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3 mars 2021 3 03 /03 /mars /2021 16:10
L'été du serpent

L'été du serpent / mémoires de plage Richard Sourgnes ETT / Collection dépendances

 

 

1
La chasse au trésor

 


Tout est parti d’une photographie. le coup classique : une vieille photo qu’on retrouve au fond d’un carton en vidant son grenier. Une image sépia de gamins en rang d’oignons sur une plage. Un simple coup d’œil à ces petits visages, à leurs sourires déployés devant l’objectif, et c’était parti. Tout ce remuement de mémoire ramenant à la surface une foule de souvenirs enfouis ; pas oubliés, pas abolis, juste ensevelis sous les milliards de tracas et d’obligations, de choses infimes qui font la trame d’une vie.
Cette vie, quand j’y pense, elle est passée en un clin d’œil. Ce jour d’octobre 1976 où j’ai quitté le Languedoc pour prendre mon premier poste de prof en Lorraine, c’était hier me semble-t-il. Bien sûr cela m’étonne, que toutes ces années aient filé aussi vite. Alors, maintenant que je suis vieux et que j’ai tout mon temps, je m’efforce de tout ressaisir, de mettre bout à bout ma deuxième, ma troisième, ma quatrième, ma cinquième vie. Mais, obstinément, c’est surtout la première – mon enfance – qui s’impose à ma mémoire.
Vrai, j’ai tout mon temps. Je ne bouge plus beaucoup, à présent. Même pour ce qui était autrefois les vacances, je reste chez moi. Fini, les migrations estivales. Il y a trop de monde sur les routes, trop de monde partout. Je reste à l’abri dans le silence de ma maison, ne sortant que pour aller chercher ce qui est indispensable à ma survie. et dès que je le peux, je me mets à explorer mes placards ou les armoires de mon grenier. Il y a là tant de documents à archiver, de photos à classer, des monceaux d’agendas et de journaux à trier... Alors je m’agite, dans l’odeur du vieux papier qui est aussi l’odeur du temps passé.
C’est comme ça que je suis tombé sur cette photographie. Ce cliché où s’aligne un groupe d’enfants : ma sœur aînée, moi, trois autres garçons dont j’ai perdu les noms, et puis elle, assise sur le sable à côté de moi : Myriam. La voir, aussitôt la reconnaître, ç’a été comme ouvrir la malle au trésor. Tout m’est revenu d’un coup. toute l’histoire.
Bon, je ne l’avais pas vraiment oubliée, elle pour qui s’est nouée l’aventure la plus étrange de mon adolescence, peut-être même de toute ma vie. Mais ce qui était flou dans ma mémoire, et à quoi cette photo a rendu sa netteté, ce sont les débuts : l’origine de mon histoire avec Myriam, durant ces premières vacances d’été à La Franqui. C’est par là qu’il faut que je commence, si je veux que mon récit soit complet, et compréhensible.
Nous approchions de la fin des années cinquante, et Myriam était la fille de Gautier, le surveillant de la plage de la Franqui. un CRS dont la tâche principale consistait à veiller sur nous, les enfants, qui ne songions qu’à nous jeter dans les vagues, quelle que soit leur taille et quelle que soit la nôtre.
Il était grand, noir de cheveux, avec des dents très blanches qui se remarquaient parce qu’il aimait rire. lorsque, vers six heures du soir, s’achevait son rôle d’ange gardien, il fermait le poste de secours, prenait ses cannes à pêche et les plantait au bord de l’eau, à côté de celles de mon père.
Ces gaules en bambou avaient une extrémité pointue faite exprès pour qu’on les plante dans le sable et qu’elles s’y tiennent droites, bien enfoncées comme des pieux. Mais d’abord, mon père et Gautier procédaient au lancer : deux grands bruns larges d’épaules qui entraient côte à côte dans la mer, synchrones comme des jumeaux. Lorsqu’ils s’étaient assez avancés – jusqu’à ce que l’eau leur arrive en haut des cuisses, à peu près – d’un même geste ils brandissaient leur canne de façon que l’appât gicle et que le fil, entraîné par les plombs, se dévide le plus loin possible. Puis, toujours symétriques, ils s’en retournaient se mettre au sec, plantaient les cannes et s’allongeaient sur le sable sans les quitter des yeux, des fois qu’un scion se courberait soudain, signe qu’un poisson tirait à l’autre bout.
Cette attente pouvait durer des heures sans qu’il se passe rien, rien d’autre que le bruit des vagues, le vent de la mer dans leurs cheveux et le soleil qui leur tannait le cuir. Quand elle ne rapportait pas de poisson, la pêche à la ligne créait des liens. Forcément, à rester couché sur le sable auprès des cannes, on parlait. On échangeait des plaisanteries, on se racontait des souvenirs de pêche miraculeuse, on parlait de la famille, des enfants. C’est ainsi que mon père et le CRS Gautier étaient devenus amis.
Plus tard, j’ai entendu des étudiants crier « CRS, SS », et peut- être que je l’ai crié aussi. Mais j’ai toujours eu du mal à faire cadrer ces guerriers casqués avec Gautier, qui riait à gorge déployée en me voyant me pointer dans mon maillot de bain en nylon bouffant – la mode balnéaire, à l’époque, n’était pas très ajustée ; avec le type qui se marrait en me voyant arriver sur la plage, tout maigre et bruni par le soleil, et m’appelait « Monsieur petit loup ».

Myriam était donc la fille du CRS qui veillait sur la plage, mais ce n’est pas pour cela que nous, les garçons, la respections. Si elle était respectée, admirée même, c’est parce qu’elle courait plus vite que la plupart d’entre nous. Une anguille, impossible à toucher lors de nos parties de trappe-trappe. On lui sautait dessus, on croyait la saisir, mais on se retrouvait par terre avec un tourbillon de sable devant les yeux, à l’endroit même où elle se tenait l’instant d’avant. Les garçons se chamaillaient à qui l’aurait dans son équipe. De ce fait, nous étions souvent dans des camps opposés, parce que personne ne se battait pour m’avoir, moi.
Elle courait vite, et elle était inépuisable. Toujours nous étions après elle, avec devant nous la clarté bondissante de sa chevelure, comme si nous étions à la poursuite d’un feu follet. Parfois, avec de la chance on parvenait à l’attraper, et même alors, quelque chose en elle demeurait hors d’atteinte, quelque chose dans ses yeux étirés aux coins comme ceux des chattes. On ne pouvait s’empêcher de chercher son regard, fasciné qu’on était par le bleu de ses iris. Mais ce regard restait impénétrable, distant. Il semblait tourné vers ses propres secrets plutôt que vers le monde extérieur.
Elle allait sur ses neuf ans, ce qui faisait d’elle mon aînée d’une quinzaine de mois. Pour moi, cet écart ne comptait pas. J’étais plutôt timide par ailleurs, mais en sa présence, une incompréhensible témérité s’emparait de moi, peut-être parce qu’elle était différente et que cela m’attirait. C’était une blondinette, oiseau rare dans notre Midi où tous les gamins, cuits et recuits par le soleil, finissaient par être aussi noirs que des pruneaux. C’est cela qui la mettait à part ; ça, et les secrets cachés dans son regard.

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16 janvier 2021 6 16 /01 /janvier /2021 15:43
La fille oubliée

La fille oubliée MJ Gonand Stuck ETT Collection Dépendance 234 pages

 

 

Marseille, le fils, Rapha

 

Panique générale ! Jaune et sale, une pluie torrentielle envahit le Vieux Port. La Canebière laisse filer le flot impétueux. Bientôt, les bateaux pourront voguer jusque dans les cafés bon- dés où les gens affolés se réfugient. on ne voit plus la Bonne Mère tant le rideau s’épaissit. Ça ne va pas durer. Je le sais. Mais je panique moi aussi et pousse rageusement la porte de La Samaritaine. L’eau m’a trempé jusqu’à la chemise qui colle à mon dos. Besoin d’un petit remontant. Au bar, ça ira plus vite. un rhum et un café.                                                                                                                                         

Bon Dieu, comment vais-je m’organiser pour la fin de la semaine ? Plein de dossiers urgents et au moins dix rendez-vous à ne pas manquer. Le liquide ambré coule dans mon gosier. Effet réparateur immédiat.                                                       

Le déluge perd de son intensité. Peu à peu je récupère mon calme naturel. impossible toutefois de téléphoner dans ce brouhaha avec des gens qui braillent et courent dans tous les sens. Je peux maintenant quitter la brasserie sans risquer la noyade. Des détritus divers recouvrent le trottoir. Avec le soleil qui revient, une espèce de sale odeur d’eau de vaisselle se répand. Enfin un endroit où l’on peut stationner sans bottes en caoutchouc. Mon portable pourtant humide fonctionne. ouf ! Deux appels urgents à donner : à ma secrétaire pour annuler le planning des quatre prochains jours, à ma sœur pour savoir la vérité sur l’état de Maman. Est-il donc si urgent de coller notre génitrice à la résidence du Jardin fleuri ? Je ne rappellerai pas ma mère aujourd’hui. Ce matin j’ai déjà eu droit à un long monologue de trente minutes. Clair, précis mais angoissé. Pas du tout un discours de dingue. L’idée qu’on la contraigne à entrer au mouroir alors qu’elle a encore toute sa tête la rend hystérique. Son logis joli, elle l’aime et ne veut pas le quitter. Ses rosiers adorés, elle sait encore s’en occuper.

- Mais ta sœur veut tout régenter... Viens vite je t’en prie. Elle a déjà fixé une date avec la directrice. Samedi prochain. Tu te rends compte ?                                                                                                                                                                   

Elle a sa petite voix d’enfant, comme à la mort de Papa. Je la sens anéantie. Avant que je raccroche, elle a susurré : je compte sur toi mon chéri. Petit mot doux que j’eus rarement l’occasion d’entendre.                                                           

Bref, c’est le commencement de la fin... de vie. Le bordel quoi.

 

 

Épinal, la mère

 

Vers la mi-mai, c’est là qu’ils sont les plus beaux. Mes rosiers exhalent alors leur parfum le plus puissant. Leurs couleurs explosent. Après, avec la chaleur, je les sens plus paresseux, moins productifs. Je sors mon sécateur et compose des bou- quets pour la maison. Chaque jour, qu’il pleuve, qu’il vente, je vais rendre visite à mes buissons fleuris. Ma bonne humeur en dépend. Je plante mon nez dans le feuillage au petit matin et me remplis les narines de ces senteurs magiques. un truc de vieux me direz-vous. Sans doute. Je ne me souviens pas d’un quelconque intérêt pour les plantes dans ma jeunesse. Le grand âge a besoin de ces petits bonheurs pour éviter de sombrer dans la nostalgie mortifère.                                               

Je connais heureusement d’autres moments de grâce. Com- me mes trois verres de vin par jour. À midi, un blanc fruité, le soir le même en apéritif et un léger rouge de Loire pour le dîner. Quand je me sentais encore apte à conduire, je rap- portais de mes balades quantité de bouteilles, quincy, rully, saumur-champigny et autre bourgueil. Ça faisait rigoler mes copines. Attention, pas d’abus ou rarement. Quand le bour- don me tombe dessus le dimanche soir ou lors des repas du mercredi avec mes vieilles copines au Bistrot Georges. Ces agapes se font de plus en plus rares. Marie-Hélène a quitté les Vosges pour vivre chez son fils à Reims. Catherine a passé l’arme à gauche. oui, je déteste les euphémismes : elle est par- tie, elle nous a quittés. Sûr que de la mort, on a maintenant du mal à en parler. Elle se balade pourtant en permanence dans nos calebasses. Car nous nous approchons toutes de la fin de l’histoire, plus près du cercueil que du berceau. Notre groupe s’amenuise. forcément, avec une moyenne de quatre-vingt-sept ans au compteur. Je frise pour ma part les quatre-vingt-dix.

Mais nous faisons vite le deuil des absentes. Toutes veuves, nous nous sommes aguerries tant bien que mal. faire contre mauvaise fortune bon cœur, voilà notre devise. Mariette raconte encore des histoires de cul même si le sexe ne la concerne plus depuis belle lurette. Françoise parle de ses peintures, éternelles inachevées dont nous attendons patiemment l’ex- position reportée de mois en mois. Et moi je plaisante avec le jeune serveur homo qui nous relate sans complexe ses chaudes relations avec les hommes mariés de notre bonne ville. Parfois je parle de la dernière nouvelle que j’ai écrite mais ça ne passionne guère mes copines. Vous voyez, une vie de vieille ne se vit pas aussi mal que vous l’imaginez.               

Sauf que cette semaine j’ai commis deux « bêtises ». Les faits resteraient anodins si j’avais cinquante ans. Bref, je vaquais à mes occupations de jardinage quand mon portable a sonné. il s’en est suivi une longue conversation avec Marie- Hélène qui regrette d’avoir quitté son terroir. Trop tard, sa maison est vendue. Bref, la causette s’éternise et j’en oublie mon frichti, un paleron avec son pied de veau et ses petits légumes. Catastrophe irréparable. une odeur épouvantable de brûlé, la bouffe calcinée et ma cocotte en fonte irrécupérable. évidemment ma fille se pointe à l’apogée du sinistre. Ça fume, ça pue, les fenêtres sont grandes ouvertes. Je m’en fous un peu... mais pas Marie. Ce qu’elle pense ? Ma mère se met en danger. Elle oublie qu’elle a quelque chose qui mijote. Vous savez, elle pourrait mettre le feu à toute la maison.               

Au bout d’un moment, elle se calme. D’ailleurs, il ne faudrait pas exagérer. Ce genre de mésaventure m’est arrivée à plusieurs reprises... quand j’étais jeune et que ça n’avait pas d’importance. Marie quitte les lieux en maugréant qu’on ne peut plus me faire confiance. La femme de ménage va en baver pour gratter et regratter le faitout mais elle rigolera. Deuxième « bêtise » trois jours plus tard. Encore le téléphone. Le fixe cette fois. il sonne dans la cuisine. Ça devient rare qu’on m’appelle à ce numéro. Mais je me dis on ne sait jamais et me précipite depuis la salle de bains pour répondre. Erreur fatale ! Le tapis du couloir me joue des tours et je me retrouve les quatre fers en l’air. Bien sûr je réussis à me relever en prenant appui sur un guéridon. Hélas une heure plus tard mon vieux corps décati se couvre d’affreux bleus noirâtres sur les bras et les mollets. Plus un joli coquard sur une pommette. Je vide un tube de crème à l’arnica. Pas très douloureux tout ça. J’ai juste l’air un peu cloche. Comme par hasard ma fille débarque en début de soirée. Elle pousse un cri dès qu’elle franchit le pas de la porte. Comme si elle croisait un monstre. C’est la fin des haricots, la perte de tout espoir. La vieille devient dangereuse pour elle-même. Cet appartement ne convient plus... il faut trouver une solution. Justement, j’en ai parlé avec le docteur Machin. il est médecin coordonnateur au Jardin fleuri.

 

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16 janvier 2021 6 16 /01 /janvier /2021 15:27

Fugue à deux voix Alixe Sylvestre ETT / Collection Dépendance. 167 pages

 

 

Cet été-là

Eté, c’est aussi le participe passé du verbe être. C’est dire si cette saison-là est périssable...

Venons-en aux faits, sans plus tarder, sinon, dans quelques instants, j’aurai encore vieilli, moi, Jeanne, et c’est pas bon, pas bon du tout, comme elles disent, les vauriennes issues de mes gènes.

Le 6 juillet 2017, ta mère, chère Camélia, ne s’est pas trop inquiétée vers vingt heures, même si, en réponse à sa question formulée à dix-huit heures, depuis la fenêtre de la cuisine, tu lui as aboyé de la cour, à califourchon sur ton scooter neuf, violine, que tu serais là pour bouffer. Prise en étau dans ton jean troué, moulée dans ton tee-shirt couleur peau, tu lui as encore balancé ce post-it doucereux : Fais quelque chose de mangeable, pour une fois. Après avoir accordé à ta mère un regard noir forçant d’un ton la teinte naturelle de tes iris ultra-marine, tu as alors bourré ta mi-longue crinière flamboyante dans ton casque. Mais ta mère ne regardait déjà plus de ton côté et tu as démarré en trombe, tétons pointés dans le vent tiède. Sans un au revoir, sans un adieu. Espèce de mal élevée ! Tu as foutu le camp ! J’emprunte parfois des expressions désuètes à ma mère, une rurale qui avait un vocabulaire populaire expressif. Allons, je digresse - comment disait-elle, déjà, ma mère ? Elle avait un nom pour ça, les racontotes - et déjà, tu ne m’écoutes plus.

Tu n’as jamais été patiente, ni ponctuelle, ni le contraire, d’ailleurs. Ta vie t’appartient point barre et tu te bichonnes l’emploi du temps qui te chante. Tu échappes aux définitions. Tu nous échappes, Camélia. Ca-mé-lia. Et surtout pas Cam’ comme s’autorisent certains qui ne sont pas tes intimes. Nous aussi, tes proches, tant que tu ignorais ce que l’apocope cam’ pouvait suggérer. Tu le tolères encore ce diminutif quand c’est Jasmin qui l’emploie, ta sœur jumelle, la Jasme ainsi rebaptisée dans l’intimité familiale.

Sans se tracasser outre mesure, ta maman entraînée à la mansuétude, a maintenu les crêpes fourrées au jambon dans le four tiède, le nez dans son bouquin « La salle d‘attente », télé allumée. Elle venait de s’octroyer deux semaines sur ses congés d’été, les suivantes, elle se les réservait pour plus tard, prudente comme toujours. Pas de réservation en vue. Elle profiterait de ce temps censé être libre pour ranger l’appartement et lire les ouvrages que son entourage professionnel lui avait conseillés, en rapport avec son milieu médical.

Une consciencieuse, ta mère, bien vue de sa hiérarchie, appréciée par son entourage. une infirmière telle qu’on se la représente. Affable, empathique. Barbara Tallandier-Mazard. 46 ans. La femme que tout le monde adore et qui pourtant, dort seule. Divorcée de Robert Mazard depuis sept ans, les jumelles entraient au CM, un ou deux je ne sais plus. Peu importe !

Patiemment, Barbara a attendu, espéré, puis a sorti les crêpes du four quand elle a estimé qu’elles étaient immangeables, les a jetées à la poubelle, calmement, en songeant à toutes les fois où tu avais fait ce geste. Même les fois où le plat était soigneusement préparé, parfaitement gratiné.

La fenêtre était grande ouverte. La température du four avait reflué, pas celle de l’atmosphère, encore trente-trois degrés à 21 heures. Des chauves-souris furtives se prenaient pour des hirondelles. Les gens étaient assis dehors plutôt que dedans. L’atmosphère puait le barbecue quand la graisse des merguez recuit sur les braises. Des éclats de rire fusaient comme des feux d’artifice. L’été, quoi ! A peine déballé, un rien débraillé, celui de juillet, craquant de promesses.

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22 janvier 2020 3 22 /01 /janvier /2020 10:44
Un sac plein de vent / Jazz stories

Un sac plein de vent / Jazz stories  

Richard Sourgnes  Intros Daniel Humair et Claude-Jean "Tito" Antoine                                                                       

 

Un sac plein de vent


« Hé, le vioque, où tu vas comme ça ? », a fait le type. le vioque, je t’en foutrais, moi. Rufus n’est pas si vieux. il a encore de la souplesse dans les artères et les articulations. et du souffle. Ça, du souffle, il en a à revendre.
Hé, hé, ricane Rufus en secouant la tête. c’est vrai, ses cheveux blanchissent, sa barbe est moins poivre que sel. Mais faut pas s’y fier. Assis au pied de la scène où les roadies commencent leur va-et-vient, Rufus repense au jeune type. Comment qu’il l’a blousé, celui-là ! « Hé, grand-père, insistait le jeunot, où tu vas ? Garder les chèvres ? »
Sûr, jamais il n’avait vu une cornemuse à un festival de jazz. n’ont rien vu, rien vécu, ces types-là. Sortent tous du même moule : énormes, boudinés dans des costards sombres, talkie-walkie à l’oreille et lunettes noires sur le pif. Se croient au top du pouvoir, mais n’ont rien dans la caboche. Celui-là s’était interposé alors que Rufus allait franchir l’entrée du festival. Marche, marche, avance tant que personne ne te pose de question, se disait-il. il s’était pointé tôt dans l’après-midi, pensant qu’il n’y aurait personne pour filtrer les entrées. Mais les vigiles étaient là, déjà sur le pied de guerre. le plus balèze au milieu du passage. Son cou épais, sa nuque plus plissée qu’un museau de bulldog. Ennuis à douze heures, s’est dit Rufus. Mon plan de vol a du plomb dans l’aile.
Le vigile s’est tourné, visage immobile, regard planqué derrière les lunettes noires. d’un coup de menton, il a montré le sac pendouillant sur l’épaule de Rufus : « tu gardes les chèvres ? », qu’il lui a dit. aucune éducation, ces types-là. et quelle bande d’ignorants ! Non, mon gars. Rien à voir avec les chèvres. Quand il joue de sa cornemuse, Rufus imagine des fêtes de village, en irlande ou dans les Highlands, des files de jeunes gens claquant des galoches tandis qu’au pub du coin, les old paddies sourient à leur pinte de bière.
Et la première fois qu’il a entendu cet instrument... Assis au premier rang, Rufus serre contre lui son sac à musique, et son sourire se mue en rictus. La première fois, pas la moindre chèvre à l’horizon, ça c’est sûr. ni un seul old paddy, d’ailleurs. Ça risquait pas ! La danse qu’on dansait ce jour-là n’avait rien de pacifique.

Pour prendre l’histoire à sa racine, il faut remonter jusqu’à ses 16 ans. Jusqu’à ce jour où il a entendu Parker dans un club de la 52e Rue. Le choc ! cette musique de dingue, il voulait la jouer lui aussi. il était comme ça, à l’époque : monkey see, monkey do. Mais le frère aîné de son pote tyrone, qui soufflait dans un orchestre de bal, l’a découragé d’essayer le sax : « Y a beaucoup d’air à remuer là-dedans, petit, faut avoir du coffre, et des lèvres en tungstène ! » il lui a conseillé la clarinette, « Fais-toi la bouche avec ça ».
Rufus a acheté une clarinette, pris des cours, passé des heures à monter et descendre la gamme. au bout d’une douzaine de mois, il arrivait à amuser les gamins du quartier, mais fallait pas chercher plus loin. a l’époque, des tas de mecs faisaient la queue à l’entrée des bourses aux musiciens, béret noir et barbichette à la Thelonious. ils jouaient comme des dieux. Des orchestres se montaient, les ballrooms embauchaient. Des sax ténors, des altos, des pianistes. avec sa clarinette sous le bras, Rufus était le dernier auquel on pensait. Les recruteurs le prenaient de haut : « t’es pas au courant, fiston ? c’est fini, le dixieland ! » tout le monde était furieusement bop.
Dégoûté, il a failli mettre au clou son instrument. Pouvait pas supporter d’être recalé, refusé, laissé dehors devant une porte fermée. Le sang de la jeunesse bouillait en lui. Fallait que ça bouge, fallait qu‘il figure sur la photo, pas hors cadre... Ses 18 ans révolus, il s’est engagé dans l’armée qui cherchait des troufions pour l’Europe. Il a quand même emporté sa clarinette. Elle lui a été utile, durant tous ces mois dans la pluvieuse albion. Allongé sur son pieu, il soufflait et regardait les notes monter comme des bulles vers le plafond du dortoir. Autour de lui, le silence se faisait. Ses camarades de chambrée l’écoutaient religieusement. « Y a du mieux », se disait-il : eux, au moins, il parvenait à les faire taire, pas comme les gamins du quartier qui ne cessaient de le vanner.



                    
       

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5 décembre 2019 4 05 /12 /décembre /2019 16:01

Coupable ETT / Borderline

Coupable ETT / Borderline

Coupable.     Serge Radochévitch

 

Première partie
Quelque part en lorraine 1997
        
            1

 

Il court à travers la forêt, il court sans savoir où aller. Il court, il marche. C’est déjà midi, il a encore un peu de temps, aller le plus loin possible et trouver une cachette, un trou, une caverne. essayer de ne plus voir cette horreur.
Je m’appelle Jimmy et je ne l’ai pas tuée.
Il court, il marche, plus loin, encore plus loin et ce n’est pas assez. Il a le souffle court, les jambes se font lourdes. Trois fois, il a vomi. Courir, il ne peut plus. Il marche, maladroit, hésitant. Souvent, il s’arrête, écoute, non rien, regarde autour de lui. Cinq heures. Il n’en peut plus. Et ça, qu’est-ce que c’est ? Une cabane à demi écroulée. Il la reconnaît. C’était leur cabane, leur refuge, quand ils étaient mômes. Il se glisse à l’intérieur et s’affale sur le sol, le dos calé contre la cloison de bois. Une mauvaise sueur lui sort de tout le corps et il se met à trembler.
Ce n’est pas moi !
J’ai du mal à respirer. Je regarde mes mains, je plie les doigts pour en faire des griffes. Ce seraient donc elles qui auraient fait cette chose horrible, impensable, c’est ce qu’ils vont penser, horrible, horrible, c’est lui, ils vont crier, hurler, c’est lui !
Risible.
C’est vrai que j’ai envie de rire, parce que tout ce qui m’arrive n’est jamais arrivé, rêve, cauchemar ou conte cruel dans lequel je me suis perdu.
Impossible.
Mais quand je me suis réveillé, je l’avais dans la main, la pierre pleine de sang, je me souviens l’avoir jetée, merde, beurk, c’est quoi ça, hé Christine, réveille toi, je me suis tourné vers elle, il faisait à peine jour mais j’ai vu, du sang, du sang, son crâne éclaté, je me suis levé d’un bond, j’ai crié, non, non, Christine, ce n’est pas vrai ? Je me suis rapproché, elle était morte et c’était moi qui l’avais tuée.
La forêt, pour m’y cacher, fuir cette horreur...
Morte, elle était morte, le crâne fracassé à coups de pierre, elle s’appelait Christine, une fille avec qui j’avais fait l’amour, l’amour, je n’avais aucune raison, pourquoi aurais-je fait cela, je la connaissais à peine, une simple rencontre d’un soir. Je ne me souviens pas.
Qu’est-ce que je fais ici ?
Il faut que j’aille chez les flics, je vais leur expliquer. Mais leur dire quoi ? Que je n’ai tué personne. Ils vont rigoler. C’est ce que l’accusé dit toujours, ce n’est pas moi, je le jure. et si en plus, je leur raconte que je ne me souviens de rien... et comme un con, je me suis sauvé ! Je suis dans une merde pas possible.
Bravo Jimmy ! Maintenant tu te calmes et t’essaies de te souvenir.
Que s’est-il passé exactement cette nuit là ? Cette idée de fête nocturne, elle était sienne. Il avait invité tous les copains, les amis, parce qu’il quittait plus ou moins définitivement la ville, direction Paris, école de journalisme. Ils avaient trouvé, Michel et lui, un petit coin discret, assez loin des premières habitations, une prairie entourée de saules, d’acacias, de sureaux et de lilas, qui descendait en pente douce jusqu’à la rivière.

Nous sommes arrivés ensemble, Michel et moi. J’avais apporté ma guitare et le champagne. Huit heures du soir, chaleur lourde.
- Ce serait con qu’on ait un orage ! remarqua Michel.                                            

- C'est vrai qu'il fait chaud !
- Tu veux une bière ?
- Donne !
Michel est de taille moyenne, blond, les yeux verts. Il est vif, rapide et puissant, ceinture noire de judo. et c’est mon meilleur ami. Depuis l’école primaire, donc depuis toujours. Ses parents sont pharmaciens. Il a une sœur, Fabienne.
- Tu crois qu’ils viendront tous ?
Michel hausse les épaules, oui, bien sûr !
Tous des amis, tous des copains, ça me ferait mal qu’un seul ne vienne pas. Parce que, c’est peut-être la dernière fois qu’on se voit. À chacun sa route.

Philippe et Gérard sont arrivés avec la bouffe. papa qui tient le café-restaurant, le Rapid Bar, avait été généreux, pâtés, saucisson, rillettes, fromages et saumon fumé. Sont venues ensuite, avec les gâteaux, Fabienne, Delphine et Christine. Christine Calvini, son père est dans le bâtiment, elle sort avec Philippe. Hélène n’est pas venue. elle est à Bruxelles, avec sa mère, une expo de peinture. Je me souviens que j’étais un peu frustré, parce que Hélène et moi, ça commençait à devenir sérieux et que j’avais du mal à me passer d’elle. Mais je n’allais quand même pas laisser tomber les copains.
La fête ! Nous faisions la fête. J’ai joué de la guitare. Quelques tubes du moment. on buvait beaucoup et on riait de même. Sauf Fabienne qui me faisait la gueule. J’en ai parlé à Michel. elle pourrait faire un effort, merde ! Il a rigolé, tu sais très bien pourquoi, il ne faut pas faire attention, ça lui passera. Évidemment que je savais. Ç’avait été d’abord Fabienne, et maintenant c’était Hélène. Rien de nouveau sous le soleil ! Mais quand même, ça m’avait énervé. C’est peut-être pour ça que j’ai failli lui rentrer dedans, à ce con de Philippe. Ne sait jamais quand il faut s’arrêter, ne pas insister... le pire, c’est qu’il se croit malin avec ses vannes censées faire rire. Je n’avais pas envie de rire. D’habitude, je laisse passer, mais cette fois ci... Je me levai d’un bond, je le pris par le col de sa chemise, tu dis encore un mot et je t’éclate la gueule !
Fabienne s’écria, hé, arrête Jimmy, tu ne vois pas que tu es en train de l’étrangler ! Ils m’ont tous regardé, c’était quand même exagéré, bon, on efface tout et la fête continue.
Onze heures du soir. Gérard est malade. Son frère l’a raccompagné jusqu’à la route.
Minuit. Tout le monde à poil et baignade obligatoire. C’était un peu notre rituel et examen de passage pour les filles. Surtout la nouvelle, Christine, belle môme, blonde, yeux bleus. Nous étions curieux de voir sa réaction. elle fit cela si naturellement que c’est nous qui nous sentîmes embarrassés. l’eau était fraîche et doux étaient ses seins. on s’est laissé glisser dans le courant et un peu plus loin, sur une pente herbeuse, on a fait l’amour et rejoint les autres un peu plus tard. J’ai bien vu que Philippe avait envie de cogner !
Qu’est-ce qui a dérapé ?
Nous avons continué à boire, à fumer. Certainement trop de shit ou d’autres choses. Qui avait apporté la drogue ? Michel, Fabienne ? Ça nous avait mis dans un drôle d’état, Christine et moi, une envie de baiser qui ne nous lâchait plus. Je me souviens vaguement que j’ai voulu aider à tout ranger, mais je n’étais pas très efficace. Michel m’a dit que je ferais mieux d’aller voir ailleurs. Avec Christine. On se revoit demain. Je ne les ai pas entendus partir. Et quand je me suis réveillé...
 

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29 octobre 2019 2 29 /10 /octobre /2019 10:54
La femme au chien jaune

La femme au chien jaune

La femme au chien jaune  Alixe Sylvestre ETT / Dépendances 213 pages 19,00 €

 

Chapitre un
Comme chaque matin, quelle que soit la saison et les grimaces du temps, Irène sort le chien, Icare, un Golden Retriever au poil jaune. Il connaît le chemin qu’ils vont emprunter, lui et sa maîtresse. Suivre seul l’itinéraire jonché de feuilles écrasées qui longe tranquillement le canal, l’animal en serait capable, sachant d’instinct quand il est temps de faire une halte avant de s’en retourner à la maison, mais les chiens aiment la compagnie. Celui-ci en particulier. Une longue affection le lie à sa maîtresse. Son chien. Elle l’a désiré et choisi... Tu t’en occuperas. Richard n’en voulait pas. Quand on sera en retraite... le boulet, dès qu’on voudra s’échapper ! Son mari n’est pas très voyageur, il l’avait été, pourtant, à l’époque où elle était tombée amoureuse de lui. Cet homme bien bâti portait alors des jeans larges qui donnaient de l’ampleur à ses pas. Le temps rabote les rêves. Rien de bien méchant. Chaque jour est un peu moins quelque chose. Elle l’a écrit dans son carnet d’haïkus.
Richard a trouvé la parade en s’aménageant un atelier d’ébéniste, il dispose ainsi des outils appropriés pour gommer les aspérités de son temps libre et se creuser des retranchements à la gouge.

L’animal chéri trotte devant elle, et de temps à autre s’arrête pour la consulter du regard. Oui, avance, Icare ! L’hiver veut en finir. La froidure relâche son étreinte. Les oiseaux de mars répètent déjà leur partition, crevant le silence pesant des mois précédents.
A peine coiffée, irène se contente, le matin, de passer ses cheveux châtain clair mi-longs dans un chouchou noir et de se glisser dans un jean ordinaire, plus confortable que seyant, qui succède à un pyjama douillet informe. Une doudoune beige qui va avec tout complète sa tenue. jamais de survêtement, ça lui rappellerait les interminables séances de sport au lycée dans un vieux gymnase qui sentait la sueur.
Pour la promenade du soir, c’est le haut qui varie, pas de doudoune, l’enveloppe se fait plus légère, surtout aux beaux jours. Mais le jean encore, l’élastique toujours et ses sempiternelles baskets Qu’importe ! C’est l’intérieur qui compte, ce qu’on a dans le cœur ! Elle y croit fermement. Son regard franc, ses yeux très bleus, donnent directement sur le ciel de son enfance.
Le pavillon pas vraiment coquet où elle vivote en bonne intelligence avec Richard depuis une trentaine d’années, se blottit dans un lotissement calme mais dépourvu de la moindre originalité, à l’extrémité de la bourgade de M. Le-Château dont le charme tient tout entier dans une vieille église au clocher dodu recouvert de tuiles vernissées et surtout, les vestiges consolidés du château médiéval qui lui donne son nom.
La balade bi-quotidienne de la femme et du chien ne souffre pas de détour. Comme dans sa vie, le circuit est tout tracé. Le duo traverse le pont de pierre aux trois arches qui enjambe la rivière, poursuit, passe sur l’autre pont plus court et plus neuf qui enjambe le canal. Celui-ci donne l’occasion à deux fleuves de se rejoindre, l’un va au nord, l’autre plus chanceux, file au sud. Dans le nord-est de la France, il est d’humbles sites verdoyants dont la caractéristique est la paix. Les gens qui y nichent se sont faits à l’idée qu’on ne leur dira jamais : Vous en avez de la chance d’habiter là-haut !
M. Le-Château est assis sagement au bord du canal du Rhône au Rhin. une chance, cette voie d’eau, possibilité de désenclavement, mot magique dans la bouche des élus. Le petit port aménagé par la municipalité permet d’accueillir au moins une quinzaine d’embarcations, des péniches reconditionnées pour le loisir, des bateaux de tailles diverses qui pourraient aussi bien naviguer en mer. Avec à leur bord, des marins d’eau douce ayant fait le choix rassurant du canal. Souvent des gens de l’âge d’irène, le troisième. Couples de retraités qui concluent leur vie conjugale par ce périple sans but mais sans risques sur ces voies navigables qui découpent les campagnes. Le rythme des écluses qui freinent le voyage, est accordé à ce tempo au ralenti qu’est devenue leur existence.
Naviguer de conserve avec le conjoint, Irène se serait bien laissé tenter par l’aventure, mais il aurait fallu que ce soit lui qui prenne l’initiative. Elle craint un peu l’eau. La terre ferme sous ses pieds la rassure. Une évidence héritée de ses ancêtres sédentaires, qu’elle n’a jamais remise en cause.
Depuis la berge, elle prend plaisir à regarder les rêves des autres glisser devant elle. irène le connaît par cœur, le port, détectant tout de suite le dernier navigateur arrivé par hasard ou par économie dans ce bout du monde ; elle repère celui qui va partir et oublie vite ceux qui l’ont quitté sans un au revoir. Le séjour n’est pas cher ici. Comme le prix du mètre carré.
Grâce au chien, le contact est facile à établir avec les étrangers. Réservée, Irène ne s’autorise jamais le premier pas... après un verre, elle va se dégeler, prévient son mari en s’adressant à leurs invités - quand ils en ont - ce qui est devenu rare.
La dernière fois qu’ils s’étaient trouvés en mode réception, c’était chez leurs amis, Helena et Francis. Des ex-collègues à Richard. ils parlaient entre eux du lycée comme s’ils y étaient encore, propos complices d’anciens combattants de l’éducation, cette entreprise harassante qui consiste à fourguer un bagage à des élèves pressés de reprendre leur voyage culturel perso via internet. Dans ces circonstances, coite sur le canapé, l’épouse s’en tenait à un petit silence poli ponctué d’acquiescements divers. On ne lui accordait pas vraiment d’intérêt, elle qui avait dispensé son tout petit savoir dans le primaire, malgré une voix qui ne portait pas... Trop effacée à l’oral selon ses bulletins scolaires. Les années à venir risquent de la gommer davantage encore si elle n’y prend garde.
ici sur la berge, chaque matin et chaque soir, elle est l’événement qui passe. La sédentaire qui les envie... eux les aventuriers ! Ils ont des histoires qu’ils croient impressionnantes à raconter et elle se prête avec gentillesse au jeu.
Gérard et Liliane s’attardent durant le gros de l’hiver dans ce port tranquille doté de toutes les commodités pour pas plus cher que s’ils étaient à la maison. Ces gens-là ont fait leur calcul. Quand Irène arrive, précédée de son chien jaune, ils se tiennent sur le pont, ou bien la conjointe astique pendant que lui, en position dominante, lit le journal local. Le matin, ils sont cachés à l’intérieur, on entend la radio depuis la rive. Les informations. ils ne font pas de commentaires. L’actualité tombe comme la grêle. Ils n’y peuvent pas grand chose. Ils se sont extraits du déroulement des choses, ici et plus loin. Bientôt le départ... c’est la teneur de l’échange. On se rend compte qu’on a de moins en moins envie de bouger ! Ce soir, ils seront sans doute en courses, comme tous les lundis, avant aussi, à terre, ils faisaient les courses ce jour-là, l’entame de la semaine.
Plus loin, séjourne Christophe, l’homme de la Cassiopée. Sa péniche a transporté naguère des marchandises d’en haut vers la Méditerranée. La peinture blanche est un peu écaillée, comme le trait bleu qui souligne toutes les ouvertures. A la proue, une tête de femme avec de longs cheveux figés dans un vent éternel. Autour d’elle, un semis d’étoiles bleues. C’est de loin et pour le moment, la plus originale de toutes les em- barcations. L’homme est arrivé avec l’arrière-saison et n’a plus bougé. Seul à un âge où le corps a encore ses fringales. Moins de cinquante... mais un peu plus de quarante tout de même. Un beau grand brun aux yeux de châtaigne. Cela fait près de trois mois et il est toujours là. Le mystère intrigue Irène. Elle s’en est ouverte à son amie Marielle qui a tout de suite flairé là-dessous une affaire de cul. Il a une poule dans le patelin ! T’as qu’à lui demander ! Les questions frontales, ce n’est pas le mode de conversation qu’Irène affectionne.
Christophe garde des restes pour Icare. il a eu un Golden Retriever, il y a longtemps. C’est d’abord du chien mort qu’il a parlé, puis du chien quand il vivait. Le même exactement que le vôtre. Je l’emmenais partout... Danette, à cause de la couleur. Celle de vos cheveux d’ailleurs ! Elle avait souri. il a fallu tout l’hiver, une succession de micro-conversations, de cafés ponctués de silence pour qu’elle se laisse apprivoiser, bien plus lentement que le chien.

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5 juin 2019 3 05 /06 /juin /2019 10:09
Requiem pour Gabrielle  Hard boiled ETT Collection Borderline  > 19,00 €

Requiem pour Gabrielle Hard boiled ETT Collection Borderline > 19,00 €

1

 

 

   L’alcool lui provoquait des céphalées. Des clous de madrier dans le crâne. Debout au pied du lit, elle fixait avec dégoût l’homme qui s’étalait au travers du matelas. Il n’avait plus rien du type agréable et charmant de la veille. Avec ses fesses blanches dont les poils lui sortaient du cul tel un buisson d’épines, son dos velu pommelé de sueur, et son ventre flasque nourri de déjeuners d’affaires et d’alcool fort. La chair gélatineuse se répandait de chaque côté comme si elle était en train de fondre. A ce régime-là, peu de chances qu’il passe la cinquantaine. Les draps froissés encore humides lui donnaient l’impression d’un nid de serpents en ébullition. Elle aurait bien pris une douche, mais hors de question de réveiller le jeune commercial. Son nom lui échappait. Il avait dû le lui dire. Aucun souvenir, à croire que c’était volontaire.       

  Le repas avait été agréable, et le vin excellent. Le champagne avait coulé à flots. Il l’avait même séduite avec une certaine finesse, ignorant que les dés étaient pipés. C’était elle qui l’avait accosté, c’était elle qui l’avait emmené dîner, c’était elle qui avait proposé de prendre une chambre, et cela bien avant le dessert. Le jeune cadre était en déplacement professionnel, avec une suite grand luxe à l’hôtel Mercure des Halles. Bien sûr, elle avait rapidement vu l’alliance à son doigt. Pas vraiment son problème, elle n’avait forcé personne. Elle l’avait désiré, elle l’avait même trouvé beau. Fallait vraiment qu’elle ait envie de s’avilir… Mais dès qu’il l’avait fait jouir, par deux fois, et assez bien d’ailleurs, elle avait de nouveau senti ce brouillard corrosif et brutal s’emparer d’elle.

  Elle avait chaud, elle avait froid, elle asphyxiait. Son mal au crâne empirait. Le jour se levait et pénétrait par les interstices des rideaux mal tirés. La chambre empestait la transpiration acide et le sperme rance. Ce con lui en avait mis partout. L’image du type à califourchon sur elle en train de se branler lui revint en tête. Un haut-le-coeur. Fallait qu’elle arrête ce genre de conneries. Elle ramassa ses vêtements éparpillés aux quatre coins, enfila sa culotte et son t-shirt en silence. Elle quitta la chambre tout en finissant de s’habiller dans le couloir. L’ascenseur était plein et le hall déjà bondé. On suffoquait, une serre sous un soleil de plomb saturée de désinfectant et de senteurs artificielles. Elle le traversa comme un clandestin à une frontière mexicaine. Cinq heures trente du matin. Paris ne s’éteignait jamais. Elle avait besoin d’une longue marche. Vider son esprit, ne laisser aucun souvenir remonter, aucune image, aucune scène défiler de nouveau. Le sas de sécurité grinça. Le froid et l’humidité la cueillirent violemment. Une légère bruine noyait l’atmosphère. Elle passa son sac en bandoulière, et s’engagea rue de Rivoli.

  Cela faisait un an qu’elle était en France, un an tapie dans l’obscurité de la capitale, un an à se fondre dans cette masse informe de gens futiles et superficiels. Ces gens qui étaient nés loin des bombes et des bombardements, qui n’avaient jamais connu la peur viscérale des kamikazes et des attentats, et qui ne s’étaient jamais retrouvés piégés dans un immeuble prêt à s’effondrer, ou face à trois enculés armés de machettes. Ces gens pour qui chaque jour semblait être une fête de fin d’études… Et dont les seules préoccupations se résumaient à toucher leur salaire en fin de mois, la popularité de leur profil sur les réseaux sociaux, ou les résultats sportifs de leur équipe préférée. Les vieux picolaient sec, les jeunes se shootaient à partir de douze ans. Ce monde partait en couille… Elle avait étudié l’histoire dans son enfance. Elle s’était passionnée pour la Seconde Guerre mondiale, et le romanesque ou le romantisme, c’était selon, de la résistance sous l’occupation allemande. Ce combat qu’elle avait toujours cru noble. Le sentiment d’appartenir à un groupe, à une famille, unis dans un même combat. Les liens d’une cause juste, ensemble contre le mal absolu. Survivre, se battre, boire, manger et baiser comme s’il n’y avait pas de lendemain… Parfois, elle oubliait dans quel camp elle se trouvait… Comme sa mère, elle idéalisait.

  Paris ne ressemblait en rien à ce qu’elle avait imaginé. Cette ville n’était qu’une vitrine pendant les fêtes de Noël. Devant : la lumière et les strasses. Derrière : des mannequins en plastique animés par des cordes et des moteurs… Une bonne guerre, une bonne oppression, une bonne dictature pour remettre les vraies valeurs en place. Que chacun choisisse son camp. Pas de tiédeur : les salauds d’un côté, les courageux de l’autre. Elle ne supportait pas tous ces moutons de Panurge qui ne vivaient que pour eux-mêmes et leurs plaisirs. Aucune conscience de ce qui se passait à travers le monde. Leur arrogance lui donnait la gerbe et entretenait sa rage. Cette tension électrique qui ne la lâchait pas… Même si bien souvent, au fin fond de ses entrailles, elle enviait leur futilité, leur sourire, leur joie, leur bonheur. Ce bonheur qu’on lui avait arraché. Parfois, elle rêvait de voir cette ville en feu, de la réduire elle-même en cendres, juste pour le plaisir, juste pour qu’ils partagent son incommensurable désespoir. Putain, arrête de délirer ma grande .

  La jeune femme traversa la place de la Bastille comme si elle était encore nue, ou dans le viseur d’un sniper. L’immense rond-point était déjà en pleine effervescence. Des hurlements, des cris, des klaxons, l’odeur asthmatique du caoutchouc brûlé. Elle descendit les marches qui la menèrent le long des effluves. Ses mains et ses bras la démangeaient. Ses cicatrices rugissaient, palpitaient. Elle n’était pas contre un peu d’action. Une bonne dose d’adrénaline. Mais le couloir qui longeait les bateaux était vide, pas de dealers, pas de racailles, pas de zombies. Les clochards, elle respectait, pas touche. Arrivée au bout du canal, elle remonta les escaliers usés qui sentaient la pisse et la misère, et se retrouva devant l’Institut médico-légal. Un contrôle de police au carrefour. Pas besoin de tenter le diable et sa cohorte de démons. Elle tourna aussitôt boulevard Diderot pour se retrouver juste devant la gare de Lyon. Le soleil se levait. Trop de monde, trop de témoins, elle ne pouvait tout de même pas provoquer quelqu’un. Résignée, elle sauta dans le premier train pour Boissy-Saint-Léger, direction La Varenne-Saint-Hilaire. Gabrielle s’endormit dans la rame presque déserte. Les trois enculés l’attendaient de l’autre côté.

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23 mai 2019 4 23 /05 /mai /2019 11:39
Le non-partant de Christophe Sainzelle ETT : Collection Dépendances

Le non-partant de Christophe Sainzelle ETT : Collection Dépendances

 

1

 

Éric Debussy tend son ticket à la femme peu amène derrière le guichet. La cinquantaine, brune, le visage rond, elle porte un maquillage outrancier qui ne parvient pas à dissimuler un gros pois chiche au coin de son nez. On voit qu’elle a conscience d’occuper l’un des postes les plus stratégiques de la République. Le PMU rappelle régulièrement à ses employés qu’ils sont les meilleurs collecteurs d’impôts de l’État. Elle glisse le pari d’Éric dans la machine sans faire l’un des commentaires hauts en couleur qu’elle réserve aux habitués. Éric en a subi quelques échantillons durant le temps où il a attendu son tour. Il est venu faire son jeu dans ce bar PMU, car il se trouve à proximité de la mairie de Reims.

— Vous avez fait une erreur, annonce la préposée. Il ne passe pas.

Elle lui rend le ticket. Éric le vérifie et constate qu’il a oublié un cheval dans le quinté du jour. Quel trotteur voit-il terminer cinquième de la course ? Dans la précipitation, il n’a pas emporté le Paris-Turf où il a noté son pronostic. Quand il a fait son jeu, la veille au soir, il se souvient seulement avoir longtemps hésité entre le 7 et le 9.

— J’ai un doute, dit-il, confus.

— Il y a des gens qui attendent, monsieur…

Éric remet sa pièce de dix francs dans sa poche et sort de la file. Il regarde l’horloge qui indique 10 h 45. Il est incertain. Le mariage est prévu à onze heures. Il a encore un peu de temps devant lui. Et la règle dit qu’il ne faut jamais modifier ou renoncer à un jeu au dernier moment. Il l’a vérifiée plusieurs fois à ses dépens. Il se dirige vers le tableau où se trouve la liste des partants. De nouveau, il est incapable de trancher. Il aime bien les deux chevaux. L’un, limité, mais brave, adore la distance et le parcours. L’autre, un provincial prometteur, découvre l’hippodrome de Vincennes. Ils ont, chacun à leur manière, de parfaits profils de cinquième. Lequel a-t-il choisi, hier ? L’horloge menace. 10 h 49, lit-il sur le cadran. Il n’a que dix francs sur lui, ce qui l’oblige à se décider. Il tranche pour le jeune qui monte à Paris plein d’espérance. Il coche le 9 et se dirige vers le guichet. I

l se joint à la file des turfistes. Le premier s’écarte rapidement. Le deuxième est tout aussi prompt. Le troisième de même. D’où il est, Éric ne voit pas l’horloge, mais il lui semble qu’il lui reste cinq bonnes minutes. En courant, il arrivera juste à temps pour le mariage. Le quatrième turfiste interrompt la cadence parfaite de la file. La guichetière plaisante avec lui. Elle lui rend un ticket que la machine refuse de valider.

— T ’as coché deux fois le 8, Dédé !

— M’étonne pas, y’a tellement de cases ! Faut être ingénieur pour jouer aux courses, maintenant !

Au lieu de quitter la file comme lui-même l’a fait, le type ouvre son journal et cherche l’oiseau rare parmi le millier d’informations contradictoires qu’offre la rubrique tiercé d’une course de chevaux. Il hésite à haute voix, et ses atermoiements irritent Éric. La femme au pois chiche y ajoute ses commentaires ineptes. Il finit par choisir le 2, la date de naissance de sa fille, bafouant ainsi les lois les plus élémentaires du turf.

— Bah, c’est comme ça qu’on gagne, quelquefois ! tonne-t- il.

Après avoir fait un dernier tour d’horizon de l’actualité du bar, Dédé et la femme se disent à demain. Éric valide enfin son jeu. Il jette un oeil à l’horloge. 11 h 13 ! Affolé, il hâte le pas, et une fois dehors, court jusqu’à la mairie, distante de deux cents mètres. Sur le perron, deux mariés se font photographier dans une liesse générale. Éric a beaucoup de mal à fendre la foule agitée. Dans le hall immense, il est accueilli par un brouhaha composé par une faune endimanchée. On aperçoit des mariées en robe blanche, des enfants qui courent dans tous les sens, des belles-mères omniprésentes et des photographes fébriles. Éric erre au hasard, perdu dans le centre névralgique qui mène à un dédale de salles. Les mariages fusent de toutes parts. Il capte enfin une employée derrière un pupitre qui, il l’espère, maîtrise le labyrinthe dans lequel il est piégé. Elle renseigne un couple. Deux autres personnes attendent après eux. Elle est concise et efficace, et il peut rapidement poser la question qui lui brûle les lèvres depuis son entrée dans la mairie.

— E xcusez-moi, madame. Le mariage d’Éric Debussy se déroule dans quelle salle ?

Elle consulte le cahier du jour :

— Salle 23. Au premier étage. Vous prenez le grand escalier, là, lui dit-elle en le lui montrant du doigt. Une fois en haut, c’est sur votre gauche. Tout au fond. Vous ne pouvez pas vous tromper.

— Merci beaucoup.

— Mais dépêchez-vous monsieur, le mariage va bientôt se terminer.

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4 février 2019 1 04 /02 /février /2019 17:46

Jean-Philippe Monjot ETT / Collection Borderline 212 pages 18,00 €  www.territoirestemoins.net

 

Troubles dans le bocage

1

 

 

Des jonquilles précoces paraient les prés, promesse de renouveau. Mon portable sonna à une heure du matin, promesse d’un cauchemar.                                                                                   

Je m’étais couché tôt, ça me réveilla bougon. Rien d’inhabituel, pourtant ; une urgence. Seul dans ce coin des Combrailles, je suis le seul d’astreinte, forcément. Tout essoufflé, le capitaine Gillais s’excusa. Il avait un drôle de ton : « J’ai besoin de vous. Vite. C’est une vraie boucherie ! » Ça s’était passé à La Brogne, un lieu-dit de la commune de Verghères. Jean-Stéphane Dubourg possédait là une petite exploitation, un élevage de chèvres ; un jeune original, mais sympathique. Il s’était installé dans le pays deux ans auparavant. Je lui avais déjà rendu visite. Ignorant de quoi il retournait, je décidai de prendre tout mon attirail. Habillé à la diable, j’avalai un café réchauffé au micro-ondes. J’engouffrai mes mallettes dans le Range. Je démarrai.                                           Jamais un gendarme de la brigade de Saint-Sauveur ne m’avait appelé pour une urgence. D’ordinaire, c’est l’exploitant qui téléphone, ou son fils, ou sa femme. « U ne vraie boucherie » ? Il parlait de quoi ? Le capitaine Gillais, je le 8 connaissais pour être venu chez lui à cause du passe-temps de Madame. Trois Shih-tzus. Au croisement de la D987 et de la D122, deux de ses hommes m’attendaient dans leur fourgon. Je baissai la vitre.

 — Qu’est-il arrivé ?

— Le capitaine vous a pas expliqué ? J’affectai une mine dépitée.

— Bon, écoutez, il est là-bas, il vous dira. Vaut mieux que ce soit lui, hein ?

On s’engagea sur la D122. J’étais derrière eux. Après un kilomètre, on bifurqua pour le chemin de terre qui mène chez Dubourg. Quelle foutaise ! Je savais où il habitait, le chevrier, pourquoi avait-il fallu qu’ils m’escortassent ? Seul avec mon Range, j’aurais été plus rapide. On se traînait sur ce chemin chaotique. Des branches cinglaient mon pare-brise. Sous nos pneus, les flaques giclaient leur eau brune, c’était tout boueux, tout poisseux. Ce que je découvrirais quelques minutes après allait nous plonger plus loin dans le poisseux, une chape qui nous engluerait des mois durant, jusqu’à nous asphyxier.

— Enfin ! Gillais râla avant que je ne fusse descendu de voiture.

— Bon sang, allez-vous me dire ce qu’il y a ?

— Un massacre. Venez.

Je récupérai mon barda. Nos bottes s’enlisaient dans la gadoue du terrain de Dubourg. Il l’avait acquis pour pas grand-chose. Huit hectares dans un renfoncement rempli de broussailles et de ronces, boisés de sapins et de hêtres ; un terrain pissou, comme on dit par ici. Pour la chèvre, ça va bien, pensai-je, l’animal bouffe de tout, ça défriche. Mais dans les Combrailles, un éleveur sérieux, ça donne dans la vache, pas dans la chèvre. Caprins ou volailles, c’est pareil. On a beau posséder un tracteur dernier cri, avec GPS et climatisation, dans la tête, rien ne change : la basse-cour, ce n’est pas une affaire d’homme. Où était-il, le chevrier ? Je ne l’avais pas vu, ni lui, ni sa compagne. Cette nuit sans lune m’enveloppait. Qu’est-ce que je fichais là ?

Sur le seuil de la chèvrerie, je ne perçus aucun bêlement. Curieux. Mes semelles collaient sur le béton. Qu’est-ce qui collait comme ça ? Dans mon sac, je saisis ma loupiote spéléo que j’utilise en intervention. Du sang partout. J’ajustai la lampe frontale : une dizaine de bêtes gisaient sur la dalle, l’une d’elles avait des mouvements réflexes. L’odeur cuivrée du sang qui avait giclé jusqu’aux murs saturait mes narines. On pataugeait dans une mélasse de crottes, d’hémoglobine et de paille.

— Voilà ! Je n’ai personne pour ce type de… d’affaire. Je me suis dit que vous pourriez nous livrer une expertise.

— Capitaine… Trop aimable, répondis-je. D’ordinaire, je soigne les bêtes vivantes.

— Les salauds ! Il me reste rien ! Je n’avais pas aperçu Dubourg, dans un coin, prostré sur son tabouret de traite.

— C e sont celles qui entraient en lactation. Début mai, on prévoyait de démarrer la fromagerie. Je deviens quoi ? Je me réfugie dans la forêt ? Je vis de la cueillette des glands ?

— Ne dites pas de bêtises, mon vieux. Même si ces vauriens n’y sont pas allés à l’aveugle, vous avez d’autres bêtes.

Je suis mauvais pour les condoléances. C’est vrai, il aurait du mal à s’en remettre. Pauvre gars, déjà qu’avec sa compagne et sa gosse ils vivaient comme des romanichels dans un mobilhome, sans eau courante ni électricité.

— Vous avez dit « ces vauriens » ? Gillais braquait sa torche sur moi.

— Avez-vous l’habitude d’immobiliser une chèvre ? Il fit une moue négative. Vous devez prêter attention aux cornes. Vos deux mains s’en occupent. Par conséquent, quelle est la troisième main qui tue, si ce n’est celle d’un complice ?

Je m’étais approché d’un cadavre. Je m’agenouillai, cherchant une blessure.

— Pas moyen d’avoir plus de lumière ?

Gillais éclaira la bique étalée dans son sang et sa merde. J’examinai sa tête flasque.

— S a femme est partie coucher la petite chez la grand-mère, me chuchota-t-il, elle vit pas loin. Ça vaut mieux, non ?

J’acquiesçai et poursuivis.

— Ce sang collant indique que le carnage a été perpétré il y a peu. À quel moment vous a-t-il prévenu ?

— Dès que nous sommes rentrés, fit Dubourg.

— Ils étaient chez des amis en Corrèze, appuya Gillais.

— A lors de deux, ils étaient trois. Un troisième pour surveiller.

Je me piquai au jeu de l’expert criminel.

— Avant de passer à l’action, probable qu’ils vous ont espionné. Vous n’avez rien remarqué ces temps-ci ?

— Non, objecta Dubourg. Enfin, que la plupart me regardent de travers, ça, j’ai remarqué !

— Allez-vous me dire de quoi elles sont crevées, ces chèvres ? trépigna Gillais.

— J’y suis.

J’accorde que mon assurance trancha avec l’ambiance macabre qui régnait.

 

 

 

 

 

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29 décembre 2018 6 29 /12 /décembre /2018 10:10
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