Léo , tout faux Collection Dépendances
14 août 2013
Sandrine est prête à partir, son Mac et ses affaires bien rangés
dans ses tiroirs. Elle a tout mis sous clef et passé un coup de
lingette sur son bureau. Comme s’il n’y avait pas les femmes de
ménage pour ça ! A part son téléphone, il n’y a plus rien. C’est ce
qu’exige son patron, un bureau bien net tous les soirs, sans aucune
trace de la journée de travail. Il ne faudrait pas qu’elle s’avise de
laisser traîner un crayon, une gomme ou une feuille de papier,
il l’appellerait sur son portable pour l’engueuler et l’obligerait à
revenir. Ça lui est déjà arrivé.
Il est presque vingt heures en ce mercredi soir, elle est lessivée
et n’a qu’une idée en tête : rentrer chez elle le plus vite possible,
grignoter quelques fruits en zappant sur la télé, prendre une
bonne douche et se mettre au lit. Demain, pont du 15 août.
Elle s’apprête à appeler son boss pour lui dire qu’elle part quand
ça sonne sur la ligne privée. Elle se tâte pour savoir si elle va
répondre. Après quatre sonneries l’appel sera automatiquement
basculé dans son bureau, elle pourrait donc laisser sonner, mais
elle sait qu’il n’aime pas ça, et puis ce sont toujours des VIP sur
cette ligne, alors elle décroche.
- Uniphone, bureau de Pierre Mahon, bonsoir.
- Cabinet du premier ministre, passez-moi Mahon !
Une voix désagréable, sèche, nasillarde, et pas de salutation,
pas de présentation. C’est bien d’un politique, ça !
Elle transfère l’appel.
- C’est le cabinet du PM, je vous le passe ?
Il hésite. Avec les politiques il n’y a que des emmerdes en
général. Mais il se méfie d’eux, alors il décide de prendre l’appel.
- Euh… Il est huit heures, je peux partir ?
- Allez-y, et bon week-end.
- Et vous, bonnes vacances, Monsieur.
Elle a raccroché, il a son correspondant en ligne, la voilà libre.
- Pierre Mahon, bonsoir. A qui ai-je l’honneur ?
- Vous avez un enregistreur sur ce téléphone ?
- Euh, oui, évidemment.
- Bien. Mettez-le en marche !
- Pardon ?
- Je vous dis d’enregistrer cet appel, je pense que vous aurez
besoin de le réécouter. C’est clair ?
- Non mais ! Qu’est-ce qui vous prend de me parler sur ce ton ?
Et d’abord qui êtes-vous ?
- Bon, faites comme vous voudrez ! Voici le message que je
suis chargé de vous transmettre. Ecoutez bien, je ne le répéterai
pas. Vendredi, vos services vont vous annoncer qu’il vous manque
dans les deux cents millions sur vos prélèvements du 10 août.
Deux cent huit, pour être précis.
- Quoi ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Si c’est un canular
pour la télé, c’est de très mauvais goût, je vous le dis tout
de suite !
- Ce que je viens de vous dire est la simple réalité. Votre sécurité
informatique est tellement mauvaise que nous avons pu tranquillement
détourner des millions de prélèvements bancaires. A
l’heure qu’il est, cet argent est hors de votre contrôle, bien au
chaud, quelque part dans un paradis fiscal.
- Bien, vous avez dit ce que vous aviez à dire ?
- Je n’ai pas fini…
- Moi si ! je n’ai plus envie d’écouter vos sornettes, plus du
tout !
- Si vous raccrochez, je ne vous rappellerai pas et vous le regretterez
amèrement. Réfléchissez un peu. Si je dis vrai, vous avez
plutôt intérêt à m’écouter jusqu’au bout. Qu’avez-vous à y perdre ?
- Mon temps, Monsieur, mon temps ! Tout simplement.
- En raccrochant vous perdrez beaucoup plus que du temps,
croyez-moi ! Mais c’est comme vous voulez…
- OK. Allez-y, je vous écoute. Deux minutes, pas une de plus.
- Alors, voilà ce que j’ai à vous dire. Quand vous aurez acquis
la certitude que nous avons bel et bien détourné tout cet argent,
vous pourriez être tenté de prévenir la police. Ce serait une très
mauvaise idée. Je le saurais très vite et j’expédierais aussitôt à
Médiapart un dossier complet expliquant comment le puissant
groupe Uniphone s’est fait rouler, combien nous avons détourné
et aussi combien nous aurions pu prendre si nous avions voulu,
c’est-à-dire des milliards en vidant les comptes de vos abonnés.
Tout le monde découvrirait que la sécurité de votre informatique
n’est ni faite ni à faire. Vous seriez ridiculisé, vos abonnés
perdraient confiance et c’est par millions qu’ils se précipiteraient
pour annuler leur autorisation de prélèvement, vous auriez à
coup sûr des centaines de milliers de désabonnements. Le cours
de votre action dévisserait, votre groupe deviendrait opéable. On
vous demanderait des comptes. Bref, je ne donnerais pas cher de
votre peau après une telle catastrophe.
Son correspondant marque une pause, il ne réagit pas.