L'auberge d'Éléni Alixe Sylvestre Collection dépendances 224 pages
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De nouveau la saison des pommes à la peau piquée de rouille,
craquantes sous la dent, avec cette pointe d’acidité venue de la
mémoire des hivers. Une science gravée dans la chair du tronc,
en cernes concentriques, à l’instar des cédéroms des années
80. Les pluies du printemps conjuguées aux rayons de l’été
avaient accompli leur oeuvre. Le vieil arbre du jardin croulait
sous les fruits à prendre. Joie d’octobre, chaque fruit dérobé
avec précaution comme la main d’un amant sur un sein.
Tous les ans, le couple portait sa récolte à la coopérative
pour en presser le jus ambré. Quelque soixante-quinze kilos
convertis en une cinquantaine de litres, à siroter tout au long
de l’année, le surplus serait offert aux proches. Un rituel associé
à l’arrière-saison, ce moment de plénitude juste avant le départ
des hirondelles, les fils dégarnis, les nids vides. Quand s’insinue
jusque sous les toits, au creux des lits, l’appel de l’ailleurs.
La branche transversale principale gardait encore la blessure
occasionnée par le frottement des cordes qui soutenaient la
balançoire des deux enfants et celle plus récente des trois
petits-enfants. L’aîné de cette descendance, Arthur, entré en
adolescence, s’adonnait désormais à des jeux plus électroniques
que la balancelle suspendue au pommier du jardin de Papi.
Pendant des années, le gamin, rejeton bien-aimé plein
d’énergie, avait tenté, chaque mercredi, du bout de ses baskets,
de shooter dans les gros nuages, ceux qui faisaient de l’ombre
sur ses activités de plein air associées au ballon. Depuis peu, il
avait investi la vieille caravane oubliée au fond de la propriété
et s’y terrait, en silence, le nez sur l’écran. C’était sa cabane.
Sa grotte. Parfois il y dormait nu. Tantôt Robinson Crusoé,
tantôt Davy Crockett, héros muni d’un téléphone portable
anachronique.
Gabriel déboucha une bouteille, leur en versa chacun un
verre et les partenaires savourèrent l’élixir en se regardant sans
se voir. A la façon de ces couples unis depuis si longtemps,
qu’ils ne forment plus qu’un personnage bicéphale, avec un
seul avis sur tout. Comme les automnes précédents, l’homme
s’exclamait que le breuvage était fameux. Gorgé du soleil d’un
été généreux.
Pas de réponse de l’épouse à ces banalités récurrentes, juste
un hochement de tête. Dialogue de sourds, chacun retranché
dans son petit monde à tiroirs que l’autre croit connaître par
coeur.
« Merci l’ancien », murmura Gabriel en levant son verre
plein. Il avait l’habitude de converser avec son arbre et parfois,
percevait un frémissement du feuillage, consécutif à ses paroles,
surtout quand il s’agissait d’un compliment.
Emma laissait filer son regard au loin, décryptant un paysage
désertique superposé au verger languissant. L’épouse muette
secoua sa chevelure mordorée, éparpillant les perles qui la
garnissaient à son insu. En fin de journée, le soleil inondait
la cuisine, l’épicentre de leur mouvance quotidienne, le lieu
d’une connivence rarement troublée par des éclats de voix.
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