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4 février 2019 1 04 /02 /février /2019 17:46

Jean-Philippe Monjot ETT / Collection Borderline 212 pages 18,00 €  www.territoirestemoins.net

 

Troubles dans le bocage

1

 

 

Des jonquilles précoces paraient les prés, promesse de renouveau. Mon portable sonna à une heure du matin, promesse d’un cauchemar.                                                                                   

Je m’étais couché tôt, ça me réveilla bougon. Rien d’inhabituel, pourtant ; une urgence. Seul dans ce coin des Combrailles, je suis le seul d’astreinte, forcément. Tout essoufflé, le capitaine Gillais s’excusa. Il avait un drôle de ton : « J’ai besoin de vous. Vite. C’est une vraie boucherie ! » Ça s’était passé à La Brogne, un lieu-dit de la commune de Verghères. Jean-Stéphane Dubourg possédait là une petite exploitation, un élevage de chèvres ; un jeune original, mais sympathique. Il s’était installé dans le pays deux ans auparavant. Je lui avais déjà rendu visite. Ignorant de quoi il retournait, je décidai de prendre tout mon attirail. Habillé à la diable, j’avalai un café réchauffé au micro-ondes. J’engouffrai mes mallettes dans le Range. Je démarrai.                                           Jamais un gendarme de la brigade de Saint-Sauveur ne m’avait appelé pour une urgence. D’ordinaire, c’est l’exploitant qui téléphone, ou son fils, ou sa femme. « U ne vraie boucherie » ? Il parlait de quoi ? Le capitaine Gillais, je le 8 connaissais pour être venu chez lui à cause du passe-temps de Madame. Trois Shih-tzus. Au croisement de la D987 et de la D122, deux de ses hommes m’attendaient dans leur fourgon. Je baissai la vitre.

 — Qu’est-il arrivé ?

— Le capitaine vous a pas expliqué ? J’affectai une mine dépitée.

— Bon, écoutez, il est là-bas, il vous dira. Vaut mieux que ce soit lui, hein ?

On s’engagea sur la D122. J’étais derrière eux. Après un kilomètre, on bifurqua pour le chemin de terre qui mène chez Dubourg. Quelle foutaise ! Je savais où il habitait, le chevrier, pourquoi avait-il fallu qu’ils m’escortassent ? Seul avec mon Range, j’aurais été plus rapide. On se traînait sur ce chemin chaotique. Des branches cinglaient mon pare-brise. Sous nos pneus, les flaques giclaient leur eau brune, c’était tout boueux, tout poisseux. Ce que je découvrirais quelques minutes après allait nous plonger plus loin dans le poisseux, une chape qui nous engluerait des mois durant, jusqu’à nous asphyxier.

— Enfin ! Gillais râla avant que je ne fusse descendu de voiture.

— Bon sang, allez-vous me dire ce qu’il y a ?

— Un massacre. Venez.

Je récupérai mon barda. Nos bottes s’enlisaient dans la gadoue du terrain de Dubourg. Il l’avait acquis pour pas grand-chose. Huit hectares dans un renfoncement rempli de broussailles et de ronces, boisés de sapins et de hêtres ; un terrain pissou, comme on dit par ici. Pour la chèvre, ça va bien, pensai-je, l’animal bouffe de tout, ça défriche. Mais dans les Combrailles, un éleveur sérieux, ça donne dans la vache, pas dans la chèvre. Caprins ou volailles, c’est pareil. On a beau posséder un tracteur dernier cri, avec GPS et climatisation, dans la tête, rien ne change : la basse-cour, ce n’est pas une affaire d’homme. Où était-il, le chevrier ? Je ne l’avais pas vu, ni lui, ni sa compagne. Cette nuit sans lune m’enveloppait. Qu’est-ce que je fichais là ?

Sur le seuil de la chèvrerie, je ne perçus aucun bêlement. Curieux. Mes semelles collaient sur le béton. Qu’est-ce qui collait comme ça ? Dans mon sac, je saisis ma loupiote spéléo que j’utilise en intervention. Du sang partout. J’ajustai la lampe frontale : une dizaine de bêtes gisaient sur la dalle, l’une d’elles avait des mouvements réflexes. L’odeur cuivrée du sang qui avait giclé jusqu’aux murs saturait mes narines. On pataugeait dans une mélasse de crottes, d’hémoglobine et de paille.

— Voilà ! Je n’ai personne pour ce type de… d’affaire. Je me suis dit que vous pourriez nous livrer une expertise.

— Capitaine… Trop aimable, répondis-je. D’ordinaire, je soigne les bêtes vivantes.

— Les salauds ! Il me reste rien ! Je n’avais pas aperçu Dubourg, dans un coin, prostré sur son tabouret de traite.

— C e sont celles qui entraient en lactation. Début mai, on prévoyait de démarrer la fromagerie. Je deviens quoi ? Je me réfugie dans la forêt ? Je vis de la cueillette des glands ?

— Ne dites pas de bêtises, mon vieux. Même si ces vauriens n’y sont pas allés à l’aveugle, vous avez d’autres bêtes.

Je suis mauvais pour les condoléances. C’est vrai, il aurait du mal à s’en remettre. Pauvre gars, déjà qu’avec sa compagne et sa gosse ils vivaient comme des romanichels dans un mobilhome, sans eau courante ni électricité.

— Vous avez dit « ces vauriens » ? Gillais braquait sa torche sur moi.

— Avez-vous l’habitude d’immobiliser une chèvre ? Il fit une moue négative. Vous devez prêter attention aux cornes. Vos deux mains s’en occupent. Par conséquent, quelle est la troisième main qui tue, si ce n’est celle d’un complice ?

Je m’étais approché d’un cadavre. Je m’agenouillai, cherchant une blessure.

— Pas moyen d’avoir plus de lumière ?

Gillais éclaira la bique étalée dans son sang et sa merde. J’examinai sa tête flasque.

— S a femme est partie coucher la petite chez la grand-mère, me chuchota-t-il, elle vit pas loin. Ça vaut mieux, non ?

J’acquiesçai et poursuivis.

— Ce sang collant indique que le carnage a été perpétré il y a peu. À quel moment vous a-t-il prévenu ?

— Dès que nous sommes rentrés, fit Dubourg.

— Ils étaient chez des amis en Corrèze, appuya Gillais.

— A lors de deux, ils étaient trois. Un troisième pour surveiller.

Je me piquai au jeu de l’expert criminel.

— Avant de passer à l’action, probable qu’ils vous ont espionné. Vous n’avez rien remarqué ces temps-ci ?

— Non, objecta Dubourg. Enfin, que la plupart me regardent de travers, ça, j’ai remarqué !

— Allez-vous me dire de quoi elles sont crevées, ces chèvres ? trépigna Gillais.

— J’y suis.

J’accorde que mon assurance trancha avec l’ambiance macabre qui régnait.

 

 

 

 

 

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