.

Il n’y a pas si longtemps, j’étais dingue de footing. J’aimais

courir jusqu’à l’état de grâce, quand souffrance et plaisir se

confondent. Là, je peux dire que je suis servi. Les goulées d’air

que j’avale me font mal, un écouvillon me racle la gorge, récure

mes poumons. Ralentis ! Sinon ils vont éclater.

Mon bavardage avec moi-même ne s’arrête jamais. Dès le

réveil les mots me sautent dessus et me suivent partout, pas

moyen de leur échapper. J’attends, chaque soir, que le sommeil

me délivre mais parfois il ne vient pas, toute la nuit les mots

jacassent, résonnent et rebondissent dans mon crâne. C’est

tuant, cet incessant ping-pong des mots. J’ai cru les faire taire

en allant courir dans les collines. Mais non. Ils s’imposent par-dessus

le battement de mon sang, par-dessus le bruit de l’air

dans ma poitrine.

Je croyais que sortir me ferait du bien. Contempler les arbres,

la garrigue, les nuages, ou même les pierres du chemin. En

temps normal, ça m’aide à faire le vide. J’ai essayé. J’ai regardé

les chênes verts, les pins là-haut sur la crête, les fins cyprès

quillés sur leur bâton de sucette. Je les aime, les cyprès : leur

flamme sombre tranche sur le sol avec une grande netteté de

contours, on dirait des bibelots. Je les ai retrouvés avec plaisir.

A présent, je n’y fais plus attention. Tout est flou autour de

moi, je ne vois que mes pieds qui butent sur les cailloux.

Je voudrais forcer l’allure, mais je ne peux pas, mes talons

décollent à peine du sol. J’aurais voulu avoir des ailes, voler

assez vite pour distancer mes souvenirs… Rien à faire. Ils sont

revenus, ils se bousculent en moi, et j’ai baissé la garde.

Il y a cinq jours à peine, j’étais dans la froidure d’un novembre

lorrain. C’était le dernier jour avant mon départ, mais

je ne le savais pas. Coup de sonnette à ma porte. Je m’en approche

sur la pointe des pieds, j’hésite entre ouvrir et faire

le mort. Qui sait pourquoi j’ai ouvert ? Zoé se tenait devant

moi, un gros bouquet rouge et jaune à la main. Zoé Barcelo, la

meilleure amie de Léa. Elle m’a flanqué les fleurs dans les bras.

« Tiens, tu devrais lui porter ça ! » Ses yeux ne quittaient pas

les miens, ses lèvres frémissaient tandis qu’elle parlait. Elle est

partie sans rien dire de plus. Pendant un moment, j’ai tourné

et retourné le bouquet en me demandant si je ne ferais pas

mieux de le jeter. Quand même, j’ai enfilé mon blouson et suis

allé au cimetière. Sans doute il y avait en moi comme un malaise

: pourquoi je n’y avais pas pensé tout seul, à ces fleurs ?

La tombe était nue, à part la photo de Léa en noir et blanc

dans son cadre de pierre. J’ai piqué un vase vide dans une allée

voisine, je l’ai rempli d’eau et j’y ai disposé les chrysanthèmes,

juste devant le sourire gris de mon amour.

Léa, ne m’en veux pas, ce n’est pas de l’ingratitude. Comprends-

moi : ce n’est pas toi que j’essaie d’extirper de ma mémoire,

c’est le venin des souvenirs. C’est une des raisons pour

lesquelles je m’épuise à crapahuter dans ces collines. Il faut me

comprendre, je viens de passer trois jours entiers avec toi. Seul

en tête-à-tête avec ton fantôme.

 

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18 décembre 2017 1 18 /12 /décembre /2017 09:39
La presqu'île aux Oisanges

 

 

Princesse en son royaume

 

 

 

 

Avec Alice, l’automne venu, nous allions au parc de la Pépinière,

ramasser les feuilles craquantes, les belles jaunes et les

toutes rouges, pour en garnir sa chambre. Cette moquette végétale,

posée en douce, était tolérée un jour ou deux par sa

marâtre. Le roi Karl était maintenu dans l’ignorance de cette

faute caractérisée d’hygiène. Mais peut-être faisait-il la sourde

oreille car la princesse Alice, sa fille bien-aimée, avait acquis

tous les droits depuis le décès de sa mère, la malheureuse Agathe,

empoisonnée par Laure, la blondasse qui la détrôna.

 

Les verts paradis sont éphémères, et les princesses aux pantoufles

de vair subissent les agressions de grandes personnes

sensées pour qui les feuilles mortes sont des déchets… J’entends

encore la voix cristalline de Laure, réprimandant Alice...

Dans quarante-huit heures, ces nids à microbes doivent être à

la poubelle, n’est-ce pas ?… Il paraît que les contes constituent

un vaste réservoir commun à toute l’humanité. Cependant,

dans les six cents livres de la rentrée littéraire, n’en figurent

pas. Le genre est obsolète. Ou alors c’est moi qui le suis. Mon

imaginaire est probablement erroné. Moi, l’adulte facétieux

qui vient régler ses contes avec sa jeunesse.

 

Je m’appelle Julien. Un prénom stendhalien tombé dans le

domaine public. Porté par beaucoup d’hommes entre vingtcinq

et cinquante ans. Il m’avait semblé qu’en laissant filer le

temps, l’air de rien, sans souffler la moindre bougie, je serais

épargné, mais les années me sont tout de même passées dessus,

les scélérates ! J’ai cinquante ans bien sonnés. Alice a sans

nul doute cessé d’être une petite altesse choyée. Et je n’ai plus

l’âge de faire le mariole pour qu’elle rigole. Pierrot m’a prêté

son ordinateur, à moi qui m’exprime plutôt avec des pinceaux

et je suis en train d’écrire quelques mots pour la postérité. Il

était une fois… plusieurs fois même... Ce conte contemporain,

- voire décompte - se loge dans les brumes et les ors de

la Lorraine où je débarque, en cet octobre 2015, après une

longue absence.

 

Attablé à la terrasse du Foy, place Stanislas, je savoure

l’amertume de l’automne parvenu à maturité, comme moi.

Quelques feuilles indisciplinées, échappées des tilleuls qui garnissent

le parc proche se posent comme des papillons fanés

sur les pavés blancs bien polis. Du temps où j’étais étudiant,

cet espace était salement goudronné et on y garait sa voiture,

quand on en avait une, jusqu’au pied de la statue de Stanislas

Leszczynski, serviteur des arts, à qui la Lorraine est reconnaissante,

selon l’épitaphe. Je me remémore les rendez-vous que

j’ai donnés sur ces marches. Satanée mémoire sélective qui me

fait me souvenir surtout de ceux qui ont tourné court. J’attendais,

assis sur la pierre froide avec mon vélo fixé à la marche

par une pédale. J’attendais une femme qui m’avait déjà oublié.

Café ? s’enquiert le serveur perspicace à qui j’ai fait signe.

 

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7 mai 2017 7 07 /05 /mai /2017 16:49
HÔTEL LES EMBRUNS

Hötel Les Embruns / Serge Radochévitch

 

Première partie

 

 

1

- Bonne nuit, patron !

- Bonne nuit, Valentin. A lundi ! Valentin sortit, respira un

grand coup. Ça faisait du bien, après toute une journée de travail

au restaurant. C’est que le samedi, c’est blindé. Il s’engagea dans

les petites rues étroites de la ville basse. Un moment, il longea

le lac, s’arrêta. Clarté de la lune et des étoiles, l’eau scintillait.

Petite nostalgie. C’est là qu’il avait vécu et il s’apprêtait à partir.

Avec un bon paquet de fric. Mais nostalgie quand même. Au téléphone,

il avait été net et précis, formulé ses nouvelles exigences.

L’autre n’avait pas trop protesté, sinon pour la forme. Oui, un

sacré paquet de fric. Et soudain, une bouffée d’angoisse. Avait-il

fait suffisamment attention ? Etait-il resté discret ? Il lui semblait

bien que oui. Toutes ces précautions, il pouvait partir tranquille.

L’angoisse avait disparu, remplacée par une exaltation joyeuse.

De fait, il était content de partir. Parce qu’il n’avait jamais eu le

choix. Jamais. Une mère qui s’était barrée quand il avait huit ans,

le laissant avec son père, complètement givré, celui-là, alcoolo,

violent, elle avait bien fait de foutre le camp, mais tu aurais dû

m’emmener, parce que... parce que tu n’étais qu’une salope qui

m’avait laissé avec un salaud de taré, qu’a fini par pourrir en taule.

Et moi, qu’est-ce qu’on a fait de moi, hein, ma chère maman, tu

ne t’es jamais posé la question ou cherché à savoir. Puisses-tu être

crevée. Famille d’accueil. J’y suis resté deux ans. Et puis, on m’a

retiré. Incompatibilité d’humeur, qu’ils ont dit. La deuxième, ma

deuxième famille je veux dire, ça a été ma chance. Marcel s’occupait

des chevaux, le dressage et la monte, dans un centre équestre.

Il s’est trouvé que j’avais un don, je savais instinctivement m’y

prendre avec les chevaux. Marcel m’a appris tout ce que je devais

savoir. Alors, quand une école d’équitation s’est installée dans le

coin, j’ai pu me faire embaucher. Belles années. Mes meilleurs

souvenirs. Jusqu’à ce que je me fasse virer. A cause d’une connasse

de propriétaire qui n’avait pas supporté, ni pardonné que j’arrête

de la baiser. J’avais cru que je pouvais choisir. Trop jeune, trop

con.

 

Maintenant, employé à l’hôtel-restaurant Les Embruns, lui,

Valentin Munez, trente-cinq ans, célibataire et de la hargne à

revendre. Alors, quand l’occasion s’était présentée, il n’avait pas

hésité.

Il arriva place des Thermes. Il habitait là, l’immeuble juste en

face. Mais qu’est-ce qu’il fait, ce con ? Une voiture, garée contre

le trottoir, en face de lui, avait allumé pleins phares et l’épinglait

comme un vulgaire lapin. Il mit une main en visière, pas gêné

celui-là ! Connard ! Il vit quelqu’un sortir de la voiture, il allait lui

dire... un coup terrible à la tête, Valentin s’effondra.

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19 mars 2017 7 19 /03 /mars /2017 13:48
Marie 4 novembre 1943

Marie 4 novembre 1943 Thomas Degré > ETT/ Territoires Témoins Collection Dépendances.

 

 

Préface

 

Peu nombreux, mais ô combien émouvants, sont les témoignages

de ceux qui n’ont pas échappé à la Shoah et qui ont

écrit ce qu’ils ressentaient au moment même où ils le vivaient.

Plus nombreux sont les témoignages de ceux qui ont traversé

la Shoah et lui ont survécu. Rares sont les romans qui avec

sensibilité, délicatesse et pudeur abordent ce domaine dont

n’émerge souvent que l’horreur absolue dont il est porteur.

Le roman de Thomas Degré tient à la personnalité de

son héros, François, qui n’est pas un héros, mais un Parisien

d’adoption, originaire de la Creuse, où il a passé son enfance ;

un jeune homme solitaire inapte à un bonheur qu’il fuit dès

qu’il risque d’être submergé par lui et qui ressent la panique

le gagner à l’idée de le perdre. De retour dans la Creuse chez

son père - le récit se situe en 1981 -, il découvre une photo

datant de 1943 où il se reconnaît avec trois autres enfants,

Georges, Pierre et Marie. Il apprend qu’il s’agit de trois petits

juifs qui ont été déportés et que Marie avait été son inséparable

amie et son premier amour. Il partira alors à la recherche de

l’inexplicable amnésie qui l’a privé du souvenir de Marie ; il

en découvrira la raison et il comprendra enfin pourquoi il

s’était privé d’un bonheur qu’il finira par partager avec une

autre Marie.

L’enquête que François a menée pour apprendre la vérité

l’a conduit au Mémorial du martyr juif inconnu de 1981,

aujourd’hui Mémorial de la Shoah ; chez les Amis de Yad

Vashem et chez moi-même. Il dépeint remarquablement les

« braves gens » de la Creuse, les Justes qui ont sauvé tant de

Juifs pourchassés. Grâce à François, les enfants Deutsch, dont

j’ai publié la photo il y a plus de vingt ans, accèdent à une

existence posthume plus riche que celle de la vision de leurs

seuls visages et de leurs noms dans un mémorial. C’est le

miracle du romancier que de ressusciter ces ombres qui ont

à peine eu le temps de vivre quelques années avant de périr

assassinées par la haine anti-juive. Merci à Thomas Degré

d’avoir écrit ce beau et grave roman.

 

Serge Klarsfeld

17 janvier 2017

 

Note de l’auteur

 

Il faut croire qu’après De Budapest à Paris, récit autobiographique

publié en 2012, je n’en avais pas tout à fait terminé avec

l’histoire de Nicolas Deutsch, un homme que j’ai bien connu.

Voilà donc cette fois un roman inspiré du drame qu’il a subi et

qui avait nourri le récit. Un roman où il est question d’amour,

de culpabilité, de mémoire abolie et de souvenirs libérateurs. Un

roman qui est aussi un hymne de reconnaissance aux Justes et à

tous les héros de l’ombre qui savent tendre la main aux victimes

de la barbarie, de toutes les barbaries.

Si le coeur de l’intrigue est, à quelques détails près, authentique,

tout le reste est invention. J’ai, en particulier, permuté pour les

besoins de la fiction les années de naissance de Marie et de Pierre,

deux des trois enfants de Nicolas Deutsch. Tous trois ont été

déportés et gazés à Auschwitz avec leur mère et leur grand-père.

Que me soit pardonnée cette entorse à la réalité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 février 2017 2 14 /02 /février /2017 13:52
La double vie de Pete Townshend

" La double vie de Pete Townshend "                                                                                 Christophe Sainzelle 

 

 

 

Je sais tout sur les Who. De l’accord le plus utilisé par Pete

Townshend aux horaires de travail de John Entwistle à la perception

des impôts de Chiswick, du nombre de coups de poing

distribués par Roger Daltrey à la circonférence des flacons d’amphétamines

de Keith Moon, rien de ce qu’ils ont fait ne m’est étranger.

Bien que conséquente, l’exégèse des Who reste incomplète. Il

manque le détail essentiel à la compréhension de leur histoire.

Comme si des paléontologues dilettantes avaient creusé à quelques

centimètres de Lucy, déterrant les vestiges d’une salamandre

ou d’un diprotodon et passant à côté d’un moment crucial de l’humanité.

Dans les sagas des Who, qu’elles soient bâclées, exagérées, inventées,

ou les plus objectives possibles, la même coquille monstrueuse

se répète en boucle. Le même oubli monumental se

propage d’un article ou d’une biographie à l’autre : on ne parle jamais de moi.

Les journalistes de Rock sont peu attirés par l’exigence historique.

On peut compter sur les meilleures plumes du genre pour

nous rappeler que Pete Townshend a dit qu’il espérait mourir

avant d’être vieux et analyser la portée sociologique d’une telle

sentence, mais aucun n’a rapporté la phrase la plus importante

que le guitariste des Who a prononcée dans les années soixante,

sa période la plus sensationnelle :

Thanks baby. It was great ! I will write a song about you.

Avec seulement le certificat d’études en poche, ma mère n’a

pas compris ce que Pete lui disait, mais elle s’est doutée qu’il la

complimentait. Et visiblement cela n’avait rien à voir avec le fait

qu’elle lui avait apporté son petit-déjeuner avec diligence. Mais

plutôt avec la douceur de son corps encore juvénile qu’il venait

d’honorer avec une sensibilité quasi mystique contrastant avec

l’énergie et la rage qu’il mettait sur scène.

Pete Townshend a bondi du lit, nu :

Wait, baby. I have an idea.

Il a empoigné sa guitare, une Gibson J-200 achetée une semaine

plus tôt par Chris Stamp, son manager. Il a commencé à

jouer quelques accords un peu jazzy, et puis le thème est venu.

Les paroles n’ont pas tardé à sortir de sa voix déjà nostalgique :

You take away the breath I was keeping for sunrise

You appear and the morning looks drab in my eyes

And then again I’ll turn down love

Having seen you again

Once more you’ll disappear

My morning put to shame

En 1966, les Who étaient en tournée en France. Le 31 mars

à Issy-les-Moulineaux. Les 1er et 2 avril à Paris. Dans l’histoire

des Who, celui qui a eu l’idée de venir à Château-Thierry est

Keith Moon. Le Comptoir du Gros était le plus grand dépôt de

farces et attrapes de France. Il approvisionnait le pays entier, et

même plus. Le rayon feux d’artifice et dynamite était dirigé par

le meilleur pyrotechnicien de France 1963. Keith y est resté des

heures. Les Who ont dû dormir sur place. L’hôtel où travaillait

ma mère, lui, s’appelait l’Europe. Et se trouvait être ce qu’une

petite ville provinciale comme Château-Thierry pouvait offrir de

mieux à quatre pop stars londoniennes.

Comment ma mère est-elle passée de banale femme de service

à cette place unique dans l’histoire des Who ? Peut-être le costume

de soubrette que la direction obligeait le personnel féminin à

porter ? Le même accoutrement qui avait fait, au même moment,

tant d’effet dans les chambres de Moon, Daltrey et Entwistle.

Sauf que les trois collègues de ma mère, plus âgées et expérimentées,

avaient su prendre leurs précautions pour que cet instant

ne reste qu’un épisode mémorable, sans conséquence hormonale

dans leur vie de femme.

Pete Townshend a fait claquer l’accord final :

You like it, baby ?

Ma mère, troublée par l’étrangeté de l’heure qu’elle venait de

passer, a fini de réajuster son bas, l’attachant solidement au portejarretelles.

(Le directeur de l’hôtel était maniaque sur ce point.)

— Euh... oui, a-t-elle senti qu’il fallait répondre.

Elle n’écoutait que des fados à la maison. Son père, immigré

portugais, interdisait la radio, objet diabolique et émancipateur.

Elle ne pouvait mesurer la grâce et la subtilité de l’embryon de

Sunrise que Pete Townshend venait de composer, mais elle avait

compris qu’elle en était l’inspiratrice.

On touchait à la fin de leur aventure. Que pouvait-il faire de

plus ? L’automne précédent, Pete avait donné une de ses guitares

à une groupie suédoise dont il avait été à deux doigts de tomber

amoureux, mais ça n’avait pas été jusqu’à une chanson. Amener

ma mère à Londres ? Ce n’était pas le moment d’imposer une présence

étrangère à Karen Astley, qu’il venait de rencontrer et avec

qui il allait se marier deux ans plus tard. J’aurais pourtant adoré

jouer avec mes futures demi-soeurs Emma et Aminta.

Les Who sont partis dans la matinée. Débarrassés de toute

agressivité, ils ont laissé l’hôtel intact. Leur bus a klaxonné un

joyeux good bye tandis que le directeur de l’hôtel constatait avec

doigté que les membres du groupe semblaient s’être comportés

comme des gentlemen.

Ma mère a terminé son service dans une ivresse nouvelle, les

images et les sons formant un Scopitone électrique dans sa tête.

Pourtant, une fois rentrée chez elle, la magie a cessé. La vision

de son père, debout devant la véranda, lui inspira une honte immédiate,

la certitude d’avoir trahi des siècles de dignité lusitanienne.

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7 mai 2016 6 07 /05 /mai /2016 16:10
Une nouvelle enquête du commandant de police Ange Morazzani
Une nouvelle enquête du commandant de police Ange Morazzani

CHAPITRE 1

La réunion avait commencé depuis moins d’un quart
d’heure. Déjà Carole avait décroché. Non pas parce qu’elle se
déroulait en anglais. Cette langue dans laquelle s’exprimaient
les participants avec plus ou moins de bonheur, lui était familière.
Si Carole s’était volontairement mise en retrait, c’était
en raison de la présence de son patron à ses côtés. Il n’appréciait
pas qu’elle lui vole la vedette en intervenant dans le
débat. Pour lui, la technique était une affaire d’hommes. Sans
doute n’était-il pas le seul à le penser, car il n’y avait que deux
femmes parmi la vingtaine de personnes assises autour de la
longue table rectangulaire.
La salle de réunion se situait au quarante-troisième et dernier
étage de la tour Framatome, à La Défense. À travers ses
larges baies vitrées, on découvrait tout Paris et ses environs.
Avec le temps, Carole s’était accoutumée aux ascenseurs ultra-
rapides qui propulsaient leurs occupants jusqu’au sommet
de cette tour noire en forme de parallélépipède, dominant les
autres gratte-ciels du quartier. À son achèvement, en 1974, la
tour Fiat ‒ c’était sa dénomination d’alors ‒ était la plus haute
de France. Bien que ce record lui ait depuis été ravi, ses cent
quatre-vingts mètres de hauteur, sa façade de granit noir et ses
deux mille huit cents fenêtres aux vitres fumées, avaient de
quoi impressionner. Son architecture était, disait-on, inspirée
du film de Stanley Kubrick, 2001, Odyssée de l’espace.
C’est là que, depuis presque dix ans, se tenaient les grandmesses
concélébrées par les entreprises chargées de la construction
de la centrale nucléaire de Daya Bay, à proximité de
Hong-Kong. Framatome et son associé Spie-Batignolles,
Campenon Bernard, l’Anglais General Electric et EDF qui
assurait la coordination technique de l’ensemble, s’y réunissaient
régulièrement. Face à eux, leur client commun, une
joint-venture sino-hongkongaise, représentée par une imposante
délégation, à la tête de laquelle se trouvait bizarrement
un ingénieur texan.
Depuis longtemps, Carole prenait plaisir à observer le comportement
des participants. Elle s’ingéniait à anticiper leurs
réactions. Untel était discret mais pertinent. Celui-là ne perdait
jamais une occasion de se faire remarquer. Cet autre était
réputé pour son intransigeance. Au fond, elle les aimait bien
tous. Au fil des ans, ils étaient devenus une sorte de famille.
Le mot « acteur » aurait d’ailleurs été plus approprié que celui
de « participant », car il y avait une part de théâtre dans
ces confrontations périodiques. Le déroulement des rencontres
était bien rodé. On s’y livrait à d’interminables échanges
contradictoires avant de trouver immanquablement un compromis,
en fin de réunion. L’objectif de chacun était de préserver
ses intérêts tout en ménageant un client exigeant qui
veillait au respect scrupuleux du contrat, une bible volumineuse
réglant les moindres détails de l’opération.
Pour l’heure, Carole, qui avec son chef de service représentait
EDF, savourait la fraîcheur des locaux, car il faisait chaud,
ce vendredi 2 juillet 1993, une chaleur orageuse, sans le moindre
souffle d’air. En sortant de la station du RER, lorsqu’elle
avait traversé la dalle pour gagner la tour, elle avait senti s’abattre
sur elle tout le poids de cette touffeur estivale. Elle en appréciait
d’autant mieux la bulle climatisée dans laquelle elle
baignait maintenant. Lasse d’entendre, à longueur d’année, les
mêmes arguments, les mêmes questions et les mêmes réponses,
elle ne suivait les débats que d’une oreille distraite.
Perdue dans ses pensées, elle fut brusquement extraite de sa
torpeur par l’arrivée d’un homme qui venait de pénétrer dans
la salle. Il se présenta, Alain Rocher, en s’excusant de son arrivée
tardive, due à un incident ferroviaire. Ingénieur à l’usine
de Chalon-sur-Saône, dans laquelle Framatome fabriquait ses
plus gros composants, il venait tout juste d’être promu responsable
des cuves de la centrale. C’était sa première apparition à
La Défense. La quarantaine, grand, plutôt costaud, le cheveu
légèrement grisonnant, le visage hâlé – sans doute rentrait-il
de vacances ‒ il avait plutôt fière allure.
Malgré ses kilos en plus, ses cheveux en moins et la quinzaine
d’années qui les séparaient de leur dernière rencontre,
Carole le reconnut sans peine. De son côté, il n’eut aucun
mal à l’identifier, car le temps n’avait laissé que peu de traces
sur la jeune femme. Elle avait conservé son allure juvénile, les
traits fins de son visage et la longue chevelure brune, presque
noire, qu’elle arborait quand elle était étudiante. Avec l’âge,
elle s’était simplement épanouie. Ce fut surtout son regard
d’une extrême douceur et ses yeux clairs, esquissant un perpétuel
sourire, qui frappèrent Alain, des yeux dont il n’avait
pu détacher les siens la première fois qu’il l’avait vue. Son élégance
aussi le frappa. Plus jeune, elle ne prêtait guère attention
à sa tenue vestimentaire qui se réduisait à un jean délavé et
à un T-shirt sans forme. Aujourd’hui, elle portait une robe
légère et colorée, du dernier chic. Parfaitement ajustée et largement
décolletée, elle dévoilait plus qu’elle ne laissait deviner
une poitrine haute et ferme. Cette vision furtive transporta le
nouveau venu une vingtaine d’années en arrière.

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29 novembre 2015 7 29 /11 /novembre /2015 16:12
Sortie de route

« Sortie de route » Laura Carrere

ETT / Territoires Témoins Collection Dépendances

BLIND DATE

Tout est histoire de prénoms. Tu t’appelles Samantha, tu

seras coiffeuse. Tu t’appelles Adhémar, tu seras écrivain ou

diplomate à Washington. Tu t’appelles Sixtine, c’est que tu

es noble, ou au moins, pleine aux as. T’appeler Sixtine et

naître fille de vignerons beaujolais, avoir neuf de moyenne en

troisième et ressembler à un pot à tabac comme dirait mon

père, désolée ma cocotte c’est pas possible. Tu as dû te gourer

quelque part. Il y a erreur.

N’empêche. Qu’est-ce que je peux y faire, moi ? Surtout,

qu’est-ce qui leur a pris à eux, devant le berceau en forme de

bac Ikea monté sur roulettes de la maternité de Villefranche-sur-

Saône, entre la grand-mère sous le fichu et le grand-père

qui fumait la pipe sous mon nez de marmot ? Ils ont cru

qu’ils avaient gagné au loto ou quoi ? Ils se sont dit qu’avec

mon patrimoine génétique, je deviendrais miss Monde ou

prix Nobel ? Le plus beau c’est quand même la combinaison

Nom, Prénom, Profession. Je vous le donne en mille. Michon,

Sixtine, apprentie-pâtissière. Vous ne trouvez pas qu’il y a un

truc qui cloche ?

Le physique, avec ça. Ambiance 95-80-95 de large sur un

mètre cinquante-cinq de haut, presque pas de ventre mais

énormément de fesses, et une poitrine à ne plus savoir qu’en

faire. Il n’y a que mes cheveux, noirs et bouclés, qui sont à

la hauteur. Ils font ce qu’ils peuvent, eux, ils se donnent les

moyens. La voix, aussi ; je peux à la rigueur donner du Sixtine

au téléphone. Le reste, il faut oublier… Oublier, facile à

dire, mais je me le coltine tous les jours. Et vous croyez que

ça m’aide pour me caser, ça ? En cinq ans, deux hommes ;

le premier vraiment trop Michon et pas du tout Sixtine, qui

faisait un bruit de vidange en avalant sa soupe ; le deuxième,

aussi enthousiaste qu’un croque-mort aux heures travaillées.

Sinon, rien, le néant. Et ce n’est pas dans mon travail, entre

les pâtissiers bedonnants et les clients troisième âge, que je

vais me dégoter le bon. D’ailleurs, à la boutique, je fais attention.

Souriante mais professionnelle. Pas d’embrouille, je tiens

à mon emploi, moi. Je sais, de l’extérieur on se dit c’est quoi ce

boulot foireux, t’as pas de RTT et tu sens le gâteau que ça en

est écoeurant, mais toute ma vie j’ai rêvé de travailler dans une

pâtisserie, on me ferait balayer les toilettes que j’y serais bien.

Pour aller au boulot je prends le train tous les matins, toujours

le même. 7 h 52 à Saint-Germain, 8 h 05 à Lyon-Part-Dieu.

Si je compte une marge de sécurité de deux minutes je

dois me laver les dents à 7 h 36. C’est de la mécanique de précision.

Dans le train, je m’assieds toujours au même endroit.

Voiture 14 place 48. La voiture 14, c’est bien entendu pour

gratter les trente secondes de marche à mon arrivée à Lyon

Part-Dieu. Vous aurez bien remarqué, tout le monde fait ça.

Les gens passent leur temps dans des boulots nuls et des loisirs

nuls, mais quand il s’agit d’économiser une microseconde de

trajet, trouvez-m’en un qui ne calcule pas. Bon d’accord, la

place 48 c’est de la routine pure. Et même ce n’est pas un

choix si adroit que ça, la place 48, à bien cinq mètres de la

porte coulissante. Mais bon, maintenant c’est l’habitude, et

comme tout le monde fait comme moi, tout le monde a son

petit fauteuil à lui, il est bien rare qu’on me la pique.

Dans le train, je comate en écoutant Couleur 3 sur mon

iPhone. Les collègues à la boutique se moquent de moi, « Vasy

Couleur 3 c’est ringue, faut écouter Sky c’est top ». Ben oui

mais moi, Sky, je ne peux pas. Dès le matin, les barrissements

de l’autre qui hurle sa joie de vivre dans le poste pour te la

contaminer, impossible. Couleur 3 ça me berce, ça prolonge

un peu ma nuit. Souvent même, je m’endors.

Souvent, mais pas depuis un mois, enfin depuis que j’ai vu

l’autre beau gosse, là, en face de moi, enfin non pas vraiment

en face, en face mais en biais vous comprenez ? La bonne position

pour le mater sans arrêt en toute impunité, surtout qu’il

fait nuit dehors et assez noir dans la voiture. Lui, place 39, moi

place 48, tous les matins. Cinq mètres nous séparent pendant

treize minutes. Je ne le vois jamais monter ni descendre, il me

précède et me laisse descendre la première. A la montée je le

frôle en lui tournant le dos, mais je descends de l’autre coté de

la voiture. J’ai toujours fait ça et je ne voudrais pas qu’il croie

que je change mes habitudes pour ses beaux yeux.

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27 novembre 2015 5 27 /11 /novembre /2015 17:22
Léo,  tout faux
Léo, tout faux

Léo , tout faux Collection Dépendances

14 août 2013

Sandrine est prête à partir, son Mac et ses affaires bien rangés

dans ses tiroirs. Elle a tout mis sous clef et passé un coup de

lingette sur son bureau. Comme s’il n’y avait pas les femmes de

ménage pour ça ! A part son téléphone, il n’y a plus rien. C’est ce

qu’exige son patron, un bureau bien net tous les soirs, sans aucune

trace de la journée de travail. Il ne faudrait pas qu’elle s’avise de

laisser traîner un crayon, une gomme ou une feuille de papier,

il l’appellerait sur son portable pour l’engueuler et l’obligerait à

revenir. Ça lui est déjà arrivé.

Il est presque vingt heures en ce mercredi soir, elle est lessivée

et n’a qu’une idée en tête : rentrer chez elle le plus vite possible,

grignoter quelques fruits en zappant sur la télé, prendre une

bonne douche et se mettre au lit. Demain, pont du 15 août.

Elle s’apprête à appeler son boss pour lui dire qu’elle part quand

ça sonne sur la ligne privée. Elle se tâte pour savoir si elle va

répondre. Après quatre sonneries l’appel sera automatiquement

basculé dans son bureau, elle pourrait donc laisser sonner, mais

elle sait qu’il n’aime pas ça, et puis ce sont toujours des VIP sur

cette ligne, alors elle décroche.

- Uniphone, bureau de Pierre Mahon, bonsoir.

- Cabinet du premier ministre, passez-moi Mahon !

Une voix désagréable, sèche, nasillarde, et pas de salutation,

pas de présentation. C’est bien d’un politique, ça !

Elle transfère l’appel.

- C’est le cabinet du PM, je vous le passe ?

Il hésite. Avec les politiques il n’y a que des emmerdes en

général. Mais il se méfie d’eux, alors il décide de prendre l’appel.

- Euh… Il est huit heures, je peux partir ?

- Allez-y, et bon week-end.

- Et vous, bonnes vacances, Monsieur.

Elle a raccroché, il a son correspondant en ligne, la voilà libre.

- Pierre Mahon, bonsoir. A qui ai-je l’honneur ?

- Vous avez un enregistreur sur ce téléphone ?

- Euh, oui, évidemment.

- Bien. Mettez-le en marche !

- Pardon ?

- Je vous dis d’enregistrer cet appel, je pense que vous aurez

besoin de le réécouter. C’est clair ?

- Non mais ! Qu’est-ce qui vous prend de me parler sur ce ton ?

Et d’abord qui êtes-vous ?

- Bon, faites comme vous voudrez ! Voici le message que je

suis chargé de vous transmettre. Ecoutez bien, je ne le répéterai

pas. Vendredi, vos services vont vous annoncer qu’il vous manque

dans les deux cents millions sur vos prélèvements du 10 août.

Deux cent huit, pour être précis.

- Quoi ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Si c’est un canular

pour la télé, c’est de très mauvais goût, je vous le dis tout

de suite !

- Ce que je viens de vous dire est la simple réalité. Votre sécurité

informatique est tellement mauvaise que nous avons pu tranquillement

détourner des millions de prélèvements bancaires. A

l’heure qu’il est, cet argent est hors de votre contrôle, bien au

chaud, quelque part dans un paradis fiscal.

- Bien, vous avez dit ce que vous aviez à dire ?

- Je n’ai pas fini…

- Moi si ! je n’ai plus envie d’écouter vos sornettes, plus du

tout !

- Si vous raccrochez, je ne vous rappellerai pas et vous le regretterez

amèrement. Réfléchissez un peu. Si je dis vrai, vous avez

plutôt intérêt à m’écouter jusqu’au bout. Qu’avez-vous à y perdre ?

- Mon temps, Monsieur, mon temps ! Tout simplement.

- En raccrochant vous perdrez beaucoup plus que du temps,

croyez-moi ! Mais c’est comme vous voulez…

- OK. Allez-y, je vous écoute. Deux minutes, pas une de plus.

- Alors, voilà ce que j’ai à vous dire. Quand vous aurez acquis

la certitude que nous avons bel et bien détourné tout cet argent,

vous pourriez être tenté de prévenir la police. Ce serait une très

mauvaise idée. Je le saurais très vite et j’expédierais aussitôt à

Médiapart un dossier complet expliquant comment le puissant

groupe Uniphone s’est fait rouler, combien nous avons détourné

et aussi combien nous aurions pu prendre si nous avions voulu,

c’est-à-dire des milliards en vidant les comptes de vos abonnés.

Tout le monde découvrirait que la sécurité de votre informatique

n’est ni faite ni à faire. Vous seriez ridiculisé, vos abonnés

perdraient confiance et c’est par millions qu’ils se précipiteraient

pour annuler leur autorisation de prélèvement, vous auriez à

coup sûr des centaines de milliers de désabonnements. Le cours

de votre action dévisserait, votre groupe deviendrait opéable. On

vous demanderait des comptes. Bref, je ne donnerais pas cher de

votre peau après une telle catastrophe.

Son correspondant marque une pause, il ne réagit pas.

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22 septembre 2015 2 22 /09 /septembre /2015 10:02
Amnésie

Amnésie Serge Radochévitch ETT / Borderline

Il a pris un taxi, il a donné l’adresse, un quart d’heure vingt
minutes a annoncé le chauffeur, il n’a rien répondu, s’est contenté
d’un hochement de tête. Il regarde la ville qui se déploie devant
lui, sa ville, mais il ne se souvient pas, ne reconnaît rien.
Un matin, il s’est réveillé dans une chambre d’hôpital. Une
nouvelle naissance, pourrait-on dire, puisqu’il avait oublié tout ce
qui faisait sa vie avant. Il avait paniqué, vraiment. On lui avait expliqué.
Accident de voiture. Fracture du crâne et autres babioles.
Coma. Un mois ! Et quand il se réveille enfin, il est tout propre
et réparé. Enfin, presque. Un mois de convalescence et de remise
à niveau. Pénible. On prend soin de lui. Pénible. Tous ceux et
celles qui viennent le voir et qu’il ne reconnaît pas. Ses parents.
Tu t’appelles Pierre-Julien, je suis ton père, Patrice, et voici ta
mère, Fabienne, les médecins ont dit, ils parlent trop et trop vite.
J’ai coassé un merci d’être venus, esquissé un sourire, la fenêtre
est ouverte, il ne faut pas, à cause du brouillard, il entre partout
et m’empêche de respirer, fermez la fenêtre, merci papa merci
maman, ils sont partis.
Il fait beau dehors, je vois le soleil et je ris tout seul dans mon
lit. Parce que j’ai eu peur. Et maintenant, comme un gosse, je
m’émerveille, je n’ai pas tout oublié, je parle, je sais lire, écrire
et compter, merci maîtresse. Et ils sont revenus, papa, maman
et les autres, regarde la photo, c’est toi avec ton frère ah, il a un
frère – et puis celle-là, c’est Noël en famille, tu dois quand même
te rappeler… Non, il a hurlé, non, il ne se souvient pas ! Ils ont
eu l’air peiné. Il a fermé les yeux. Marre, vraiment marre. Il a
gardé certains automatismes, ne pas oublier de se raser le matin,
prendre une douche, s’habiller, pas de problème, sauf pour la
cravate. C’est comme un serpent qui lui glisserait entre les doigts.
Il la jeta dans sa valise. Pour plus tard. Il ne sait pas ce que sera
ce plus tard, mais ça ne peut pas être pire que ce trou noir, son
passé disparu au bord d’une route. Des fois, il a envie de rire.
Parce que c’est absurde. Parce que ce qui est ne devrait pas être.
Comme lui-même ! Ce choc, quand pour la première fois, il s’est
regardé dans le miroir de la salle de bains. Quel était cet inconnu
qui le regardait ? Un visage, le sien, il le tâtait du bout des doigts,
comme un aveugle. Il mit quelques jours à s’y habituer, puis à se
l’approprier. Il a une belle cicatrice, du milieu du front à la tempe
gauche.
- Vous êtes arrivé, monsieur !
Il sortit de la voiture, paya, au revoir monsieur, au revoir. C’était
donc là, un immeuble de cinq étages, avec un parking pour les
résidents, à ce qu’on lui a dit, il n’a plus de voiture, deuxième
étage, appartement 12, un F3. Il en fit le tour, humant, reniflant,
regardant tout et le détail, il était chez lui et ne reconnut rien. Pas
encore, se dit-il, mais ça viendra, demain, plus tard. Impression
d’étouffement.
Il sortit. Dehors, c’était plein soleil, juillet en été. Il resta planté
un moment sur le trottoir ; indécis, ne sachant que faire et où
aller. Une petite promenade dans le quartier, oui, ce serait bien,
se familiariser avec, alors oui, marcher un peu au hasard, ne rien
brusquer, laisser venir les choses et peut être…
Le quartier, c’était d’abord une grande place rectangulaire,
avec au milieu, un marché couvert, et tout autour, beaucoup de
boutiques, cafés-bars, restaurants. Son immeuble était un peu en
retrait, à deux rues de la place.
Sur une impulsion soudaine, il alla s’asseoir à la terrasse d’un
café-restaurant et commanda une bière. Il prit le journal local et
commença à le feuilleter.
- Voilà, monsieur Julien !
- Merci !
On le connaissait. Fascinant ! Le garçon, un grand échalas,
hésita, puis demanda, vous allez mieux, nous avons appris pour
votre accident… Julien répondit que oui, il allait mieux, n’étaient
ses pertes de mémoire.
- Vous voyez, je ne me souviens plus de votre nom !
- Alberto, monsieur !
D’autres clients arrivaient, Alberto alla les servir. Julien eut
l’impression qu’on parlait de lui. Cela l’agaça, il paya et partit. Il
fit quelques achats à l’épicerie du coin et rentra chez lui.
C’était chez lui et ça ne l’était pas. Avec la peur de ce qu’il
allait découvrir. Comment était-il avant ? Ses goûts, ses couleurs,
sa musique, cet appartement devait en avoir gardé la trace. Quel
serait le tableau final, lui plairait-il ou non ? Il pourrait tricher,
enlever ceci, ignorer cela, rajouter un peu de couleurs.
En plein délire.
Son médecin, un gars sympa et grand bricoleur de neurones,
aurait apprécié. Quand il était sorti du coma, il lui avait tenu un
drôle de discours.
- Vous êtes un voyageur qui arrive en terre inconnue. Vous
voyez des choses qui vous paraissent étranges, bizarres, incongrues,
d’autres qui vous étonnent ou vous émerveillent, d’autres
aussi qui vous font peur ou vous révulsent. Vous m’en parlez,
mais si vous préférez, vous pouvez les écrire.

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13 octobre 2014 1 13 /10 /octobre /2014 16:44
Sortie de route, la lecture de Valérie Susset (E.R.)
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