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12 février 2026 4 12 /02 /février /2026 15:15
Juste avant le Déluge
" Juste avant le Déluge " Richard Sourgnes 
collection Dépendances /280 pages / 22,00 €
 

La calamité qui s’est abattue sur la région en a quelque peu modifié la topographie. Pour que vous puissiez comprendre ce qui suit, voire visualiser les lieux où cela se passe la plupart du temps, je me dois de préciser à quoi ils ressemblaient avant la montée des eaux. Les collines s’étiraient – et s’étirent encore -- sur vingt kilomètres du nord au sud. En largeur elles n’en font guère plus d’une dizaine, patchwork de pinèdes, de garrigues et de vignes entre la plaine et la mer. Au nord elles butent contre le fleuve, qui était une modeste rivière mais qui, depuis, s’est élargi dans la dernière partie de son cours. Au sud, les collines trempaient leurs pieds dans plusieurs étangs. A l’est elles descendaient jusqu’à un cordon littoral fait de plages et de marais salants, aujourd’hui recouverts par la mer.

  A l’époque des Romains, les collines formaient une île. Puis, au fil du temps, les alluvions apportées par le fleuve avaient comblé les anses et bouché les passes. Étangs et marais étaient les traces que la mer avait laissées en se retirant. Depuis la catastrophe, le mouvement s’inverse, la mer regagne du terrain. Pour l’instant les collines ne sont pas isolées de la plaine à l’ouest, mais il se pourrait qu’un jour, elles redeviennent une île.

  A l’origine elles étaient couvertes d’arbres. Mais les Romains, qui avaient besoin de bois pour construire leurs vaisseaux, ont commencé le déboisement. Les incendies ont pris la suite. Pourtant, les collines sont une zone protégée. Il est interdit d’y bâtir quoi que ce soit, on a juste le droit de retaper les ruines existantes, et encore, pour cela il faut des permis qui sont durs à obtenir. En été, par temps chaud et venteux, des barrières à l’entrée des chemins en ferment les accès. Malgré cette précaution, chaque année quelques dizaines d’hectares partent en fumée.

  Des ruines à retaper, il n’en manque pas. Les collines ont été peuplées, autrefois. Par des vignerons, des pêcheurs, des bergers, des cueilleuses de vermillon, cette galle qu’une certaine variété de cochenille (Kermes vermilio) inocule aux feuilles des chênes kermès et qui, au Moyen Age, servait à teindre en rouge les étoffes. Un moyen facile de gagner sa vie, le vermillon, et pas mal de femmes se consacraient à sa cueillette. C’était il y a longtemps. Tous ces gens, et leurs descendants, ont disparu. Il en vient d’autres de temps en temps : il faut bien que les vignes soient cultivées. Mais ils ne restent pas. Une fois leur travail fait, ils retournent chez eux, dans la plaine.

  Pourtant un nommé Raphaël Soriano est venu, bien décidé à rester, lui. Il était en quête d’une certaine forme de sérénité, disons, et il pensait la trouver là. C’est lui qui dit « je » dans le journal intime reproduit ci-après. Cet individu, nul ne sait ce qu’il est devenu. Plus personne ne l’a vu depuis l’alerte, lorsque la région a été évacuée. Tout le monde est parti, ceux qui n’avaient pas de moyen de transport sont montés dans des autocars. Au bout de deux mois, certains ont commencé à rappliquer, clandestinement. Les plus téméraires ou les plus inconscients. Au troisième mois, les autorités ont été forcées de lever les barrages, devant l’afflux des gens qui voulaient retrouver leur chez-eux. Et peu à peu, tout est rentré dans l’ordre. On est passé à d’autres dossiers : la guerre, jamais très loin, le dérèglement climatique, les pandémies, etc. On essaie de s’adapter aux températures qui augmentent, aux orages de plus en plus violents, aux lits des ruisseaux où ne roulent plus que des cailloux... Il faut bien faire avec, et c’est ce à quoi on s’attelle. Je suis persuadé qu’on réussira. Au moins jusqu’à la prochaine calamité...

  Lui n’est jamais revenu, apparemment. La façon dont son témoignage est arrivé jusqu’à nous est un petit miracle. En effet, le cahier qu’il a laissé a été retrouvé à l’intérieur d’une cabane qui émerge à peine des flots, désormais.

  Une dernière précision : ce qui suit est un journal intime, et plus qu’un journal intime. Il faut garder à l’esprit que son auteur était un professionnel de l’écriture. Lorsqu’il l’a rédigé, visiblement il pensait, ou espérait, qu’il serait lu par d’autres que lui-même. Il avait raison, puisque c’est ce que vous allez faire.

 

 

 

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8 mars 2029

  Tout-à-coup j’en ai eu assez. Ras-le-bol, de cette frénésie institutionnalisée qu’est devenue la vie en société. Courir, toujours courir. Acheter, toujours acheter. Se bourrer jusqu’à la glotte de nourritures suspectes. Entasser jusqu’au plafond des objets à l’utilité douteuse. Dès que l’occasion se présente, sacrifier aux nouveaux dieux Barbeuq et Teuf. Avec, comme mouche du coche, la publicité partout présente, sur les murs des villes, dans les journaux, à la télé, à la radio. Impossible de résister à ce lavage de cerveau. De ne pas se laisser persuader que le bonheur se trouve là, dans cette accumulation insensée de possessions et de plaisirs.

  Les médias se répandent sur le terrorisme, la pollution, les pandémies, mais ne disent rien de la publicité qui, à moi, me paraît être un fléau bien pire. Parce qu’omniprésent, incessant et touchant tout le monde. Un bourrage de crâne qui ne nous laisse jamais en paix, sauf quand nous dormons, et encore ; bientôt, vous verrez, ils trouveront le moyen de nous implanter des spots publicitaires dans nos rêves. On m’objectera que la publicité ne tue pas. C’est vrai, mais elle gangrène le cerveau. Les mêmes spots télévisés plusieurs fois par heure, avec à peine une minute d’intervalle parfois, il y a de quoi devenir fou. A cela s’ajoute un autre harcèlement : les coups de fil, jusqu’à dix par jour, de casse-pieds cherchant à fourguer tel ou tel contrat, à vendre telle ou telle bricole. Je ne décroche plus quand le numéro qui s’affiche m’est inconnu. Mais rien que d’entendre le téléphone sonner, dix fois par jour, cela me fait grincer des dents jusqu’à en avoir des crampes dans la mâchoire.

  Et les objets ! Si oppressante est la profusion d’objets – utiles, pas utiles, peu importe – dans les vitrines des magasins, sur les affiches publicitaires, dans nos tiroirs et nos placards, nos caves et nos greniers, qu’on ne peut que se sentir traqué, cerné, envahi. On étouffe. Cette avalanche d’objets, nous avons l’intuition claire et nette qu’elle n’est qu’un leurre qui nous détourne de l’essentiel. Mais l’essentiel, personne ne sait plus ce que c’est, au juste. On l’a perdu de vue.

  En ce qui me concerne, je crois que j’ai atteint le point de non-retour. Je l’ai compris le jour où j’ai réalisé que j’avais pris en grippe une petite cuillère. Je la hais littéralement, parce que sa forme ne me revient pas et parce que, chaque fois que je fouille dans le tiroir aux couverts, c’est toujours elle, la garce, qui me tombe sous la main en premier. Dure à supporter, la malice des objets, je dirais même leur hostilité. Ils ne sont jamais là quand on a besoin d’eux, et ils vous jouent des tours pendables dès que vous relâchez votre attention. Exemple : vous passez une porte avec une sacoche dans les mains ; vous pourriez croire, vu l’espace qu’il y a autour, que la bandoulière n’a qu’une chance sur un million d’accrocher la poignée de la porte (idem avec le levier de vitesse quand vous sortez de votre voiture) ; mais non : à chaque fois, ladite lanière se prend dans la poignée (ou dans le levier) et stoppe brutalement votre avancée. A chaque fois ! Faites le test, vous verrez. Bandoulière, petite cuillère, même combat. Même propension à vous faire tourner en bourrique. J’en dirais autant des robinets qui gouttent, des allumettes qui refusent de s’allumer, des imprimantes qui font des bourrages papier… mais je ne veux pas m’étendre. Les hommes de mon âge doivent éviter de s’énerver, c’est mauvais pour leur tension artérielle.

  Bref, je n’aime pas les objets, et ils me le rendent bien. Et c’est pareil avec la technologie. We love technology, serine la pub. Eh bien pas moi ! Je ne suis pas client. Avoir à passer par toutes sortes de zigouigouis pour accomplir la moindre tâche, ça ne m’enthousiasme pas. La seule technologie que je trouve épatante, c’est celle du taille-crayon. Il devrait y avoir des statues glorifiant l’inventeur du taille-crayon, ce génie méconnu. Je ne sais rien de plus satisfaisant qu’un crayon bien appointé. Au moins une chose, dans cette vie si tarabiscotée, qu’on arrive à maîtriser à peu près.

  Le problème, c’est qu’à cause de cet environnement – cette bousculade d’objets autour de moi, et toutes ces sollicitations --, je suis empêché de vivre aussi intensément que je le voudrais. Lorsque j’écoute une de mes chanteuses préférées – Grace Slick par exemple, ou Joni Mitchell ou Michelle Shocked – je suis impressionné par la passion qu’elles mettent dans chacun des mots qu’elles prononcent. Je les écoute avec envie, et un peu de honte aussi. Comparé à elles, je suis inerte. Une chiffe molle. Les émotions ne m’atteignent pas en profondeur et ne durent jamais longtemps. Tout glisse sur ma peau comme l’eau sur les plumes d’un canard, excepté lorsque je tombe sur la hideuse petite cuillère, ou sur une bandoulière un peu vicieuse, ou si mon téléphone sonne dix fois par jour. C’est peut-être un réflexe d’autodéfense, ou de survie, mais c’est pénible à la fin, cette couche de froideur (ou d’indifférence, ou de désinvolture, je ne sais pas quel est le terme le plus approprié) dont je m’entoure. Au final, chacun des instants de mon existence me file entre les doigts. C’est à cause de cela -- pour arrêter cette hémorragie -- que je me suis lancé dans la rédaction de ces comptes-rendus quotidiens, ou quasi, on verra. J’écrirai chaque fois qu’il m’arrivera quelque chose qui mérite d’être creusé.

  Mais à présent, j’en ai marre. Ça suffit. Je voudrais vivre ma vie à fond avant qu’il soit trop tard. Et pour cela, je sens qu’il me faudra la débarrasser de tout ce qui la parasite, les contraintes du travail, les préoccupations matérielles, les complications administratives, etc. Il me faut allumer un feu de joie et hop, y jeter tout ce qui m’encombre.

 

 
 
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