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22 janvier 2020 3 22 /01 /janvier /2020 10:44
Un sac plein de vent / Jazz stories

Un sac plein de vent / Jazz stories  

Richard Sourgnes  Intros Daniel Humair et Claude-Jean "Tito" Antoine                                                                       

 

Un sac plein de vent


« Hé, le vioque, où tu vas comme ça ? », a fait le type. le vioque, je t’en foutrais, moi. Rufus n’est pas si vieux. il a encore de la souplesse dans les artères et les articulations. et du souffle. Ça, du souffle, il en a à revendre.
Hé, hé, ricane Rufus en secouant la tête. c’est vrai, ses cheveux blanchissent, sa barbe est moins poivre que sel. Mais faut pas s’y fier. Assis au pied de la scène où les roadies commencent leur va-et-vient, Rufus repense au jeune type. Comment qu’il l’a blousé, celui-là ! « Hé, grand-père, insistait le jeunot, où tu vas ? Garder les chèvres ? »
Sûr, jamais il n’avait vu une cornemuse à un festival de jazz. n’ont rien vu, rien vécu, ces types-là. Sortent tous du même moule : énormes, boudinés dans des costards sombres, talkie-walkie à l’oreille et lunettes noires sur le pif. Se croient au top du pouvoir, mais n’ont rien dans la caboche. Celui-là s’était interposé alors que Rufus allait franchir l’entrée du festival. Marche, marche, avance tant que personne ne te pose de question, se disait-il. il s’était pointé tôt dans l’après-midi, pensant qu’il n’y aurait personne pour filtrer les entrées. Mais les vigiles étaient là, déjà sur le pied de guerre. le plus balèze au milieu du passage. Son cou épais, sa nuque plus plissée qu’un museau de bulldog. Ennuis à douze heures, s’est dit Rufus. Mon plan de vol a du plomb dans l’aile.
Le vigile s’est tourné, visage immobile, regard planqué derrière les lunettes noires. d’un coup de menton, il a montré le sac pendouillant sur l’épaule de Rufus : « tu gardes les chèvres ? », qu’il lui a dit. aucune éducation, ces types-là. et quelle bande d’ignorants ! Non, mon gars. Rien à voir avec les chèvres. Quand il joue de sa cornemuse, Rufus imagine des fêtes de village, en irlande ou dans les Highlands, des files de jeunes gens claquant des galoches tandis qu’au pub du coin, les old paddies sourient à leur pinte de bière.
Et la première fois qu’il a entendu cet instrument... Assis au premier rang, Rufus serre contre lui son sac à musique, et son sourire se mue en rictus. La première fois, pas la moindre chèvre à l’horizon, ça c’est sûr. ni un seul old paddy, d’ailleurs. Ça risquait pas ! La danse qu’on dansait ce jour-là n’avait rien de pacifique.

Pour prendre l’histoire à sa racine, il faut remonter jusqu’à ses 16 ans. Jusqu’à ce jour où il a entendu Parker dans un club de la 52e Rue. Le choc ! cette musique de dingue, il voulait la jouer lui aussi. il était comme ça, à l’époque : monkey see, monkey do. Mais le frère aîné de son pote tyrone, qui soufflait dans un orchestre de bal, l’a découragé d’essayer le sax : « Y a beaucoup d’air à remuer là-dedans, petit, faut avoir du coffre, et des lèvres en tungstène ! » il lui a conseillé la clarinette, « Fais-toi la bouche avec ça ».
Rufus a acheté une clarinette, pris des cours, passé des heures à monter et descendre la gamme. au bout d’une douzaine de mois, il arrivait à amuser les gamins du quartier, mais fallait pas chercher plus loin. a l’époque, des tas de mecs faisaient la queue à l’entrée des bourses aux musiciens, béret noir et barbichette à la Thelonious. ils jouaient comme des dieux. Des orchestres se montaient, les ballrooms embauchaient. Des sax ténors, des altos, des pianistes. avec sa clarinette sous le bras, Rufus était le dernier auquel on pensait. Les recruteurs le prenaient de haut : « t’es pas au courant, fiston ? c’est fini, le dixieland ! » tout le monde était furieusement bop.
Dégoûté, il a failli mettre au clou son instrument. Pouvait pas supporter d’être recalé, refusé, laissé dehors devant une porte fermée. Le sang de la jeunesse bouillait en lui. Fallait que ça bouge, fallait qu‘il figure sur la photo, pas hors cadre... Ses 18 ans révolus, il s’est engagé dans l’armée qui cherchait des troufions pour l’Europe. Il a quand même emporté sa clarinette. Elle lui a été utile, durant tous ces mois dans la pluvieuse albion. Allongé sur son pieu, il soufflait et regardait les notes monter comme des bulles vers le plafond du dortoir. Autour de lui, le silence se faisait. Ses camarades de chambrée l’écoutaient religieusement. « Y a du mieux », se disait-il : eux, au moins, il parvenait à les faire taire, pas comme les gamins du quartier qui ne cessaient de le vanner.



                    
       

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