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27 mai 2016 5 27 /05 /mai /2016 19:15
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7 mai 2016 6 07 /05 /mai /2016 17:10
Une nouvelle enquête du commandant de police Ange Morazzani
Une nouvelle enquête du commandant de police Ange Morazzani

CHAPITRE 1

La réunion avait commencé depuis moins d’un quart
d’heure. Déjà Carole avait décroché. Non pas parce qu’elle se
déroulait en anglais. Cette langue dans laquelle s’exprimaient
les participants avec plus ou moins de bonheur, lui était familière.
Si Carole s’était volontairement mise en retrait, c’était
en raison de la présence de son patron à ses côtés. Il n’appréciait
pas qu’elle lui vole la vedette en intervenant dans le
débat. Pour lui, la technique était une affaire d’hommes. Sans
doute n’était-il pas le seul à le penser, car il n’y avait que deux
femmes parmi la vingtaine de personnes assises autour de la
longue table rectangulaire.
La salle de réunion se situait au quarante-troisième et dernier
étage de la tour Framatome, à La Défense. À travers ses
larges baies vitrées, on découvrait tout Paris et ses environs.
Avec le temps, Carole s’était accoutumée aux ascenseurs ultra-
rapides qui propulsaient leurs occupants jusqu’au sommet
de cette tour noire en forme de parallélépipède, dominant les
autres gratte-ciels du quartier. À son achèvement, en 1974, la
tour Fiat ‒ c’était sa dénomination d’alors ‒ était la plus haute
de France. Bien que ce record lui ait depuis été ravi, ses cent
quatre-vingts mètres de hauteur, sa façade de granit noir et ses
deux mille huit cents fenêtres aux vitres fumées, avaient de
quoi impressionner. Son architecture était, disait-on, inspirée
du film de Stanley Kubrick, 2001, Odyssée de l’espace.
C’est là que, depuis presque dix ans, se tenaient les grandmesses
concélébrées par les entreprises chargées de la construction
de la centrale nucléaire de Daya Bay, à proximité de
Hong-Kong. Framatome et son associé Spie-Batignolles,
Campenon Bernard, l’Anglais General Electric et EDF qui
assurait la coordination technique de l’ensemble, s’y réunissaient
régulièrement. Face à eux, leur client commun, une
joint-venture sino-hongkongaise, représentée par une imposante
délégation, à la tête de laquelle se trouvait bizarrement
un ingénieur texan.
Depuis longtemps, Carole prenait plaisir à observer le comportement
des participants. Elle s’ingéniait à anticiper leurs
réactions. Untel était discret mais pertinent. Celui-là ne perdait
jamais une occasion de se faire remarquer. Cet autre était
réputé pour son intransigeance. Au fond, elle les aimait bien
tous. Au fil des ans, ils étaient devenus une sorte de famille.
Le mot « acteur » aurait d’ailleurs été plus approprié que celui
de « participant », car il y avait une part de théâtre dans
ces confrontations périodiques. Le déroulement des rencontres
était bien rodé. On s’y livrait à d’interminables échanges
contradictoires avant de trouver immanquablement un compromis,
en fin de réunion. L’objectif de chacun était de préserver
ses intérêts tout en ménageant un client exigeant qui
veillait au respect scrupuleux du contrat, une bible volumineuse
réglant les moindres détails de l’opération.
Pour l’heure, Carole, qui avec son chef de service représentait
EDF, savourait la fraîcheur des locaux, car il faisait chaud,
ce vendredi 2 juillet 1993, une chaleur orageuse, sans le moindre
souffle d’air. En sortant de la station du RER, lorsqu’elle
avait traversé la dalle pour gagner la tour, elle avait senti s’abattre
sur elle tout le poids de cette touffeur estivale. Elle en appréciait
d’autant mieux la bulle climatisée dans laquelle elle
baignait maintenant. Lasse d’entendre, à longueur d’année, les
mêmes arguments, les mêmes questions et les mêmes réponses,
elle ne suivait les débats que d’une oreille distraite.
Perdue dans ses pensées, elle fut brusquement extraite de sa
torpeur par l’arrivée d’un homme qui venait de pénétrer dans
la salle. Il se présenta, Alain Rocher, en s’excusant de son arrivée
tardive, due à un incident ferroviaire. Ingénieur à l’usine
de Chalon-sur-Saône, dans laquelle Framatome fabriquait ses
plus gros composants, il venait tout juste d’être promu responsable
des cuves de la centrale. C’était sa première apparition à
La Défense. La quarantaine, grand, plutôt costaud, le cheveu
légèrement grisonnant, le visage hâlé – sans doute rentrait-il
de vacances ‒ il avait plutôt fière allure.
Malgré ses kilos en plus, ses cheveux en moins et la quinzaine
d’années qui les séparaient de leur dernière rencontre,
Carole le reconnut sans peine. De son côté, il n’eut aucun
mal à l’identifier, car le temps n’avait laissé que peu de traces
sur la jeune femme. Elle avait conservé son allure juvénile, les
traits fins de son visage et la longue chevelure brune, presque
noire, qu’elle arborait quand elle était étudiante. Avec l’âge,
elle s’était simplement épanouie. Ce fut surtout son regard
d’une extrême douceur et ses yeux clairs, esquissant un perpétuel
sourire, qui frappèrent Alain, des yeux dont il n’avait
pu détacher les siens la première fois qu’il l’avait vue. Son élégance
aussi le frappa. Plus jeune, elle ne prêtait guère attention
à sa tenue vestimentaire qui se réduisait à un jean délavé et
à un T-shirt sans forme. Aujourd’hui, elle portait une robe
légère et colorée, du dernier chic. Parfaitement ajustée et largement
décolletée, elle dévoilait plus qu’elle ne laissait deviner
une poitrine haute et ferme. Cette vision furtive transporta le
nouveau venu une vingtaine d’années en arrière.

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22 mars 2016 2 22 /03 /mars /2016 19:06
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29 novembre 2015 7 29 /11 /novembre /2015 17:12
Sortie de route

« Sortie de route » Laura Carrere

ETT / Territoires Témoins Collection Dépendances

BLIND DATE

Tout est histoire de prénoms. Tu t’appelles Samantha, tu

seras coiffeuse. Tu t’appelles Adhémar, tu seras écrivain ou

diplomate à Washington. Tu t’appelles Sixtine, c’est que tu

es noble, ou au moins, pleine aux as. T’appeler Sixtine et

naître fille de vignerons beaujolais, avoir neuf de moyenne en

troisième et ressembler à un pot à tabac comme dirait mon

père, désolée ma cocotte c’est pas possible. Tu as dû te gourer

quelque part. Il y a erreur.

N’empêche. Qu’est-ce que je peux y faire, moi ? Surtout,

qu’est-ce qui leur a pris à eux, devant le berceau en forme de

bac Ikea monté sur roulettes de la maternité de Villefranche-sur-

Saône, entre la grand-mère sous le fichu et le grand-père

qui fumait la pipe sous mon nez de marmot ? Ils ont cru

qu’ils avaient gagné au loto ou quoi ? Ils se sont dit qu’avec

mon patrimoine génétique, je deviendrais miss Monde ou

prix Nobel ? Le plus beau c’est quand même la combinaison

Nom, Prénom, Profession. Je vous le donne en mille. Michon,

Sixtine, apprentie-pâtissière. Vous ne trouvez pas qu’il y a un

truc qui cloche ?

Le physique, avec ça. Ambiance 95-80-95 de large sur un

mètre cinquante-cinq de haut, presque pas de ventre mais

énormément de fesses, et une poitrine à ne plus savoir qu’en

faire. Il n’y a que mes cheveux, noirs et bouclés, qui sont à

la hauteur. Ils font ce qu’ils peuvent, eux, ils se donnent les

moyens. La voix, aussi ; je peux à la rigueur donner du Sixtine

au téléphone. Le reste, il faut oublier… Oublier, facile à

dire, mais je me le coltine tous les jours. Et vous croyez que

ça m’aide pour me caser, ça ? En cinq ans, deux hommes ;

le premier vraiment trop Michon et pas du tout Sixtine, qui

faisait un bruit de vidange en avalant sa soupe ; le deuxième,

aussi enthousiaste qu’un croque-mort aux heures travaillées.

Sinon, rien, le néant. Et ce n’est pas dans mon travail, entre

les pâtissiers bedonnants et les clients troisième âge, que je

vais me dégoter le bon. D’ailleurs, à la boutique, je fais attention.

Souriante mais professionnelle. Pas d’embrouille, je tiens

à mon emploi, moi. Je sais, de l’extérieur on se dit c’est quoi ce

boulot foireux, t’as pas de RTT et tu sens le gâteau que ça en

est écoeurant, mais toute ma vie j’ai rêvé de travailler dans une

pâtisserie, on me ferait balayer les toilettes que j’y serais bien.

Pour aller au boulot je prends le train tous les matins, toujours

le même. 7 h 52 à Saint-Germain, 8 h 05 à Lyon-Part-Dieu.

Si je compte une marge de sécurité de deux minutes je

dois me laver les dents à 7 h 36. C’est de la mécanique de précision.

Dans le train, je m’assieds toujours au même endroit.

Voiture 14 place 48. La voiture 14, c’est bien entendu pour

gratter les trente secondes de marche à mon arrivée à Lyon

Part-Dieu. Vous aurez bien remarqué, tout le monde fait ça.

Les gens passent leur temps dans des boulots nuls et des loisirs

nuls, mais quand il s’agit d’économiser une microseconde de

trajet, trouvez-m’en un qui ne calcule pas. Bon d’accord, la

place 48 c’est de la routine pure. Et même ce n’est pas un

choix si adroit que ça, la place 48, à bien cinq mètres de la

porte coulissante. Mais bon, maintenant c’est l’habitude, et

comme tout le monde fait comme moi, tout le monde a son

petit fauteuil à lui, il est bien rare qu’on me la pique.

Dans le train, je comate en écoutant Couleur 3 sur mon

iPhone. Les collègues à la boutique se moquent de moi, « Vasy

Couleur 3 c’est ringue, faut écouter Sky c’est top ». Ben oui

mais moi, Sky, je ne peux pas. Dès le matin, les barrissements

de l’autre qui hurle sa joie de vivre dans le poste pour te la

contaminer, impossible. Couleur 3 ça me berce, ça prolonge

un peu ma nuit. Souvent même, je m’endors.

Souvent, mais pas depuis un mois, enfin depuis que j’ai vu

l’autre beau gosse, là, en face de moi, enfin non pas vraiment

en face, en face mais en biais vous comprenez ? La bonne position

pour le mater sans arrêt en toute impunité, surtout qu’il

fait nuit dehors et assez noir dans la voiture. Lui, place 39, moi

place 48, tous les matins. Cinq mètres nous séparent pendant

treize minutes. Je ne le vois jamais monter ni descendre, il me

précède et me laisse descendre la première. A la montée je le

frôle en lui tournant le dos, mais je descends de l’autre coté de

la voiture. J’ai toujours fait ça et je ne voudrais pas qu’il croie

que je change mes habitudes pour ses beaux yeux.

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27 novembre 2015 5 27 /11 /novembre /2015 18:22
Léo,  tout faux
Léo, tout faux

Léo , tout faux Collection Dépendances

14 août 2013

Sandrine est prête à partir, son Mac et ses affaires bien rangés

dans ses tiroirs. Elle a tout mis sous clef et passé un coup de

lingette sur son bureau. Comme s’il n’y avait pas les femmes de

ménage pour ça ! A part son téléphone, il n’y a plus rien. C’est ce

qu’exige son patron, un bureau bien net tous les soirs, sans aucune

trace de la journée de travail. Il ne faudrait pas qu’elle s’avise de

laisser traîner un crayon, une gomme ou une feuille de papier,

il l’appellerait sur son portable pour l’engueuler et l’obligerait à

revenir. Ça lui est déjà arrivé.

Il est presque vingt heures en ce mercredi soir, elle est lessivée

et n’a qu’une idée en tête : rentrer chez elle le plus vite possible,

grignoter quelques fruits en zappant sur la télé, prendre une

bonne douche et se mettre au lit. Demain, pont du 15 août.

Elle s’apprête à appeler son boss pour lui dire qu’elle part quand

ça sonne sur la ligne privée. Elle se tâte pour savoir si elle va

répondre. Après quatre sonneries l’appel sera automatiquement

basculé dans son bureau, elle pourrait donc laisser sonner, mais

elle sait qu’il n’aime pas ça, et puis ce sont toujours des VIP sur

cette ligne, alors elle décroche.

- Uniphone, bureau de Pierre Mahon, bonsoir.

- Cabinet du premier ministre, passez-moi Mahon !

Une voix désagréable, sèche, nasillarde, et pas de salutation,

pas de présentation. C’est bien d’un politique, ça !

Elle transfère l’appel.

- C’est le cabinet du PM, je vous le passe ?

Il hésite. Avec les politiques il n’y a que des emmerdes en

général. Mais il se méfie d’eux, alors il décide de prendre l’appel.

- Euh… Il est huit heures, je peux partir ?

- Allez-y, et bon week-end.

- Et vous, bonnes vacances, Monsieur.

Elle a raccroché, il a son correspondant en ligne, la voilà libre.

- Pierre Mahon, bonsoir. A qui ai-je l’honneur ?

- Vous avez un enregistreur sur ce téléphone ?

- Euh, oui, évidemment.

- Bien. Mettez-le en marche !

- Pardon ?

- Je vous dis d’enregistrer cet appel, je pense que vous aurez

besoin de le réécouter. C’est clair ?

- Non mais ! Qu’est-ce qui vous prend de me parler sur ce ton ?

Et d’abord qui êtes-vous ?

- Bon, faites comme vous voudrez ! Voici le message que je

suis chargé de vous transmettre. Ecoutez bien, je ne le répéterai

pas. Vendredi, vos services vont vous annoncer qu’il vous manque

dans les deux cents millions sur vos prélèvements du 10 août.

Deux cent huit, pour être précis.

- Quoi ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Si c’est un canular

pour la télé, c’est de très mauvais goût, je vous le dis tout

de suite !

- Ce que je viens de vous dire est la simple réalité. Votre sécurité

informatique est tellement mauvaise que nous avons pu tranquillement

détourner des millions de prélèvements bancaires. A

l’heure qu’il est, cet argent est hors de votre contrôle, bien au

chaud, quelque part dans un paradis fiscal.

- Bien, vous avez dit ce que vous aviez à dire ?

- Je n’ai pas fini…

- Moi si ! je n’ai plus envie d’écouter vos sornettes, plus du

tout !

- Si vous raccrochez, je ne vous rappellerai pas et vous le regretterez

amèrement. Réfléchissez un peu. Si je dis vrai, vous avez

plutôt intérêt à m’écouter jusqu’au bout. Qu’avez-vous à y perdre ?

- Mon temps, Monsieur, mon temps ! Tout simplement.

- En raccrochant vous perdrez beaucoup plus que du temps,

croyez-moi ! Mais c’est comme vous voulez…

- OK. Allez-y, je vous écoute. Deux minutes, pas une de plus.

- Alors, voilà ce que j’ai à vous dire. Quand vous aurez acquis

la certitude que nous avons bel et bien détourné tout cet argent,

vous pourriez être tenté de prévenir la police. Ce serait une très

mauvaise idée. Je le saurais très vite et j’expédierais aussitôt à

Médiapart un dossier complet expliquant comment le puissant

groupe Uniphone s’est fait rouler, combien nous avons détourné

et aussi combien nous aurions pu prendre si nous avions voulu,

c’est-à-dire des milliards en vidant les comptes de vos abonnés.

Tout le monde découvrirait que la sécurité de votre informatique

n’est ni faite ni à faire. Vous seriez ridiculisé, vos abonnés

perdraient confiance et c’est par millions qu’ils se précipiteraient

pour annuler leur autorisation de prélèvement, vous auriez à

coup sûr des centaines de milliers de désabonnements. Le cours

de votre action dévisserait, votre groupe deviendrait opéable. On

vous demanderait des comptes. Bref, je ne donnerais pas cher de

votre peau après une telle catastrophe.

Son correspondant marque une pause, il ne réagit pas.

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26 novembre 2015 4 26 /11 /novembre /2015 17:59
Squatteurs' story
Squatteurs' story

Squatteurs'story / Nancy seventies d'Alexis Gleiss

(Prix des lecteurs de Lorraine 2010)

« Par un beau soleil printanier, Monsieur Bertin, en sa qualité
de maire de notre ville, a inauguré hier après-midi, en présence
de nombreuses personnalités de la région, la tour Ville Vieille au
coeur du vieux Nancy.
« On se souvient des incidents qui avaient éclaté voici plus
d’un an, alors que le projet n’était encore qu’à l’étude. Des riverains,
une minorité il est vrai, avaient résolument manifesté leur
mécontentement. Aujourd’hui, sans doute ont-ils accepté la présence
de cette grande voisine. La cérémonie, en tout cas, s’est
déroulée dans le calme. À peine si quelques quolibets ont jailli
d’un groupe de curieux au moment où le maire coupait le ruban
inaugural et les forces de l’ordre stationnées à proximité n’ont pas
eu à intervenir.
« Souhaitons que cette nouvelle tour redonne du dynamisme
à notre ville vieille et qu’un regain de prospérité lui rallie les dernières
réticences. De nombreuses boutiques, un véritable centre
commercial, ouvriront sous peu au pied de l’édifice et les bureaux
des diverses sociétés déjà installées draineront dès demain de nouveaux
visiteurs dans les rues pittoresques de ce vieux quartier. On
ne peut que se féliciter du mariage de l’ancien et du moderne si
notre ville peut en bénéficier ».
Extrait du Courrier Lorrain Nancy



1
Nancy, ville vieille.
Patrick gara son vieux break 3 CV Citroën à l’entrée de la rue
Saint-Michel. Il coupa le contact et attendit quelques secondes.
Un coup d’oeil à sa montre. Trois heures du matin. Pas un chat
dans la rue. Il s’éjecta, dépliant son mètre soixante dix-huit,
claqua la portière, juste assez fort pour qu’elle ferme d’un coup.
On ne distinguait que ses yeux brun vif dans son visage mangé
par les poils.
Le crachin de novembre le fit frissonner. Le jeune homme
remonta le col de fourrure acrylique de son blouson de cuir et
tira sur son jean qui lui rentrait dans les fesses.
Par le hayon arrière du break, Patrick dégagea l’étui de skaï
noir qui contenait sa contrebasse et se mit en marche d’un pas
rapide, tricotant de ses longues jambes maigres. Ce serait quand
même plus pratique de jouer de la flûte. Il en avait marre de
trimbaler cet engin.
La rue Saint-Michel était une des rues chics de la ville vieille.
Elle comptait quelques professions libérales, leurs maisons cossues
dormaient à volets fermés, des murs surmontés de grilles
délimitaient les parcelles de chaque propriété. Plus loin, rue de la
Source, du Cheval Blanc, de la Charité, les immeubles vétustes
pullulaient et la population relevait du sous-prolétariat de tous

les pays ou presque. Plus les chômeurs intermittents, les proxénètes
occasionnels, alcooliques récidivistes et prostituées notoires.
Quelques intellectuels aussi, enseignants pour la plupart,
habitaient le quartier pour le charme de ses vieilles pierres et de
ses petits loyers. Quant aux commerçants, Grande-Rue et place
Saint-Epvre, à l’ombre de la flèche de l’église du même nom, ils
prospéraient sournoisement, pratiquant des prix plus élevés qu’au
centre ville.
Patrick s’arrêta devant le dernier pavillon avant le terrain vague,
isolé au bout de la rue. Au 41. Le numéro était encore lisible
au fronton de l’entrée. La villa, entourée d’un jardinet envahi par
les broussailles, s’élevait sur deux étages et semblait abandonnée,
tous volets clos.
Le jeune homme poussa la grille entrouverte, juste assez pour
se faufiler avec son instrument. Le bruit strident et insistant des
gonds rouillés lui arracha une grimace de contrariété. Première
chose à faire demain, songea-t-il, graisser cette foutue porte. Avec
d’infinies précautions, il repoussa la grille qui émit la même note
une octave en-dessous.

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26 novembre 2015 4 26 /11 /novembre /2015 12:02

 

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Les présentes conditions sont modifiables à tout moment sans préavis. le 1er septembre 2009 . Révisées le 14 novembre 2023

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22 septembre 2015 2 22 /09 /septembre /2015 11:02
Amnésie

Amnésie Serge Radochévitch ETT / Borderline

Il a pris un taxi, il a donné l’adresse, un quart d’heure vingt
minutes a annoncé le chauffeur, il n’a rien répondu, s’est contenté
d’un hochement de tête. Il regarde la ville qui se déploie devant
lui, sa ville, mais il ne se souvient pas, ne reconnaît rien.
Un matin, il s’est réveillé dans une chambre d’hôpital. Une
nouvelle naissance, pourrait-on dire, puisqu’il avait oublié tout ce
qui faisait sa vie avant. Il avait paniqué, vraiment. On lui avait expliqué.
Accident de voiture. Fracture du crâne et autres babioles.
Coma. Un mois ! Et quand il se réveille enfin, il est tout propre
et réparé. Enfin, presque. Un mois de convalescence et de remise
à niveau. Pénible. On prend soin de lui. Pénible. Tous ceux et
celles qui viennent le voir et qu’il ne reconnaît pas. Ses parents.
Tu t’appelles Pierre-Julien, je suis ton père, Patrice, et voici ta
mère, Fabienne, les médecins ont dit, ils parlent trop et trop vite.
J’ai coassé un merci d’être venus, esquissé un sourire, la fenêtre
est ouverte, il ne faut pas, à cause du brouillard, il entre partout
et m’empêche de respirer, fermez la fenêtre, merci papa merci
maman, ils sont partis.
Il fait beau dehors, je vois le soleil et je ris tout seul dans mon
lit. Parce que j’ai eu peur. Et maintenant, comme un gosse, je
m’émerveille, je n’ai pas tout oublié, je parle, je sais lire, écrire
et compter, merci maîtresse. Et ils sont revenus, papa, maman
et les autres, regarde la photo, c’est toi avec ton frère ah, il a un
frère – et puis celle-là, c’est Noël en famille, tu dois quand même
te rappeler… Non, il a hurlé, non, il ne se souvient pas ! Ils ont
eu l’air peiné. Il a fermé les yeux. Marre, vraiment marre. Il a
gardé certains automatismes, ne pas oublier de se raser le matin,
prendre une douche, s’habiller, pas de problème, sauf pour la
cravate. C’est comme un serpent qui lui glisserait entre les doigts.
Il la jeta dans sa valise. Pour plus tard. Il ne sait pas ce que sera
ce plus tard, mais ça ne peut pas être pire que ce trou noir, son
passé disparu au bord d’une route. Des fois, il a envie de rire.
Parce que c’est absurde. Parce que ce qui est ne devrait pas être.
Comme lui-même ! Ce choc, quand pour la première fois, il s’est
regardé dans le miroir de la salle de bains. Quel était cet inconnu
qui le regardait ? Un visage, le sien, il le tâtait du bout des doigts,
comme un aveugle. Il mit quelques jours à s’y habituer, puis à se
l’approprier. Il a une belle cicatrice, du milieu du front à la tempe
gauche.
- Vous êtes arrivé, monsieur !
Il sortit de la voiture, paya, au revoir monsieur, au revoir. C’était
donc là, un immeuble de cinq étages, avec un parking pour les
résidents, à ce qu’on lui a dit, il n’a plus de voiture, deuxième
étage, appartement 12, un F3. Il en fit le tour, humant, reniflant,
regardant tout et le détail, il était chez lui et ne reconnut rien. Pas
encore, se dit-il, mais ça viendra, demain, plus tard. Impression
d’étouffement.
Il sortit. Dehors, c’était plein soleil, juillet en été. Il resta planté
un moment sur le trottoir ; indécis, ne sachant que faire et où
aller. Une petite promenade dans le quartier, oui, ce serait bien,
se familiariser avec, alors oui, marcher un peu au hasard, ne rien
brusquer, laisser venir les choses et peut être…
Le quartier, c’était d’abord une grande place rectangulaire,
avec au milieu, un marché couvert, et tout autour, beaucoup de
boutiques, cafés-bars, restaurants. Son immeuble était un peu en
retrait, à deux rues de la place.
Sur une impulsion soudaine, il alla s’asseoir à la terrasse d’un
café-restaurant et commanda une bière. Il prit le journal local et
commença à le feuilleter.
- Voilà, monsieur Julien !
- Merci !
On le connaissait. Fascinant ! Le garçon, un grand échalas,
hésita, puis demanda, vous allez mieux, nous avons appris pour
votre accident… Julien répondit que oui, il allait mieux, n’étaient
ses pertes de mémoire.
- Vous voyez, je ne me souviens plus de votre nom !
- Alberto, monsieur !
D’autres clients arrivaient, Alberto alla les servir. Julien eut
l’impression qu’on parlait de lui. Cela l’agaça, il paya et partit. Il
fit quelques achats à l’épicerie du coin et rentra chez lui.
C’était chez lui et ça ne l’était pas. Avec la peur de ce qu’il
allait découvrir. Comment était-il avant ? Ses goûts, ses couleurs,
sa musique, cet appartement devait en avoir gardé la trace. Quel
serait le tableau final, lui plairait-il ou non ? Il pourrait tricher,
enlever ceci, ignorer cela, rajouter un peu de couleurs.
En plein délire.
Son médecin, un gars sympa et grand bricoleur de neurones,
aurait apprécié. Quand il était sorti du coma, il lui avait tenu un
drôle de discours.
- Vous êtes un voyageur qui arrive en terre inconnue. Vous
voyez des choses qui vous paraissent étranges, bizarres, incongrues,
d’autres qui vous étonnent ou vous émerveillent, d’autres
aussi qui vous font peur ou vous révulsent. Vous m’en parlez,
mais si vous préférez, vous pouvez les écrire.

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2 avril 2015 4 02 /04 /avril /2015 18:41


" Écrits de mémoire de Templier "


Il advint en son temps que mon père, le chevalier Antoine de
Rupt de Ville, vint en le pays d’Aragon par le détroit du Somport
sis entre les roches merveilleuses des hautes montagnes qui vont
du grand Océan à notre mer Méditerranée.
Mon père le fit pour se mettre au service des rois chrétiens.
Il leur porta secours par moult prouesses et avec vaillance à
l’encontre des Maures. Après, pour le remercier, le roi d’Aragon
l’hébergea en le castel de Loarre. On lui fit si bon accueil qu’il
y resta un temps plus long que celui des moissons. Ainsi il fit
sa cour à ma gente mère, cadette du sire es lieux. Quand il se
pourpensa à la demander en mariage, ce lui fut accordé.
En l’an de grâce onze cent soixante et deux après l’Incarnation
de Notre Seigneur Jésus-Christ, moi qui écris naquis de sa chair
en ce castel. J’y fus assez peu en enfance car le bruit des armes
m’éveilla tôt à ce métier. Après il advint que je fus fait bachelier1,
puis chevalier par le roi Alphonse II qui régnait de son fait glorieux
sur le royaume d’Aragon et le comté de Barcelone.
Ainsi j’entrai en ordre de chevalerie net et expurgé des mortels
péchés qui font mourir l’âme. Je me tins en cet état aussi longtemps
que je le pus et que Dieu le voulut.
Mon père avait un sien cousin qui s’était déjà croisé pour la
Sainte Terre de Palestine. Outre-mer, il était entré en la maison de
l’Ordre des pauvres chevaliers du Christ, gardienne du Temple de
Jérusalem « sanctum sanctorum in aeternam ». Ainsi je fus mandé
pour suivre sa voie. Ainsi je fus adoubé chevalier du Temple en
l’an de grâce onze cent et quatre vingt et cinq après l’Incarnation
de Notre Doux Seigneur.
Par ces écrits de mémoire qui disent ma folle vie, je confesse
mes fautes et péchés afin que Notre Doux Seigneur qui pour
nous souffrit martyre, me fasse pardon comme à tous ceux qui
se croisèrent. J’espère qu’Il m’aura en Sa Sainte Garde pour bien
moins m’éconduire que de m’accorder ses bienfaits.
Après, je rends grâce aux plus hautes dames que je vis en ce
bas monde, reines les plus belles, princesses les plus gentes, aux
nobles rois les plus saints, princes les plus loyaux et chevaliers les
plus preux et autre bonne gent.
Pour qu’un jour leur histoire parvienne en la connaissance du
monde quand viendra l’heure choisie par Notre Seigneur.
Dieu le veut

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2 avril 2015 4 02 /04 /avril /2015 18:30
Dix jours de canicule de Thomas degré

1
29 Juillet 1975 (?)


Il n’y a pas de commencement. Je me sens incapable d’attacher
une date précise à quoi que ce soit ; j’ai horreur des comptes,
des comptes à rendre, des comptes à rebours. Quand elle
m’a dit, à la terrasse d’un café, alors que je venais seulement de
lui adresser quelques mots, histoire de faire sa connaissance :
- Emmenez-moi au Mont-Saint-Michel.
Je lui ai répondu du tac au tac :
- Le temps d’aller chercher ma voiture et on y va !
Elle m’a souri en me regardant droit dans les yeux. Nous
sommes restés ainsi un long moment côte à côte, chacun assis
à sa table, à nous regarder et à sourire. Puis, en se rapprochant,
avec un léger accent qui me semblait venir de l’Europe du
Nord :
- Je plaisantais vous savez. En vérité, la seule chose qui m’intéresse
c’est l’argent. Si vous voulez passer un moment avec
moi, c’est cinq cents francs…
Sur le coup, j’ai été soufflé par tant de franchise, mais je
m’attendais à cette réponse, comme je vous l’expliquerai plus
tard. Instinctivement, j’ai porté la main à mon portefeuille,
sachant à l’avance que je ne disposais pas de la somme
nécessaire et je m’en suis voulu de tant de négligence. J’ai
hésité un instant avant de lui dire, le plus naturellement du
monde :
- Avec plaisir, mais je n’ai pas de liquide. Vous acceptez les
chèques ?
Là, son visage s’est légèrement durci, mais sans hostilité :
- Vous êtes naïf ou vous le faites exprès ? Ce ne sont pas les
banques qui manquent dans le quartier !
Elle pointa son index de l’autre côté de la rue pendant que
je consultais ma montre :
- Il est trop tard. À dix-sept heures, les banques sont certainement
fermées.
Elle eut un petit rire :
- Allez voir, on ne sait jamais…
- Vous croyez ?
Je me suis levé, lui affirmant que j’en avais pour cinq minutes,
et j’ai quitté précipitamment le café. J’ai traversé le boulevard
de la Madeleine comme un fou, manquant de me faire
renverser par une voiture, à deux reprises. J’étais content. Jusque-
là, tout allait comme sur des roulettes.
Arrivé devant les portes de la BNP, je n’ai pu que constater
leur fermeture comme je l’avais supposé. J’ai fait demi-tour
dans le même état d’excitation qu’à l’aller. Je n’avais qu’une
seule peur : qu’elle se soit volatilisée en mon absence. Mais je
l’ai aperçue parmi les consommateurs, assise à la même place,
belle, élégante, les jambes croisées sous sa jupe rouge, le visage
légèrement en arrière, offert au soleil de cette fin de juillet. Elle
m’a accueilli avec un air moqueur au fond des yeux :
- Vous êtes un drôle de type, quand même ! Vous êtes parti
en courant comme si c’était une question de vie ou de mort.
Et puis, on peut vous faire avaler n’importe quoi ! Tout le

monde sait que les banques ferment à seize heures !
- Alors, vous m’avez fait marcher ?
Elle se mit à rire franchement :
- C’est le moins que l’on puisse dire. Bon… Je resterais bien
avec vous à bavarder, mais je dois travailler, vous comprenez.
Je n’ai pas trouvé d’argument pour la retenir plus longtemps.
- Je vous reverrai ?
Elle m’a répondu sur un ton enjoué :
- Libre à vous, cher Monsieur.
Enhardi, je lui ai proposé :
- Alors vous savez ce que nous allons faire ? Demain, je vous
attendrai ici, à la même heure, et cette fois j’aurai du liquide,
d’accord ?
Elle a approuvé de la tête en se levant, est restée un instant
immobile devant ma table :
- Sans vouloir être indiscrète, vous avez déjà eu des relations
avec une prostituée ?
- Moi ?... Ce sera la première fois. Mais j’aime beaucoup les
fleurs de bitume…
Un sourire imperceptible flotta sur son visage. Je l’entendis
seulement murmurer : « Je m’appelle Ann ». Et elle s’est éloignée…
Je suis resté à contempler ma tasse de café en savourant ma
victoire. Le contact était établi, et c’était l’essentiel. Je revoyais
la tête de Monsieur Charles (le patron de l’agence où j’étais
détective stagiaire depuis six mois) au moment où je lui avais
exposé mon plan. Il avait émis un petit sifflement pour bien
marquer sa surprise avant d’ajouter :
- Pas mal, Polo !

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