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23 mai 2019 4 23 /05 /mai /2019 11:39
Le non-partant de Christophe Sainzelle ETT : Collection Dépendances

Le non-partant de Christophe Sainzelle ETT : Collection Dépendances

 

1

 

Éric Debussy tend son ticket à la femme peu amène derrière le guichet. La cinquantaine, brune, le visage rond, elle porte un maquillage outrancier qui ne parvient pas à dissimuler un gros pois chiche au coin de son nez. On voit qu’elle a conscience d’occuper l’un des postes les plus stratégiques de la République. Le PMU rappelle régulièrement à ses employés qu’ils sont les meilleurs collecteurs d’impôts de l’État. Elle glisse le pari d’Éric dans la machine sans faire l’un des commentaires hauts en couleur qu’elle réserve aux habitués. Éric en a subi quelques échantillons durant le temps où il a attendu son tour. Il est venu faire son jeu dans ce bar PMU, car il se trouve à proximité de la mairie de Reims.

— Vous avez fait une erreur, annonce la préposée. Il ne passe pas.

Elle lui rend le ticket. Éric le vérifie et constate qu’il a oublié un cheval dans le quinté du jour. Quel trotteur voit-il terminer cinquième de la course ? Dans la précipitation, il n’a pas emporté le Paris-Turf où il a noté son pronostic. Quand il a fait son jeu, la veille au soir, il se souvient seulement avoir longtemps hésité entre le 7 et le 9.

— J’ai un doute, dit-il, confus.

— Il y a des gens qui attendent, monsieur…

Éric remet sa pièce de dix francs dans sa poche et sort de la file. Il regarde l’horloge qui indique 10 h 45. Il est incertain. Le mariage est prévu à onze heures. Il a encore un peu de temps devant lui. Et la règle dit qu’il ne faut jamais modifier ou renoncer à un jeu au dernier moment. Il l’a vérifiée plusieurs fois à ses dépens. Il se dirige vers le tableau où se trouve la liste des partants. De nouveau, il est incapable de trancher. Il aime bien les deux chevaux. L’un, limité, mais brave, adore la distance et le parcours. L’autre, un provincial prometteur, découvre l’hippodrome de Vincennes. Ils ont, chacun à leur manière, de parfaits profils de cinquième. Lequel a-t-il choisi, hier ? L’horloge menace. 10 h 49, lit-il sur le cadran. Il n’a que dix francs sur lui, ce qui l’oblige à se décider. Il tranche pour le jeune qui monte à Paris plein d’espérance. Il coche le 9 et se dirige vers le guichet. I

l se joint à la file des turfistes. Le premier s’écarte rapidement. Le deuxième est tout aussi prompt. Le troisième de même. D’où il est, Éric ne voit pas l’horloge, mais il lui semble qu’il lui reste cinq bonnes minutes. En courant, il arrivera juste à temps pour le mariage. Le quatrième turfiste interrompt la cadence parfaite de la file. La guichetière plaisante avec lui. Elle lui rend un ticket que la machine refuse de valider.

— T ’as coché deux fois le 8, Dédé !

— M’étonne pas, y’a tellement de cases ! Faut être ingénieur pour jouer aux courses, maintenant !

Au lieu de quitter la file comme lui-même l’a fait, le type ouvre son journal et cherche l’oiseau rare parmi le millier d’informations contradictoires qu’offre la rubrique tiercé d’une course de chevaux. Il hésite à haute voix, et ses atermoiements irritent Éric. La femme au pois chiche y ajoute ses commentaires ineptes. Il finit par choisir le 2, la date de naissance de sa fille, bafouant ainsi les lois les plus élémentaires du turf.

— Bah, c’est comme ça qu’on gagne, quelquefois ! tonne-t- il.

Après avoir fait un dernier tour d’horizon de l’actualité du bar, Dédé et la femme se disent à demain. Éric valide enfin son jeu. Il jette un oeil à l’horloge. 11 h 13 ! Affolé, il hâte le pas, et une fois dehors, court jusqu’à la mairie, distante de deux cents mètres. Sur le perron, deux mariés se font photographier dans une liesse générale. Éric a beaucoup de mal à fendre la foule agitée. Dans le hall immense, il est accueilli par un brouhaha composé par une faune endimanchée. On aperçoit des mariées en robe blanche, des enfants qui courent dans tous les sens, des belles-mères omniprésentes et des photographes fébriles. Éric erre au hasard, perdu dans le centre névralgique qui mène à un dédale de salles. Les mariages fusent de toutes parts. Il capte enfin une employée derrière un pupitre qui, il l’espère, maîtrise le labyrinthe dans lequel il est piégé. Elle renseigne un couple. Deux autres personnes attendent après eux. Elle est concise et efficace, et il peut rapidement poser la question qui lui brûle les lèvres depuis son entrée dans la mairie.

— E xcusez-moi, madame. Le mariage d’Éric Debussy se déroule dans quelle salle ?

Elle consulte le cahier du jour :

— Salle 23. Au premier étage. Vous prenez le grand escalier, là, lui dit-elle en le lui montrant du doigt. Une fois en haut, c’est sur votre gauche. Tout au fond. Vous ne pouvez pas vous tromper.

— Merci beaucoup.

— Mais dépêchez-vous monsieur, le mariage va bientôt se terminer.

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