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23 mai 2019 4 23 /05 /mai /2019 12:39
Le non-partant de Christophe Sainzelle ETT : Collection Dépendances

Le non-partant de Christophe Sainzelle ETT : Collection Dépendances

 

1

 

Éric Debussy tend son ticket à la femme peu amène derrière le guichet. La cinquantaine, brune, le visage rond, elle porte un maquillage outrancier qui ne parvient pas à dissimuler un gros pois chiche au coin de son nez. On voit qu’elle a conscience d’occuper l’un des postes les plus stratégiques de la République. Le PMU rappelle régulièrement à ses employés qu’ils sont les meilleurs collecteurs d’impôts de l’État. Elle glisse le pari d’Éric dans la machine sans faire l’un des commentaires hauts en couleur qu’elle réserve aux habitués. Éric en a subi quelques échantillons durant le temps où il a attendu son tour. Il est venu faire son jeu dans ce bar PMU, car il se trouve à proximité de la mairie de Reims.

— Vous avez fait une erreur, annonce la préposée. Il ne passe pas.

Elle lui rend le ticket. Éric le vérifie et constate qu’il a oublié un cheval dans le quinté du jour. Quel trotteur voit-il terminer cinquième de la course ? Dans la précipitation, il n’a pas emporté le Paris-Turf où il a noté son pronostic. Quand il a fait son jeu, la veille au soir, il se souvient seulement avoir longtemps hésité entre le 7 et le 9.

— J’ai un doute, dit-il, confus.

— Il y a des gens qui attendent, monsieur…

Éric remet sa pièce de dix francs dans sa poche et sort de la file. Il regarde l’horloge qui indique 10 h 45. Il est incertain. Le mariage est prévu à onze heures. Il a encore un peu de temps devant lui. Et la règle dit qu’il ne faut jamais modifier ou renoncer à un jeu au dernier moment. Il l’a vérifiée plusieurs fois à ses dépens. Il se dirige vers le tableau où se trouve la liste des partants. De nouveau, il est incapable de trancher. Il aime bien les deux chevaux. L’un, limité, mais brave, adore la distance et le parcours. L’autre, un provincial prometteur, découvre l’hippodrome de Vincennes. Ils ont, chacun à leur manière, de parfaits profils de cinquième. Lequel a-t-il choisi, hier ? L’horloge menace. 10 h 49, lit-il sur le cadran. Il n’a que dix francs sur lui, ce qui l’oblige à se décider. Il tranche pour le jeune qui monte à Paris plein d’espérance. Il coche le 9 et se dirige vers le guichet. I

l se joint à la file des turfistes. Le premier s’écarte rapidement. Le deuxième est tout aussi prompt. Le troisième de même. D’où il est, Éric ne voit pas l’horloge, mais il lui semble qu’il lui reste cinq bonnes minutes. En courant, il arrivera juste à temps pour le mariage. Le quatrième turfiste interrompt la cadence parfaite de la file. La guichetière plaisante avec lui. Elle lui rend un ticket que la machine refuse de valider.

— T ’as coché deux fois le 8, Dédé !

— M’étonne pas, y’a tellement de cases ! Faut être ingénieur pour jouer aux courses, maintenant !

Au lieu de quitter la file comme lui-même l’a fait, le type ouvre son journal et cherche l’oiseau rare parmi le millier d’informations contradictoires qu’offre la rubrique tiercé d’une course de chevaux. Il hésite à haute voix, et ses atermoiements irritent Éric. La femme au pois chiche y ajoute ses commentaires ineptes. Il finit par choisir le 2, la date de naissance de sa fille, bafouant ainsi les lois les plus élémentaires du turf.

— Bah, c’est comme ça qu’on gagne, quelquefois ! tonne-t- il.

Après avoir fait un dernier tour d’horizon de l’actualité du bar, Dédé et la femme se disent à demain. Éric valide enfin son jeu. Il jette un oeil à l’horloge. 11 h 13 ! Affolé, il hâte le pas, et une fois dehors, court jusqu’à la mairie, distante de deux cents mètres. Sur le perron, deux mariés se font photographier dans une liesse générale. Éric a beaucoup de mal à fendre la foule agitée. Dans le hall immense, il est accueilli par un brouhaha composé par une faune endimanchée. On aperçoit des mariées en robe blanche, des enfants qui courent dans tous les sens, des belles-mères omniprésentes et des photographes fébriles. Éric erre au hasard, perdu dans le centre névralgique qui mène à un dédale de salles. Les mariages fusent de toutes parts. Il capte enfin une employée derrière un pupitre qui, il l’espère, maîtrise le labyrinthe dans lequel il est piégé. Elle renseigne un couple. Deux autres personnes attendent après eux. Elle est concise et efficace, et il peut rapidement poser la question qui lui brûle les lèvres depuis son entrée dans la mairie.

— E xcusez-moi, madame. Le mariage d’Éric Debussy se déroule dans quelle salle ?

Elle consulte le cahier du jour :

— Salle 23. Au premier étage. Vous prenez le grand escalier, là, lui dit-elle en le lui montrant du doigt. Une fois en haut, c’est sur votre gauche. Tout au fond. Vous ne pouvez pas vous tromper.

— Merci beaucoup.

— Mais dépêchez-vous monsieur, le mariage va bientôt se terminer.

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4 février 2019 1 04 /02 /février /2019 18:46

Jean-Philippe Monjot ETT / Collection Borderline 212 pages 18,00 €  www.territoirestemoins.net

 

Troubles dans le bocage

1

 

 

Des jonquilles précoces paraient les prés, promesse de renouveau. Mon portable sonna à une heure du matin, promesse d’un cauchemar.                                                                                   

Je m’étais couché tôt, ça me réveilla bougon. Rien d’inhabituel, pourtant ; une urgence. Seul dans ce coin des Combrailles, je suis le seul d’astreinte, forcément. Tout essoufflé, le capitaine Gillais s’excusa. Il avait un drôle de ton : « J’ai besoin de vous. Vite. C’est une vraie boucherie ! » Ça s’était passé à La Brogne, un lieu-dit de la commune de Verghères. Jean-Stéphane Dubourg possédait là une petite exploitation, un élevage de chèvres ; un jeune original, mais sympathique. Il s’était installé dans le pays deux ans auparavant. Je lui avais déjà rendu visite. Ignorant de quoi il retournait, je décidai de prendre tout mon attirail. Habillé à la diable, j’avalai un café réchauffé au micro-ondes. J’engouffrai mes mallettes dans le Range. Je démarrai.                                           Jamais un gendarme de la brigade de Saint-Sauveur ne m’avait appelé pour une urgence. D’ordinaire, c’est l’exploitant qui téléphone, ou son fils, ou sa femme. « U ne vraie boucherie » ? Il parlait de quoi ? Le capitaine Gillais, je le 8 connaissais pour être venu chez lui à cause du passe-temps de Madame. Trois Shih-tzus. Au croisement de la D987 et de la D122, deux de ses hommes m’attendaient dans leur fourgon. Je baissai la vitre.

 — Qu’est-il arrivé ?

— Le capitaine vous a pas expliqué ? J’affectai une mine dépitée.

— Bon, écoutez, il est là-bas, il vous dira. Vaut mieux que ce soit lui, hein ?

On s’engagea sur la D122. J’étais derrière eux. Après un kilomètre, on bifurqua pour le chemin de terre qui mène chez Dubourg. Quelle foutaise ! Je savais où il habitait, le chevrier, pourquoi avait-il fallu qu’ils m’escortassent ? Seul avec mon Range, j’aurais été plus rapide. On se traînait sur ce chemin chaotique. Des branches cinglaient mon pare-brise. Sous nos pneus, les flaques giclaient leur eau brune, c’était tout boueux, tout poisseux. Ce que je découvrirais quelques minutes après allait nous plonger plus loin dans le poisseux, une chape qui nous engluerait des mois durant, jusqu’à nous asphyxier.

— Enfin ! Gillais râla avant que je ne fusse descendu de voiture.

— Bon sang, allez-vous me dire ce qu’il y a ?

— Un massacre. Venez.

Je récupérai mon barda. Nos bottes s’enlisaient dans la gadoue du terrain de Dubourg. Il l’avait acquis pour pas grand-chose. Huit hectares dans un renfoncement rempli de broussailles et de ronces, boisés de sapins et de hêtres ; un terrain pissou, comme on dit par ici. Pour la chèvre, ça va bien, pensai-je, l’animal bouffe de tout, ça défriche. Mais dans les Combrailles, un éleveur sérieux, ça donne dans la vache, pas dans la chèvre. Caprins ou volailles, c’est pareil. On a beau posséder un tracteur dernier cri, avec GPS et climatisation, dans la tête, rien ne change : la basse-cour, ce n’est pas une affaire d’homme. Où était-il, le chevrier ? Je ne l’avais pas vu, ni lui, ni sa compagne. Cette nuit sans lune m’enveloppait. Qu’est-ce que je fichais là ?

Sur le seuil de la chèvrerie, je ne perçus aucun bêlement. Curieux. Mes semelles collaient sur le béton. Qu’est-ce qui collait comme ça ? Dans mon sac, je saisis ma loupiote spéléo que j’utilise en intervention. Du sang partout. J’ajustai la lampe frontale : une dizaine de bêtes gisaient sur la dalle, l’une d’elles avait des mouvements réflexes. L’odeur cuivrée du sang qui avait giclé jusqu’aux murs saturait mes narines. On pataugeait dans une mélasse de crottes, d’hémoglobine et de paille.

— Voilà ! Je n’ai personne pour ce type de… d’affaire. Je me suis dit que vous pourriez nous livrer une expertise.

— Capitaine… Trop aimable, répondis-je. D’ordinaire, je soigne les bêtes vivantes.

— Les salauds ! Il me reste rien ! Je n’avais pas aperçu Dubourg, dans un coin, prostré sur son tabouret de traite.

— C e sont celles qui entraient en lactation. Début mai, on prévoyait de démarrer la fromagerie. Je deviens quoi ? Je me réfugie dans la forêt ? Je vis de la cueillette des glands ?

— Ne dites pas de bêtises, mon vieux. Même si ces vauriens n’y sont pas allés à l’aveugle, vous avez d’autres bêtes.

Je suis mauvais pour les condoléances. C’est vrai, il aurait du mal à s’en remettre. Pauvre gars, déjà qu’avec sa compagne et sa gosse ils vivaient comme des romanichels dans un mobilhome, sans eau courante ni électricité.

— Vous avez dit « ces vauriens » ? Gillais braquait sa torche sur moi.

— Avez-vous l’habitude d’immobiliser une chèvre ? Il fit une moue négative. Vous devez prêter attention aux cornes. Vos deux mains s’en occupent. Par conséquent, quelle est la troisième main qui tue, si ce n’est celle d’un complice ?

Je m’étais approché d’un cadavre. Je m’agenouillai, cherchant une blessure.

— Pas moyen d’avoir plus de lumière ?

Gillais éclaira la bique étalée dans son sang et sa merde. J’examinai sa tête flasque.

— S a femme est partie coucher la petite chez la grand-mère, me chuchota-t-il, elle vit pas loin. Ça vaut mieux, non ?

J’acquiesçai et poursuivis.

— Ce sang collant indique que le carnage a été perpétré il y a peu. À quel moment vous a-t-il prévenu ?

— Dès que nous sommes rentrés, fit Dubourg.

— Ils étaient chez des amis en Corrèze, appuya Gillais.

— A lors de deux, ils étaient trois. Un troisième pour surveiller.

Je me piquai au jeu de l’expert criminel.

— Avant de passer à l’action, probable qu’ils vous ont espionné. Vous n’avez rien remarqué ces temps-ci ?

— Non, objecta Dubourg. Enfin, que la plupart me regardent de travers, ça, j’ai remarqué !

— Allez-vous me dire de quoi elles sont crevées, ces chèvres ? trépigna Gillais.

— J’y suis.

J’accorde que mon assurance trancha avec l’ambiance macabre qui régnait.

 

 

 

 

 

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28 décembre 2018 5 28 /12 /décembre /2018 17:13
couv Du charbon dans les veines

couv Du charbon dans les veines

1

Premier jour, bassin houiller lorrain

Certains squelettes étaient plus à l’aise dans leur linceul que moi dans ma salopette, lorsque j’ai vu les deux affreux débarquer. A coup sûr, ces deux mecs auraient été à leur place dans le pire des cauchemars. Je me suis frotté les yeux. Ils étaient toujours là, bien réels, devant moi. Tous deux vêtus de costumes sombres, silhouettes échappées d’un film noir des années cinquante. Des caricatures, au point que j’ai eu le plus grand mal à les prendre au sérieux. La suite m’a prouvé que j’avais eu tort.

Hormis le fait qu’ils portaient le même genre de fringues, on n’aurait pas pu imaginer plus dissemblables. Celui qui semblait diriger les opérations avait de l’embonpoint et l’air endormi : yeux mi-clos, allure indolente comme si mettre un pied devant l’autre était la tâche la plus harassante qui soit. Quand il s’est approché de moi, j’ai pu détailler son visage. Il était chauve, les dents mal plantées, et il avait été oublié le jour de la distribution des mentons. Il y a des spécimens d’humanité qui vous aident à mieux comprendre les thèses eugénistes.

L’autre était petit, malingre, cheveux en brosse, la démarche sautillante d’un moineau excité. Le gros était, des deux, le plus effrayant. Mais pas le plus dangereux, comme je n’allais pas tarder à m’en rendre compte.

Cela faisait dans les six mois que je travaillais chez Bobric, la dernière station-service du bassin houiller, la seule à survivre depuis que les prix de l’essence s’étaient envolés. Les gens avaient pris l’habitude d’aller faire le plein de l’autre côté de la frontière, elle y était un peu moins chère. Tous les pompistes de ce côté-ci avaient mis la clé sous la porte, sauf Bobric, la dernière station avant l’autoroute. Qui proposait, en sus, des petits travaux de mécanique, vidanges ou réglages de carburateur. Ouverte nuit et jour, il le fallait pour exister face à la concurrence des voisins d’outre-frontière. Nous faisions les trois-huit, un rythme de travail qui avait été celui de beaucoup de monde dans le bassin. Moi, je tournais sur le poste de l’après-midi et celui de vingt-deux heures à six heures du matin, tantôt l’un, tantôt l’autre.

Enfin, bassin houiller. C’est ex-bassin houiller qu’il aurait fallu dire, ou bassin ex-houiller. Dix ans bien sonnés qu’on n’y remontait plus de charbon et que les chevalements étaient livrés à la rouille, jeux de construction qui n’amusaient plus personne. Il en restait une douzaine, qui hissaient vers le ciel leurs carcasses désolées. Leur utilité désormais, c’était de rappeler que la mine avait été au centre de toutes les activités, que pendant plus d’un siècle elle avait été le coeur et l’âme de la région.

Le sous-sol, disait-on, était encore farci de houille. Mais de doctes économistes avaient décrété que ça coûtait trop cher de l’extraire, qu’il valait mieux la faire venir d’Afrique du Sud ou d’Australie. L’un après l’autre, tous les puits avaient fermé. Auparavant – dès les années quatre-vingt – on avait arrêté de former des mineurs, c’est dire si le crime était prémédité de longue date. « Qu’est-ce qu’ils feront quand y aura la guerre partout, et qu’on pourra plus faire venir le charbon de l’autre bout de la planète, râlait mon pote Johnny. Comment qu’y feront, hein, pour rouvrir les mines ? Y aura plus un seul mineur ! » Il trouvait toujours quelqu’un pour lui river son clou : « Ils auront plus besoin de nous. Ils enfonceront des tuyaux dans la terre, ils appuieront sur un bouton, et wouf, le charbon sortira tout seul, gazéifié ! Ou alors, ils enverront des robots creuser à notre place. »

Résultat, c’était comme si la fin du monde avait déjà eu lieu, dans notre coin. La fin d’un monde, en tout cas. Partout des usines froides, des sites industriels plus ou moins à l’abandon. Des canalisations, des vannes, des entrelacs de tubulures, des murs promis à la décrépitude. « Bassin houiller, bassin rouillé » chantonnait Johnny lorsque, sur nos motos, nous passions entre la centrale thermique et l’ancienne cokerie. La centrale qui fonctionnait à présent avec des turbines à gaz, un comble ! La cokerie, effacée du paysage : là où naguère elle se dressait, les démolisseurs avaient laissé cinquante hectares de friches. Nous roulions côte à côte, Johnny et moi, à petite vitesse pour ne pas effaroucher les fantômes de tous ceux qui avaient usé leur espérance de vie dans ces endroits. Nous n’accélérions qu’à partir du moment où la route s’élargissait. Y avait intérêt, pour dépasser en coup de vent la plateforme chimique et son odeur d’oeuf pourri.

Bassin houiller... Il n’y avait plus que le nom qui, parfois, flottait dans les conversations, surtout dans la bouche des anciens. Les gens haut placés, ceux qui décident de la vie des autres, avaient depuis longtemps tourné la page. Ils préféraient dire Moselle-Est. Et déjà ils en étaient à parler de sauvegarde du patrimoine et de tourisme industriel. Tout va si vite. Principalement quand on est sur la pente descendante. 

Pour trouver du travail, les jeunes générations devaient se spécialiser dans la chimie ou bien aller voir ailleurs, en Sarre ou en Alsace. J’avais été chanceux de trouver ce boulot chez Bobric, après plusieurs tentatives d’études post-bac qui ne m’avaient mené nulle part.

Ce devait être le milieu de l’après-midi. Une lumière crue découpait au scalpel le décor de la station-service. Des émanations de chaleur montaient du bitume, on les voyait ondoyer à l’oeil nu. Le mercure n’avait pas cessé de grimper les degrés du thermomètre depuis le matin. J’étais seul à l’accueil, préposé comme d’habitude à la surveillance des pompes et aux encaissements. Une grosse voiture noire a stoppé à l’écart, près du coin où l’on vérifiait la pression des pneus. J’ai jeté un coup d’oeil. Il y avait deux types à bord, un gros et un petit. Le petit a émergé le premier, du côté du conducteur. Il avait une tête maladive et la portait penchée, comme pour la dorloter entre les épaules de sa veste. Sa physionomie s’est gravée en moi : cheveux ras, visage livide, ronds noirs des lunettes de soleil. Un épouvantail, planté là sous le ciel en surchauffe. 

L’autre est d’abord resté à l’abri dans l’habitacle, il devait être du genre qui transpire facilement. Il a baissé la vitre et sa gueule s’est inscrite dans l’encadrement, malfaisante méduse remontant des profondeurs. Puis sa voix sifflante s’est insinuée dans les bruits du dehors. Je n’ai pas tout de suite compris qu’il s’adressait à moi. Alors il est sorti à son tour, a fait quelques pas précautionneux dans ma direction et a recommencé son laïus. Il avait un accent étrange, ni allemand ni anglais, tchèque peut-être, ou ploumdémoldèque pour ce que j’en avais à faire.

Je n’avais pas la moindre envie de bouger. Il fallait bien, pourtant. Je me suis levé de ma chaise et campé sur le seuil de la boutique. Je gardais les yeux baissés, je n’arrivais pas à les tenir fixés sur son visage, il était trop laid. Il parlait d’un accident survenu pendant la nuit, un accident mortel. D’après ce que j’ai cru comprendre, le conducteur qui avait perdu la vie était un ami à eux. Quelqu’un d’important, et qui était en possession de documents tout aussi importants. Est-ce que j’en avais entendu causer ? Et ces papiers, est-ce que par hasard je ne les avais pas vus passer ? Sans doute ils se baladaient dans la nature, vu qu’on ne les avait pas retrouvés dans la bagnole. Or, l’accident avait eu lieu pas très loin de la station-service…

Ma mémoire a flashé sur la fille de la nuit précédente. Surgie de l’obscurité, son ombre soudain profilée sur le parvis luisant de la station, elle arrivait à pied de la direction de l’autoroute, ce qui était déjà insolite en soi. J’ai cru me rappeler qu’elle avait, en plus du sac à main pendu à son épaule, autre chose au bout de son bras. Quelque chose, oui, comme une mallette peut-être, une sacoche ou un porte-documents. 

Mais pas question que je dise quoi que ce soit à ces deux croque-morts.

En général, je ne fais guère attention à ce qui se dit ou à ce qui se passe autour de moi. Un rêveur, voilà ce que pensent la plupart des gens à mon sujet. Mais ce n’est pas ça : je ne suis pas un songe-creux, un Jean-de-la-Lune. Je ne poursuis pas de chimères. Je me collette au réel et je m’efforce de m’y adapter, c’est tout. Survivre jour après jour, comme tout un chacun.

 

 

 

 

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5 avril 2018 4 05 /04 /avril /2018 09:10
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4 avril 2018 3 04 /04 /avril /2018 09:54
La vie ça roule !

La vie ça roule ! Frédéric Prud'homme Collection ETT Locutio 

 

 

« BONJOUR JE M’APPEL FRÉDÉRIC. J’AI HORREUR DE LA PITIÉ, JE NE SUIS PAS

MALADE, JE ME SANT BIEN dans ma peau ET JE REMERCIE MES PARENTS DE

M’AVOIR DONNÉ LA VIE. L’ACOUCHEMENT C’EST COMME UN DÉMOULAGE D’UN

GATEAU AU CHOCOLAT DÉFOIS ÇA RATE MAIS C’EST BON À MANGÉ »

Né à en 1969, Frédéric Prud’homme est handicapé moteur. Il a appris à lire dans le Centre pour enfants handicapés de Flavigny (Meurthe-et-Moselle). Il s’exprime en montrant les lettres du regard. Il a pu écrire grâce à un système informatique mis au point par un kiné et des amis informaticiens. Frédéric s’intéresse à tout : musique, peinture, lecture, cinéma, politique. Il vit aujourd’hui dans un foyer pour adultes grands handicapés (l’ALAGH à Nancy) avec sa compagne Karine.

Avec beaucoup d’humour et de distance sur son handicap, il livre ici ses réflexions sur la vie l’amour, les gens et le monde qui l’entoure. Une leçon d’optimisme à partager.

 

 

 

 

 

Peut on rire de son handicape,la reponce

est oui,et dayeurs que ceux, qui sont pour

la loie 2002,rentrent dans un couvant ou

dans un monsater, et comme sa, ils auront

tout le temp de prier, pour leur loie

adorée de 2002...

Ah, ils faut nous respectés, c’est vrais que

d’etres handicapés, c’est un métier

éprouvant, bref un vrais métier de

corses

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19 mars 2018 1 19 /03 /mars /2018 11:48
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16 mars 2018 5 16 /03 /mars /2018 16:28
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26 février 2018 1 26 /02 /février /2018 16:55
Les marathoniens exècrent les giratoires

ETT Collection Locutio   www.territoirestemoins.net

 

" Quand vous êtes bien à cheval sur vos principes, le sommeil se glisse tout seul dans l’oreiller ".  Sacrée Zoé, jamais avare d’un mot savoureux. A l’entendre, il se serait agi d’un proverbe que les pages roses du Larousse dédaignaient en raison de son origine ardennaise. Comprendre, ardennaise belge.

Si les Ardennes avaient choisi leur camp…". Pas avare d’une théorie non plus, un rien  conspirationniste la Zoé.

Des dictons taillés dans des essences de la sagesse, elle en servait à pleines rasades et Louis n’était pas le dernier à s’en abreuver. Il en faisait souvent ses choux gras, lui qui, rapport aux principes, était plutôt du genre à se gaver, bien que sélectif sur leur origine. Généralement, il se les fabriquait d’ailleurs. Oui, sans hésiter, on pouvait affirmer qu’il était l’artisan des siens.

Ainsi du sommeil. Le principe une fois arrêté, Louis dialoguait avec son cerveau, en tête-à-tête lui disait-il, le conditionnant à suivre à la lettre son schéma théorique très personnel.

" Un cycle vaut 90 minutes. Je t’en accorde cinq entre deux cycles en guise de récompense. Tu en fais ce que tu veux, un petit rêve si ça te chante ". Un quick dream comme il les appelait car aux quick sleeps de la sieste diurne qu’il ne parvenait à s’infliger, Louis avait jumelé les  quick dreams de la nuit dont il n’était pas davantage friand.

Au hasard il se figurait ne rien concéder, pas une miette. S’il avait pu, même les rêves il les aurait planifiés.

4:40 Alarme. Avec un nom pareil, vous espérez quoi au réveil ?

Pour un sursaut, c’en était un, Louis cambré dans son lit comme " Lavillenie " au-dessus d’une barre à 6,16 m.

Il ne s’habituait décidément pas à ce qu’un téléphone ait choisi, quoi un matin d’Halloween ?, de se déguiser à jamais en radioréveil.

 

 

                                             Quel dégonflé ce cumulus                                                                                  

4:41

L’aube s’étirait la pointe, signe qu’elle aurait volontiers prolongé sa nuit. Avec son aurore indolente genre gueule de bois un lendemain de solstice d’hiver, il l’aurait bien inculpée pour somnolence aggravée, mais magistrat des aurores Louis n’était pas.

A la verticale vers les onze heures, un nuage lève-tôt ayant fait pour l’occasion le court déplacement de l’océan voisin s’encanaillait seul dans le ciel, debout à pas d’heure dans l’espoir de surprendre l’horizon en caleçon, juste avant que " l’étincelle du soleil "lui pique les fesses. Joufflu, le cumulus assumait ses rondeurs, à l’aise dans ses baskets cotonneuses.

Quand l’épingla le rayon palot envoyé en éclaireur, ce dégonflé rosit, piqué au vif à moins qu’il ne fût gêné d’être surpris à flemmarder.

Pour la petite histoire, ses contours de flanelle crayonnaient déjà un liseré de cuivre annonçant la couleur du jour, mais nul ne se soucia de sa mise en garde artistique. Il avait prévenu, on ne pourrait le lui reprocher.

 

                                                            Fahrenheit Kidnapping

Abandonné à son sort mercuriel sur le rebord de la fenêtre, un thermomètre en bois piqué affichait avec aplomb un bilan plutôt chiche. Louis marna. D’instinct, au silence il joignit le frottement de ses mains calleuses selon ce rituel d’entrave au froid, universel et inefficace.

Très franchement, il se serait acquitté d’une modique rançon en échange d’une poignée de degrés, trois fois rien, des Celsius à la rigueur, bien qu’il ne voulût en rien perturber l’ordre bien établi des choses de ce côté de l’Atlantique. Sa volonté seule n’y suffit, marchandage thermique non négociable.

Selon ses croyances, le rapt nocturne - de température - relevait de la grivèlerie. Voici comment il percevait la chose. Lactée d’étoiles avec qui elle feignait de marivauder, la nuit entamait sa manœuvre de cleptomane, filoute. Escamotait, subtile. Subtilisait, marmotte. Ne prétendait-on pas que la nuit "tombait ". Une buse sur sa proie. Au pied de l’aube, avant qu’il ne soit trop tard, elle  se jetait sur les degrés rescapés, vorace comme un ventre sans oreille. Banquet achevé, elle désertait, abandonnant au jour naissant l’addition surréaliste pour solde de tout compte. Sauf les fois où, replète de nuages, gonflée de l’ouate qui coupe la faim, son appétit s’évaporait.

Louis se fit mousser : " Sûr que le cumulus est son anneau gastrique ". Il ne fanfaronne qu’en son for intérieur, s’évitant le piège des jugements d’autrui.

In petto veritas, pense-t-il en secret.

 

 

 


[1] L’expression juive qualifie la toute première lumière de l’aube

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26 février 2018 1 26 /02 /février /2018 14:46
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18 décembre 2017 1 18 /12 /décembre /2017 10:39
La presqu'île aux Oisanges

 

 

Princesse en son royaume

 

 

 

 

Avec Alice, l’automne venu, nous allions au parc de la Pépinière,

ramasser les feuilles craquantes, les belles jaunes et les

toutes rouges, pour en garnir sa chambre. Cette moquette végétale,

posée en douce, était tolérée un jour ou deux par sa

marâtre. Le roi Karl était maintenu dans l’ignorance de cette

faute caractérisée d’hygiène. Mais peut-être faisait-il la sourde

oreille car la princesse Alice, sa fille bien-aimée, avait acquis

tous les droits depuis le décès de sa mère, la malheureuse Agathe,

empoisonnée par Laure, la blondasse qui la détrôna.

 

Les verts paradis sont éphémères, et les princesses aux pantoufles

de vair subissent les agressions de grandes personnes

sensées pour qui les feuilles mortes sont des déchets… J’entends

encore la voix cristalline de Laure, réprimandant Alice...

Dans quarante-huit heures, ces nids à microbes doivent être à

la poubelle, n’est-ce pas ?… Il paraît que les contes constituent

un vaste réservoir commun à toute l’humanité. Cependant,

dans les six cents livres de la rentrée littéraire, n’en figurent

pas. Le genre est obsolète. Ou alors c’est moi qui le suis. Mon

imaginaire est probablement erroné. Moi, l’adulte facétieux

qui vient régler ses contes avec sa jeunesse.

 

Je m’appelle Julien. Un prénom stendhalien tombé dans le

domaine public. Porté par beaucoup d’hommes entre vingtcinq

et cinquante ans. Il m’avait semblé qu’en laissant filer le

temps, l’air de rien, sans souffler la moindre bougie, je serais

épargné, mais les années me sont tout de même passées dessus,

les scélérates ! J’ai cinquante ans bien sonnés. Alice a sans

nul doute cessé d’être une petite altesse choyée. Et je n’ai plus

l’âge de faire le mariole pour qu’elle rigole. Pierrot m’a prêté

son ordinateur, à moi qui m’exprime plutôt avec des pinceaux

et je suis en train d’écrire quelques mots pour la postérité. Il

était une fois… plusieurs fois même... Ce conte contemporain,

- voire décompte - se loge dans les brumes et les ors de

la Lorraine où je débarque, en cet octobre 2015, après une

longue absence.

 

Attablé à la terrasse du Foy, place Stanislas, je savoure

l’amertume de l’automne parvenu à maturité, comme moi.

Quelques feuilles indisciplinées, échappées des tilleuls qui garnissent

le parc proche se posent comme des papillons fanés

sur les pavés blancs bien polis. Du temps où j’étais étudiant,

cet espace était salement goudronné et on y garait sa voiture,

quand on en avait une, jusqu’au pied de la statue de Stanislas

Leszczynski, serviteur des arts, à qui la Lorraine est reconnaissante,

selon l’épitaphe. Je me remémore les rendez-vous que

j’ai donnés sur ces marches. Satanée mémoire sélective qui me

fait me souvenir surtout de ceux qui ont tourné court. J’attendais,

assis sur la pierre froide avec mon vélo fixé à la marche

par une pédale. J’attendais une femme qui m’avait déjà oublié.

Café ? s’enquiert le serveur perspicace à qui j’ai fait signe.

 

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