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7 mai 2017 7 07 /05 /mai /2017 17:49
HÔTEL LES EMBRUNS

Hötel Les Embruns / Serge Radochévitch

 

Première partie

 

 

1

- Bonne nuit, patron !

- Bonne nuit, Valentin. A lundi ! Valentin sortit, respira un

grand coup. Ça faisait du bien, après toute une journée de travail

au restaurant. C’est que le samedi, c’est blindé. Il s’engagea dans

les petites rues étroites de la ville basse. Un moment, il longea

le lac, s’arrêta. Clarté de la lune et des étoiles, l’eau scintillait.

Petite nostalgie. C’est là qu’il avait vécu et il s’apprêtait à partir.

Avec un bon paquet de fric. Mais nostalgie quand même. Au téléphone,

il avait été net et précis, formulé ses nouvelles exigences.

L’autre n’avait pas trop protesté, sinon pour la forme. Oui, un

sacré paquet de fric. Et soudain, une bouffée d’angoisse. Avait-il

fait suffisamment attention ? Etait-il resté discret ? Il lui semblait

bien que oui. Toutes ces précautions, il pouvait partir tranquille.

L’angoisse avait disparu, remplacée par une exaltation joyeuse.

De fait, il était content de partir. Parce qu’il n’avait jamais eu le

choix. Jamais. Une mère qui s’était barrée quand il avait huit ans,

le laissant avec son père, complètement givré, celui-là, alcoolo,

violent, elle avait bien fait de foutre le camp, mais tu aurais dû

m’emmener, parce que... parce que tu n’étais qu’une salope qui

m’avait laissé avec un salaud de taré, qu’a fini par pourrir en taule.

Et moi, qu’est-ce qu’on a fait de moi, hein, ma chère maman, tu

ne t’es jamais posé la question ou cherché à savoir. Puisses-tu être

crevée. Famille d’accueil. J’y suis resté deux ans. Et puis, on m’a

retiré. Incompatibilité d’humeur, qu’ils ont dit. La deuxième, ma

deuxième famille je veux dire, ça a été ma chance. Marcel s’occupait

des chevaux, le dressage et la monte, dans un centre équestre.

Il s’est trouvé que j’avais un don, je savais instinctivement m’y

prendre avec les chevaux. Marcel m’a appris tout ce que je devais

savoir. Alors, quand une école d’équitation s’est installée dans le

coin, j’ai pu me faire embaucher. Belles années. Mes meilleurs

souvenirs. Jusqu’à ce que je me fasse virer. A cause d’une connasse

de propriétaire qui n’avait pas supporté, ni pardonné que j’arrête

de la baiser. J’avais cru que je pouvais choisir. Trop jeune, trop

con.

 

Maintenant, employé à l’hôtel-restaurant Les Embruns, lui,

Valentin Munez, trente-cinq ans, célibataire et de la hargne à

revendre. Alors, quand l’occasion s’était présentée, il n’avait pas

hésité.

Il arriva place des Thermes. Il habitait là, l’immeuble juste en

face. Mais qu’est-ce qu’il fait, ce con ? Une voiture, garée contre

le trottoir, en face de lui, avait allumé pleins phares et l’épinglait

comme un vulgaire lapin. Il mit une main en visière, pas gêné

celui-là ! Connard ! Il vit quelqu’un sortir de la voiture, il allait lui

dire... un coup terrible à la tête, Valentin s’effondra.

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19 mars 2017 7 19 /03 /mars /2017 14:48
Marie 4 novembre 1943

Marie 4 novembre 1943 Thomas Degré > ETT/ Territoires Témoins Collection Dépendances.

 

 

Préface

 

Peu nombreux, mais ô combien émouvants, sont les témoignages

de ceux qui n’ont pas échappé à la Shoah et qui ont

écrit ce qu’ils ressentaient au moment même où ils le vivaient.

Plus nombreux sont les témoignages de ceux qui ont traversé

la Shoah et lui ont survécu. Rares sont les romans qui avec

sensibilité, délicatesse et pudeur abordent ce domaine dont

n’émerge souvent que l’horreur absolue dont il est porteur.

Le roman de Thomas Degré tient à la personnalité de

son héros, François, qui n’est pas un héros, mais un Parisien

d’adoption, originaire de la Creuse, où il a passé son enfance ;

un jeune homme solitaire inapte à un bonheur qu’il fuit dès

qu’il risque d’être submergé par lui et qui ressent la panique

le gagner à l’idée de le perdre. De retour dans la Creuse chez

son père - le récit se situe en 1981 -, il découvre une photo

datant de 1943 où il se reconnaît avec trois autres enfants,

Georges, Pierre et Marie. Il apprend qu’il s’agit de trois petits

juifs qui ont été déportés et que Marie avait été son inséparable

amie et son premier amour. Il partira alors à la recherche de

l’inexplicable amnésie qui l’a privé du souvenir de Marie ; il

en découvrira la raison et il comprendra enfin pourquoi il

s’était privé d’un bonheur qu’il finira par partager avec une

autre Marie.

L’enquête que François a menée pour apprendre la vérité

l’a conduit au Mémorial du martyr juif inconnu de 1981,

aujourd’hui Mémorial de la Shoah ; chez les Amis de Yad

Vashem et chez moi-même. Il dépeint remarquablement les

« braves gens » de la Creuse, les Justes qui ont sauvé tant de

Juifs pourchassés. Grâce à François, les enfants Deutsch, dont

j’ai publié la photo il y a plus de vingt ans, accèdent à une

existence posthume plus riche que celle de la vision de leurs

seuls visages et de leurs noms dans un mémorial. C’est le

miracle du romancier que de ressusciter ces ombres qui ont

à peine eu le temps de vivre quelques années avant de périr

assassinées par la haine anti-juive. Merci à Thomas Degré

d’avoir écrit ce beau et grave roman.

 

Serge Klarsfeld

17 janvier 2017

 

Note de l’auteur

 

Il faut croire qu’après De Budapest à Paris, récit autobiographique

publié en 2012, je n’en avais pas tout à fait terminé avec

l’histoire de Nicolas Deutsch, un homme que j’ai bien connu.

Voilà donc cette fois un roman inspiré du drame qu’il a subi et

qui avait nourri le récit. Un roman où il est question d’amour,

de culpabilité, de mémoire abolie et de souvenirs libérateurs. Un

roman qui est aussi un hymne de reconnaissance aux Justes et à

tous les héros de l’ombre qui savent tendre la main aux victimes

de la barbarie, de toutes les barbaries.

Si le coeur de l’intrigue est, à quelques détails près, authentique,

tout le reste est invention. J’ai, en particulier, permuté pour les

besoins de la fiction les années de naissance de Marie et de Pierre,

deux des trois enfants de Nicolas Deutsch. Tous trois ont été

déportés et gazés à Auschwitz avec leur mère et leur grand-père.

Que me soit pardonnée cette entorse à la réalité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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20 février 2017 1 20 /02 /février /2017 19:46
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14 février 2017 2 14 /02 /février /2017 17:09
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14 février 2017 2 14 /02 /février /2017 14:52
La double vie de Pete Townshend

" La double vie de Pete Townshend "                                                                                 Christophe Sainzelle 

 

 

 

Je sais tout sur les Who. De l’accord le plus utilisé par Pete

Townshend aux horaires de travail de John Entwistle à la perception

des impôts de Chiswick, du nombre de coups de poing

distribués par Roger Daltrey à la circonférence des flacons d’amphétamines

de Keith Moon, rien de ce qu’ils ont fait ne m’est étranger.

Bien que conséquente, l’exégèse des Who reste incomplète. Il

manque le détail essentiel à la compréhension de leur histoire.

Comme si des paléontologues dilettantes avaient creusé à quelques

centimètres de Lucy, déterrant les vestiges d’une salamandre

ou d’un diprotodon et passant à côté d’un moment crucial de l’humanité.

Dans les sagas des Who, qu’elles soient bâclées, exagérées, inventées,

ou les plus objectives possibles, la même coquille monstrueuse

se répète en boucle. Le même oubli monumental se

propage d’un article ou d’une biographie à l’autre : on ne parle jamais de moi.

Les journalistes de Rock sont peu attirés par l’exigence historique.

On peut compter sur les meilleures plumes du genre pour

nous rappeler que Pete Townshend a dit qu’il espérait mourir

avant d’être vieux et analyser la portée sociologique d’une telle

sentence, mais aucun n’a rapporté la phrase la plus importante

que le guitariste des Who a prononcée dans les années soixante,

sa période la plus sensationnelle :

Thanks baby. It was great ! I will write a song about you.

Avec seulement le certificat d’études en poche, ma mère n’a

pas compris ce que Pete lui disait, mais elle s’est doutée qu’il la

complimentait. Et visiblement cela n’avait rien à voir avec le fait

qu’elle lui avait apporté son petit-déjeuner avec diligence. Mais

plutôt avec la douceur de son corps encore juvénile qu’il venait

d’honorer avec une sensibilité quasi mystique contrastant avec

l’énergie et la rage qu’il mettait sur scène.

Pete Townshend a bondi du lit, nu :

Wait, baby. I have an idea.

Il a empoigné sa guitare, une Gibson J-200 achetée une semaine

plus tôt par Chris Stamp, son manager. Il a commencé à

jouer quelques accords un peu jazzy, et puis le thème est venu.

Les paroles n’ont pas tardé à sortir de sa voix déjà nostalgique :

You take away the breath I was keeping for sunrise

You appear and the morning looks drab in my eyes

And then again I’ll turn down love

Having seen you again

Once more you’ll disappear

My morning put to shame

En 1966, les Who étaient en tournée en France. Le 31 mars

à Issy-les-Moulineaux. Les 1er et 2 avril à Paris. Dans l’histoire

des Who, celui qui a eu l’idée de venir à Château-Thierry est

Keith Moon. Le Comptoir du Gros était le plus grand dépôt de

farces et attrapes de France. Il approvisionnait le pays entier, et

même plus. Le rayon feux d’artifice et dynamite était dirigé par

le meilleur pyrotechnicien de France 1963. Keith y est resté des

heures. Les Who ont dû dormir sur place. L’hôtel où travaillait

ma mère, lui, s’appelait l’Europe. Et se trouvait être ce qu’une

petite ville provinciale comme Château-Thierry pouvait offrir de

mieux à quatre pop stars londoniennes.

Comment ma mère est-elle passée de banale femme de service

à cette place unique dans l’histoire des Who ? Peut-être le costume

de soubrette que la direction obligeait le personnel féminin à

porter ? Le même accoutrement qui avait fait, au même moment,

tant d’effet dans les chambres de Moon, Daltrey et Entwistle.

Sauf que les trois collègues de ma mère, plus âgées et expérimentées,

avaient su prendre leurs précautions pour que cet instant

ne reste qu’un épisode mémorable, sans conséquence hormonale

dans leur vie de femme.

Pete Townshend a fait claquer l’accord final :

You like it, baby ?

Ma mère, troublée par l’étrangeté de l’heure qu’elle venait de

passer, a fini de réajuster son bas, l’attachant solidement au portejarretelles.

(Le directeur de l’hôtel était maniaque sur ce point.)

— Euh... oui, a-t-elle senti qu’il fallait répondre.

Elle n’écoutait que des fados à la maison. Son père, immigré

portugais, interdisait la radio, objet diabolique et émancipateur.

Elle ne pouvait mesurer la grâce et la subtilité de l’embryon de

Sunrise que Pete Townshend venait de composer, mais elle avait

compris qu’elle en était l’inspiratrice.

On touchait à la fin de leur aventure. Que pouvait-il faire de

plus ? L’automne précédent, Pete avait donné une de ses guitares

à une groupie suédoise dont il avait été à deux doigts de tomber

amoureux, mais ça n’avait pas été jusqu’à une chanson. Amener

ma mère à Londres ? Ce n’était pas le moment d’imposer une présence

étrangère à Karen Astley, qu’il venait de rencontrer et avec

qui il allait se marier deux ans plus tard. J’aurais pourtant adoré

jouer avec mes futures demi-soeurs Emma et Aminta.

Les Who sont partis dans la matinée. Débarrassés de toute

agressivité, ils ont laissé l’hôtel intact. Leur bus a klaxonné un

joyeux good bye tandis que le directeur de l’hôtel constatait avec

doigté que les membres du groupe semblaient s’être comportés

comme des gentlemen.

Ma mère a terminé son service dans une ivresse nouvelle, les

images et les sons formant un Scopitone électrique dans sa tête.

Pourtant, une fois rentrée chez elle, la magie a cessé. La vision

de son père, debout devant la véranda, lui inspira une honte immédiate,

la certitude d’avoir trahi des siècles de dignité lusitanienne.

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6 juin 2016 1 06 /06 /juin /2016 16:01
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5 juin 2016 7 05 /06 /juin /2016 12:37
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5 juin 2016 7 05 /06 /juin /2016 12:32
" Des basses & débâcle " Léonard Taokao

" Des basses & débâcle " Léonard Taokao

Des basses et débâcle
Des basses et débâcle
Des basses et débâcle
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4 juin 2016 6 04 /06 /juin /2016 18:35
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4 juin 2016 6 04 /06 /juin /2016 18:28
" Délices d'amour amers " Rachel Valentin

" Délices d'amour amers " Rachel Valentin

Au petit matin, l’équipe de ménage découvrit René-Igor
Klupek, 45 ans, directeur des ventes de la SA Floribo et fils,
tassé dans son fauteuil directorial ergonomique grand confort,
dossier en maille aérée anti-transpiration.
Lourdes paupières sur regard vert, bouche sensuelle, mâchoires
saillantes, un homme taillé pour les conquêtes. Charge
érotique inentamée. Ne serait le malencontreux petit trou, là,
sous la tempe gauche, juste au-dessus d’une folâtre mèche poivre
et sel barbouillée de rouge foncé.

.

.

.

.

.

Blandine Klupek mâchouillait un radis-cheddar-cresson

extrait d’un saladier d’argent aux trois-quarts vide. Le reliquat

des tonnes de canapés engloutis par ses hôtes avec le Roederer
millésimé. Elle-même lestée d’une demi-douzaine de minisandwichs
au foie gras arrosés d’autant de coupettes, se sentait
pour une fois en empathie totale avec le reste de l’humanité, y
compris les deux exotiques qui lui faisaient face. Lui, l’air d’un
communiant, tout raide dans son costume sombre et sa chemise
écrue, elle large tailleur pantalon, masque sévère encadré
de deux bandeaux de cheveux noirs.
Crinière drue séparée par une stricte raie sans virage, il avait
avec dignité descendu une bouteille à lui tout seul. Il tentait à
présent de rassembler ses idées, de ramener à la surface deux
ou trois mots de globish pour meubler la conversation.
« Blâânh deu blâânh ! You shouldn’t have, dear small madam ! »
Petite bouche en coeur, ça fait toujours de l’effet la bouche
en coeur et ça camoufle cette cochonnerie de bout de salade
coincé entre incisive et canine, Blandine opinait d’un air entendu.
« Mais comment donc, cher monsieur. »
Chou ? Il a dit quoi, là ? Misère. Qu’est-ce que je réponds ?
Je souris, voilà, je souris. En les attendant. Ils m’ont bien laissé
tomber. Qu’est-ce qu’il est allé nous chercher des Chinois ? Et elle,
qu’est-ce qu’elle fabrique ? Elle avait dit sept heures. Il est huit
heures passées.
Quarante secondes plus tard, porte qui claque, coups de
talons sur le parquet à faire exploser les vitres, Véra arrivait
précédée d’un grondement de tremblement de terre. Grande,
mince à l’excès, petite bouche en coeur, elle était la réplique
de sa mère, les lourdes paupières mises à part. Sans un regard
pour l’auteure de ses jours, sans un mot d’excuse, elle fondit
droit sur les convives, les gratifia d’un nihao caressant, suivi
d’une succession de sons gutturaux, et émollients à en juger
par le soudain relâchement des occipito-frontaux chinois.
« Ah, Véra ! Ma petite Véra ! Viens là que je te contemple. Tu
n’as pas changé. Comme tu es jolie ! Tu veux que je te dise ? Tu vas
rire. Ta mousse au chocolat-bergamote a un succès fou. Mais
si, je t’assure. Et tu sais pourquoi ? Non, bien sûr, tu ne sais
pas. Eh bien voilà, c’est tout simple. Nous l’avons inscrite au
repas de fin d’année de l’université et par voie de conséquence,
elle a fait son chemin dans le Tout Nankin. Elle circule sous le
nom de mousse Véra. C’est amusant, non ?
- Ma chère enfant, comme vous semblez sûre de vous à présent.
Loin de la petite étudiante que j’ai connue, humiliée. Si,
si, je dis bien, vous vous sentiez humiliée de devoir disséquer
une souris comme un lycéen de terminale, comme un bleu,
disiez-vous. Timide, mais le caractère bien trempé. Jamais un
autre que vous n’aurait osé claquer la porte du labo en fourrant
la souris dans la poche du professeur.
- Qu’est-ce qu’ils disent, mais qu’est-ce qu’ils disent ? Véra,
traduis, bon sang.
- Pas la peine, que des conneries. »
Blandine se renfrogna. J’en ai assez. Et la soirée ne fait que
commencer. Ses hôtes bombardés d’un sourire Ultra Brite, aïe
le cresson sur l’incisive, elle arrêta là les effusions, annonça
qu’on passait à la salle à manger, bras tendus vers la table dressée
comme pour le président Xi Jinping en personne et pria
Véra d’excuser son père. Il viendrait un peu plus tard dans la
soirée, retenu par une délicate négociation avec des prospects
réputés intraitables en affaires, des Asiatiques, tiens, justement.
Coup d’oeil appuyé.
A une heure vingt, libérée de son corset de bonnes manières,
affranchie des minauderies qu’elle s’était crue obligée de
distribuer toute la soirée, Blandine, moulue de partout, s’affalait
sur la couette de satin polyester, un goût tenace de beurre
d’escargot dans la bouche et l’amertume aux lèvres. Sans un
mot d’explication, portable muet, il avait eu le front de la laisser
toute seule se dépêtrer avec les Chinois qu’il avait pourtant
lui-même invités. Enfin ! Véra avait assuré. Encore heureux.
Si quelqu’un est responsable, c’est bien elle. Le mandarin. Tu vois
un peu l’idée. Elle spécule sur l’avenir. Faire espagnol, portugais,
à la rigueur gaélique ? Pas opportun, surtout trop banal. Mademoiselle
veut toujours sortir du lot, faire son intéressante. Tout
son père. Et où il est à cette heure-ci, celui-là ? Chez une de ses
pétasses, évidemment.
Blandine se tournait, se retournait dans son lit et son estomac
précédait le mouvement, bourré de tourte aux grenouilles
et de coq au vin. Elle avait mis un point d’honneur à sortir
l’artillerie lourde à l’intention de ses hôtes. Ravis de tant d’exotisme,
ils avaient repris deux fois de tous les plats, saucé leur
assiette avec entrain, fait un sort à l’aloxe-corton 2010, grand
millésime, puis, roses et frais comme une aurore de printemps,
ils avaient pris congé tout en courbettes.
A peine rentrés à leur hôtel, les Zhou étaient tombés d’accord,
jamais ils n’oublieraient le géromé fondant ni le vacherin
mirabelle flambé sous leurs yeux, ingurgités en cette délicieuse
soirée pas même assombrie par l’absence du père de Véra.
Pourvu qu’elle fût là, elle, avec sa mère.
« Charmante, cette madame Klupek, s’attendrit monsieur
Zhou.
- Limite idiote, oui, rétorqua son épouse. »

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