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18 décembre 2017 1 18 /12 /décembre /2017 14:10
La route du Sud

Bages, novembre 1993.

 

 

 

 

1

Des cailloux roulent sous mes pas. Mes pieds dérapent, mon

buste part en avant pour rattraper le coup. Je me rétablis, mais

l’onde de choc remonte le long de mes jambes, mon ventre,

jusqu’à mon épaule encore douloureuse. Qu’est-ce qui m’a

pris ?

Devant moi le chemin serpente, blanc dans le petit jour.

Autour, le paysage tremble à travers la sueur qui me coule dans

les yeux. A chaque foulée, mes baskets gémissent, à moins

que ce ne soit moi, un petit cri venu malgré moi du fond de

ma poitrine. Pourtant, je m’applique à bien inspirer, expirer.

Contrôler mes poumons, éviter qu’ils s’emballent. Ne pas

haleter.

Le redoux de la température, ce matin, m’a donné envie

de mettre le nez dehors. J’en avais besoin, après ces journées

entières terré dans mon trou. Au début, le grand air m’a fouetté

le sang, j’ai cru que ça irait tout seul. A présent, je regrette. La

pente devant moi se dresse comme un mur, pourquoi est-ce

que je m’obstine ? Des mois que je ne m’étais infligé un tel

effort. Mon corps est une vieille machine, une chaudière percée

de toutes parts qui souffle et ahane, et qui avance malgré tout.

Inspirer à fond, bien à fond.

Il n’y a pas si longtemps, j’étais dingue de footing. J’aimais

courir jusqu’à l’état de grâce, quand souffrance et plaisir se

confondent. Là, je peux dire que je suis servi. Les goulées d’air

que j’avale me font mal, un écouvillon me racle la gorge, récure

mes poumons. Ralentis ! Sinon ils vont éclater.

Mon bavardage avec moi-même ne s’arrête jamais. Dès le

réveil les mots me sautent dessus et me suivent partout, pas

moyen de leur échapper. J’attends, chaque soir, que le sommeil

me délivre mais parfois il ne vient pas, toute la nuit les mots

jacassent, résonnent et rebondissent dans mon crâne. C’est

tuant, cet incessant ping-pong des mots. J’ai cru les faire taire

en allant courir dans les collines. Mais non. Ils s’imposent par-dessus

le battement de mon sang, par-dessus le bruit de l’air

dans ma poitrine.

Je croyais que sortir me ferait du bien. Contempler les arbres,

la garrigue, les nuages, ou même les pierres du chemin. En

temps normal, ça m’aide à faire le vide. J’ai essayé. J’ai regardé

les chênes verts, les pins là-haut sur la crête, les fins cyprès

quillés sur leur bâton de sucette. Je les aime, les cyprès : leur

flamme sombre tranche sur le sol avec une grande netteté de

contours, on dirait des bibelots. Je les ai retrouvés avec plaisir.

A présent, je n’y fais plus attention. Tout est flou autour de

moi, je ne vois que mes pieds qui butent sur les cailloux.

Je voudrais forcer l’allure, mais je ne peux pas, mes talons

décollent à peine du sol. J’aurais voulu avoir des ailes, voler

assez vite pour distancer mes souvenirs… Rien à faire. Ils sont

revenus, ils se bousculent en moi, et j’ai baissé la garde.

Il y a cinq jours à peine, j’étais dans la froidure d’un novembre

lorrain. C’était le dernier jour avant mon départ, mais

je ne le savais pas. Coup de sonnette à ma porte. Je m’en approche

sur la pointe des pieds, j’hésite entre ouvrir et faire

le mort. Qui sait pourquoi j’ai ouvert ? Zoé se tenait devant

moi, un gros bouquet rouge et jaune à la main. Zoé Barcelo, la

meilleure amie de Léa. Elle m’a flanqué les fleurs dans les bras.

« Tiens, tu devrais lui porter ça ! » Ses yeux ne quittaient pas

les miens, ses lèvres frémissaient tandis qu’elle parlait. Elle est

partie sans rien dire de plus. Pendant un moment, j’ai tourné

et retourné le bouquet en me demandant si je ne ferais pas

mieux de le jeter. Quand même, j’ai enfilé mon blouson et suis

allé au cimetière. Sans doute il y avait en moi comme un malaise

: pourquoi je n’y avais pas pensé tout seul, à ces fleurs ?

La tombe était nue, à part la photo de Léa en noir et blanc

dans son cadre de pierre. J’ai piqué un vase vide dans une allée

voisine, je l’ai rempli d’eau et j’y ai disposé les chrysanthèmes,

juste devant le sourire gris de mon amour.

Léa, ne m’en veux pas, ce n’est pas de l’ingratitude. Comprends-

moi : ce n’est pas toi que j’essaie d’extirper de ma mémoire,

c’est le venin des souvenirs. C’est une des raisons pour

lesquelles je m’épuise à crapahuter dans ces collines. Il faut me

comprendre, je viens de passer trois jours entiers avec toi. Seul

en tête-à-tête avec ton fantôme.

 

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