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3 mars 2021 3 03 /03 /mars /2021 16:10
L'été du serpent

L'été du serpent / mémoires de plage Richard Sourgnes ETT / Collection dépendances

 

 

1
La chasse au trésor

 


Tout est parti d’une photographie. le coup classique : une vieille photo qu’on retrouve au fond d’un carton en vidant son grenier. Une image sépia de gamins en rang d’oignons sur une plage. Un simple coup d’œil à ces petits visages, à leurs sourires déployés devant l’objectif, et c’était parti. Tout ce remuement de mémoire ramenant à la surface une foule de souvenirs enfouis ; pas oubliés, pas abolis, juste ensevelis sous les milliards de tracas et d’obligations, de choses infimes qui font la trame d’une vie.
Cette vie, quand j’y pense, elle est passée en un clin d’œil. Ce jour d’octobre 1976 où j’ai quitté le Languedoc pour prendre mon premier poste de prof en Lorraine, c’était hier me semble-t-il. Bien sûr cela m’étonne, que toutes ces années aient filé aussi vite. Alors, maintenant que je suis vieux et que j’ai tout mon temps, je m’efforce de tout ressaisir, de mettre bout à bout ma deuxième, ma troisième, ma quatrième, ma cinquième vie. Mais, obstinément, c’est surtout la première – mon enfance – qui s’impose à ma mémoire.
Vrai, j’ai tout mon temps. Je ne bouge plus beaucoup, à présent. Même pour ce qui était autrefois les vacances, je reste chez moi. Fini, les migrations estivales. Il y a trop de monde sur les routes, trop de monde partout. Je reste à l’abri dans le silence de ma maison, ne sortant que pour aller chercher ce qui est indispensable à ma survie. et dès que je le peux, je me mets à explorer mes placards ou les armoires de mon grenier. Il y a là tant de documents à archiver, de photos à classer, des monceaux d’agendas et de journaux à trier... Alors je m’agite, dans l’odeur du vieux papier qui est aussi l’odeur du temps passé.
C’est comme ça que je suis tombé sur cette photographie. Ce cliché où s’aligne un groupe d’enfants : ma sœur aînée, moi, trois autres garçons dont j’ai perdu les noms, et puis elle, assise sur le sable à côté de moi : Myriam. La voir, aussitôt la reconnaître, ç’a été comme ouvrir la malle au trésor. Tout m’est revenu d’un coup. toute l’histoire.
Bon, je ne l’avais pas vraiment oubliée, elle pour qui s’est nouée l’aventure la plus étrange de mon adolescence, peut-être même de toute ma vie. Mais ce qui était flou dans ma mémoire, et à quoi cette photo a rendu sa netteté, ce sont les débuts : l’origine de mon histoire avec Myriam, durant ces premières vacances d’été à La Franqui. C’est par là qu’il faut que je commence, si je veux que mon récit soit complet, et compréhensible.
Nous approchions de la fin des années cinquante, et Myriam était la fille de Gautier, le surveillant de la plage de la Franqui. un CRS dont la tâche principale consistait à veiller sur nous, les enfants, qui ne songions qu’à nous jeter dans les vagues, quelle que soit leur taille et quelle que soit la nôtre.
Il était grand, noir de cheveux, avec des dents très blanches qui se remarquaient parce qu’il aimait rire. lorsque, vers six heures du soir, s’achevait son rôle d’ange gardien, il fermait le poste de secours, prenait ses cannes à pêche et les plantait au bord de l’eau, à côté de celles de mon père.
Ces gaules en bambou avaient une extrémité pointue faite exprès pour qu’on les plante dans le sable et qu’elles s’y tiennent droites, bien enfoncées comme des pieux. Mais d’abord, mon père et Gautier procédaient au lancer : deux grands bruns larges d’épaules qui entraient côte à côte dans la mer, synchrones comme des jumeaux. Lorsqu’ils s’étaient assez avancés – jusqu’à ce que l’eau leur arrive en haut des cuisses, à peu près – d’un même geste ils brandissaient leur canne de façon que l’appât gicle et que le fil, entraîné par les plombs, se dévide le plus loin possible. Puis, toujours symétriques, ils s’en retournaient se mettre au sec, plantaient les cannes et s’allongeaient sur le sable sans les quitter des yeux, des fois qu’un scion se courberait soudain, signe qu’un poisson tirait à l’autre bout.
Cette attente pouvait durer des heures sans qu’il se passe rien, rien d’autre que le bruit des vagues, le vent de la mer dans leurs cheveux et le soleil qui leur tannait le cuir. Quand elle ne rapportait pas de poisson, la pêche à la ligne créait des liens. Forcément, à rester couché sur le sable auprès des cannes, on parlait. On échangeait des plaisanteries, on se racontait des souvenirs de pêche miraculeuse, on parlait de la famille, des enfants. C’est ainsi que mon père et le CRS Gautier étaient devenus amis.
Plus tard, j’ai entendu des étudiants crier « CRS, SS », et peut- être que je l’ai crié aussi. Mais j’ai toujours eu du mal à faire cadrer ces guerriers casqués avec Gautier, qui riait à gorge déployée en me voyant me pointer dans mon maillot de bain en nylon bouffant – la mode balnéaire, à l’époque, n’était pas très ajustée ; avec le type qui se marrait en me voyant arriver sur la plage, tout maigre et bruni par le soleil, et m’appelait « Monsieur petit loup ».

Myriam était donc la fille du CRS qui veillait sur la plage, mais ce n’est pas pour cela que nous, les garçons, la respections. Si elle était respectée, admirée même, c’est parce qu’elle courait plus vite que la plupart d’entre nous. Une anguille, impossible à toucher lors de nos parties de trappe-trappe. On lui sautait dessus, on croyait la saisir, mais on se retrouvait par terre avec un tourbillon de sable devant les yeux, à l’endroit même où elle se tenait l’instant d’avant. Les garçons se chamaillaient à qui l’aurait dans son équipe. De ce fait, nous étions souvent dans des camps opposés, parce que personne ne se battait pour m’avoir, moi.
Elle courait vite, et elle était inépuisable. Toujours nous étions après elle, avec devant nous la clarté bondissante de sa chevelure, comme si nous étions à la poursuite d’un feu follet. Parfois, avec de la chance on parvenait à l’attraper, et même alors, quelque chose en elle demeurait hors d’atteinte, quelque chose dans ses yeux étirés aux coins comme ceux des chattes. On ne pouvait s’empêcher de chercher son regard, fasciné qu’on était par le bleu de ses iris. Mais ce regard restait impénétrable, distant. Il semblait tourné vers ses propres secrets plutôt que vers le monde extérieur.
Elle allait sur ses neuf ans, ce qui faisait d’elle mon aînée d’une quinzaine de mois. Pour moi, cet écart ne comptait pas. J’étais plutôt timide par ailleurs, mais en sa présence, une incompréhensible témérité s’emparait de moi, peut-être parce qu’elle était différente et que cela m’attirait. C’était une blondinette, oiseau rare dans notre Midi où tous les gamins, cuits et recuits par le soleil, finissaient par être aussi noirs que des pruneaux. C’est cela qui la mettait à part ; ça, et les secrets cachés dans son regard.

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