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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 19:53

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Lire le début

"Mauvaises nouvelles d’Afrique et des Caraïbes" Christian Samson

 Collection Borderline ETT Éditions Territoires Témoins

www.territoirestemoins.net

 

 

 

 

 

    Un village bien tranquille

 

L’école primaire de Bougouni ressemble à beaucoup d’autres de la savane subsaharienne. Elle bourdonne pendant les récréations. Les adolescents achètent arachides, galettes de manioc, bananes frites. Les marchandes se réjouissent de voir des écoliers courir autour des casseroles. Le marché reste animé jusqu’à disparition des vivres frais. Dans leur ronde, les gendarmes passent d’une échoppe à une autre, et blaguent surtout avec les écolières.

Le maître d’école Bogolo a atteint un âge vénérable : grosses lunettes et sourcils blancs. Au crépuscule, il prend place à la terrasse de l’Hôtel des Chasses en compagnie du maire, son ancien adversaire aux élections et des fonctionnaires de la préfecture. Sur la terrasse dominant le fleuve, tous bavardent devant des hippopotames ventrus qui pataugent près des jardins. Les petits, couverts de boue, se confondent avec les collines au coucher. Les Américains du Peace Corps conversent avec le barman, plaisantent la cuisinière rubiconde habituée à leur manège.

 

Bougouni est un village sans histoire. Au début de la nuit, les élèves apprennent leurs leçons sous l’éclairage municipal jusqu’à vingt-trois heures. Ils se livrent à des va-et-vient d’un lampadaire à l’autre avec leurs cahiers de classe, marmonnent les révisions, se disputent les termites volants. Les criquets pullulent, pareils à une pluie de cendres en éclosion saisonnière. Parfois, le maître d’école Bogolo s’arrête devant Mbokou, son élève préféré, complimente les gamines, en particulier Aminata, une gazelle au teint clair. « Vous êtes l’avenir du pays », dit-il. Il jauge la rondeur naissante de sa poitrine.

                                     

 

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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 19:47
Le premier Tapkao

Le premier Tapkao

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« Carabistouilles fiction » Léonard Taokao

Collection Borderline ETT Éditions Territoires Témoins

www.territoirestemoins.net

 

 

 

 

7 ans ! 7 longues et tumultueuses années vécues loin de ce beau et chaleureux pays qu’est la France. 

Mon premier contact avec la patrie ayant breveté la Déclaration des Droits de l’Homme fut la tronche patibulaire d’un agent de la police douanière de l’Union Européenne. Il m’examina vingt bonnes secondes, guettant sans doute une quelconque lueur de peur dans mes yeux, scanna mon faux passeport made in Ukraine, puis me le balança en marmonnant je ne sais quoi dans sa barbichette du gars qui a trop maté de films de mafioso. Je m’éloignai du guichet, passai sous un nombre incommensurable de portiques, subissant les coups d’œil inquisiteurs de militaires et brigadiers anti-émeutes. 

Bigre ! Paris était-il sous les bombes ?

Une fois sorti de la galerie commerciale faisant par là-même office d’aéroport, je suivis un interminable couloir avant d’enfin accéder à la station RER. La présence de contrôleurs armés m’obligea à claquer connement le peu de maille qu’il me restait. Au moins, on pourra dire que j’étais revenu à la maison avec un budget se réduisant à quelques cents. Le rêve américain était à portée de bras…

Je pris place dans le train direction Paname. La rame « troisième classe Debout » puait le vomi, sa carlingue intégralement taguée, le sol jonché de mégots, tablettes de médocs, journaux... Les voyageurs baissaient les yeux, perdus dans de lointaines pensées, ou peut-être étaient-ils tout bonnement concentrés à ne pas croiser le regard d’un groupe de jeunes bouffons qui mesuraient en se marrant les lames de leurs couteaux respectifs.

- C’est moi qu’ai la plus grosse ! beugla un grand efflanqué boutonneux. 

Devant le paysage banlieusard, champignonné de cabanes bâchées et autres tentes de fortune léchant les pieds de sinistres tours de béton grises lézardées,  je commençai sérieusement à me demander ce que je foutais là.

 

 

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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 19:36

link« Une ville sous influence »

Serge Radochévitch

Éditions Territoires Témoins / Collection Borderline

www.territoirestemoins.net

 

 

1

Après-midi d’été. L’eau miroitait au soleil. Ça faisait bien une heure qu’ils étaient plantés là, le cul dans l’herbe, à pêcher comme des pros. Sauf que lui, Simon, il avait un peu oublié, manque de pratique. René avait expliqué ! Alors, il ne fallait plus qu’attendre. Mais, au bout d’une heure, Simon a quand même demandé si on était sûr qu’il y eût encore des poissons dans la rivière, avec la pollution, tout ça… René a rétorqué que, un, des poissons, y en avait, deux, la pollution, y en avait pas ! On était à la campagne, et pas sur les quais de la Seine ! Alors là il exagérait, la Seine, l’eau de la Seine…

- Mais tire !

Ce qu’il fit.

- Je vais te le ramener ton poisson !

- Un brochet ! Et un beau !

- Qu’est-ce qu’on en fait ?

- Cette question ! Mais on va le manger, mon cher, on va le manger.

C’est Marie qui l’a cuisiné, le soir même. Marie, l’actuelle compagne de René, jolie, sympa et plus que ça. Ça a l’air sérieux tous les deux. Ce n’est pas mes oignons, mais je pense qu’il est bien accroché, comme le brochet ! Fameux ce poisson, ça faisait longtemps que je n’avais aussi bien mangé ! D’aucuns diront, oui, mais c’est plein d’arêtes ! Le grand art, c’est de savoir où elles se trouvent pour pouvoir les enlever. Comme beaucoup de choses dans la vie.

La rivière, c’est la Moselle, région Lorraine, mines de fer, sidérurgie, potée, quiche et poissons de rivière.

René a haussé les épaules.

- On voit que ça fait un bail que tu n’es pas venu dans le coin.

Tout ça, terminé, fini, foutu ! Les mines de fer, musées pour touristes. Et la sidérurgie, on l’a transformée en parc d’attractions, genre Mickey.

Ils ont terminé la soirée sur la terrasse, René et Simon, avec chacun un petit verre de mirabelle, manière de rester dans l’ambiance. Marie avait préféré se coucher et laisser les deux amis continuer à bavarder au clair de lune.

Simon Bielik, trente six ans, écrivain journaliste, en vacances chez son ami René Picart, son cadet d’un an, directeur du Centre sportif de Le Veroit, une ville moyenne sur les bords de la Moselle.

Ah, les souvenirs ! Tu te rappelles… t’as pas oublié… je me souviens d’un truc…

Ils ont tenu comme ça jusqu’à deux heures du matin.

Quand Simon s’est réveillé, c’était dimanche. Il faisait beau. Petit déjeuner sur la terrasse. Pieds nus, en short, les yeux bouffis, on s’est levé tard, mais on est en forme et on a faim. Marie sourit. René habite hors de la ville, en bordure de forêt, une vieille maison bien retapée, avec terrasse, jardin et verger et ses inévitables mirabelliers. A part le piaillement des oiseaux, c’est le grand calme.

- Encore du café, M. Bielik ? demanda Marie.

René intervint.

- Non, non ! c’est Simon et Marie. Comme ça c’est plus simple.

Et plus convivial ! Surtout si on doit rester un temps ensemble.

Simon leva la main.

- Un temps, René, pas un long temps !

- Hé, tu viens d’arriver !

Simon sourit et tendit sa tasse.

- Un peu de café, Marie !

C’était bien vrai qu’il venait d’arriver, l’avant-veille, sans prévenir, on pouvait dire en catastrophe. René l’avait accueilli avec sa chaleur et son exubérance coutumières. Un ami. Je lui expliquerai, je lui raconterai, rien qu’il ne sache déjà, qu’elle est partie et que j’en suis malade. Un truc tellement con que je devrais en rire !

Une réflexion de René le tira de sa rêverie.

- Vous ne sentez rien ?

Marie huma l’air, si, une odeur de brûlé, et ça vient de la forêt !

René se leva, alla jusqu’au bord de la terrasse.

- On ne voit rien. Mais ça sent bien le brûlé. Il hésita un court instant. Mieux vaut aller vérifier. Tu viens Simon ?

- N’oublie pas ton portable, dit Marie. Et préviens-moi si c’est sérieux.

- D’accord ! les incendies de forêt en Lorraine, c’est plutôt rare.

Ils prirent un petit sentier qui serpentait dans le sous-bois. À petites foulées, et on économise son souffle.

- Tu sais où tu vas ? parvint à demander Simon.

- Déjà jusqu’à la clairière des trois hêtres. Il y a une vieille cabane de chasse… On devrait y être dans dix minutes.

A mesure qu’ils avançaient, l’odeur se faisait de plus en plus forte. Jusqu’à ce qu’ils débouchent dans la clairière.

- Hé voilà ! Je me doutais que c’était ça !

Ça, c’était ce qui restait de la cabane, un magma noirâtre de cendres et de bois, qui fumait encore. Ils s’approchèrent.

- Plutôt bien brûlé ! commenta Simon.

René ne répondit pas, fit le tour du foyer, c’est encore chaud…

- Ça ne risque pas de s’étendre ? demanda Simon.

- Non, je ne crois pas. Mais je vais quand même prévenir.

Il eut une brève conversation avec Marie.

- On va attendre ici. On surveille le barbecue. Les pompiers ne

vont pas tarder.

- Dis-moi René ?

- Oui ?

- Cette cabane n’était pas habitée ?

- Si justement ! Par un vieux clochard !

- C’est pour ça que tu en as fait le tour ?

- Oui, je me demandais… Mais on ne peut rien voir là-dedans…

- Tu le connaissais ?

- Oui !

Le camion de secours arriva dans la clairière en cahotant. Trois hommes en descendirent. Deux jeunes soldats du feu et leur chef.

René fit rapidement les présentations. Capitaine Martin, responsable du Centre de secours, Simon Bielik, un ami.

- Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Martin.

- René haussa les épaules, je n’en sais rien. On a senti l’odeur et on est venu voir…

- Il n’y avait pas quelqu’un… ?

- Un clochard, Nico, vous le connaissez ?

- Bien sûr. Bon, on va vérifier ! Vous deux mettez une lance en action et vous arrosez. Doucement. Ok, comme ça.

Les cendres grésillèrent et une fumée plus dense s’en dégagea.

- Arrêtez la flotte, commanda Martin. Allez voir dedans !

- Qu’est-ce qu’on cherche ?

- Des os !

Simon observa que René paraissait inquiet. Puis soulagé, quand les deux jeunes, ensemble, s’écrièrent.

- Il n’y a rien, chef !

- Bon, eh bien vous remballez le matériel.

René s’avança.

- Cet incendie, qu’est-ce que vous en pensez ?

Martin regarda René, puis le tas de cendres.

- Je ne suis pas un expert, mais j’en ai vu, des incendies, et de toutes sortes… Une cabane en bois, quand ça brûle, ça brûle, je veux dire, ça se consume doucement, après, mais il y a toujours des endroits où c’est moins fort, qui restent un peu à l’écart… A moins qu’on aide… Il fit une pause. C’est ce que je pense oui, quatre côtés dont il ne reste rien, arrosés d’essence, c’est plus que probable… Mais comme il n’y a pas eu mort d’homme, on dira que c’est accidentel.

Simon trouva la réplique bizarre. Mais bizarre aussi l’attitude de son ami.

- Martin, je vous laisse le soin de prévenir la mairie et la gendarmerie…

- Bien sûr, bien sûr ! Vous savez, je crois que le gars Nico s’est barré !

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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 18:37

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« Les filles maléfiques » Didier Fohr 

 Collection Borderline   ETT/ Éditions Territoires Témoins

 www.territoirestemoins.net

 

 

1

 

- Le coup du manteau ! C’était énorme. Je le sentais douter. Il était incertain. Il fallait ses mains sur moi. Je l’ai appelé. On jouait depuis des semaines par mail. Lui, il était marié et c’est le genre de type que tu ne peux pas imaginer, même pas une seconde en train de tromper sa femme. Là, j’ai eu un truc de femme sauvage. Il fallait que je le fasse chavirer. Je voulais sentir ses hormones s’affoler. Et pourtant, ce n’est pas mon genre non plus, tu le sais…

- Heu…

- Arrête ! Pas plus d’un homme à la fois, tu le sais bien, sinon on ne serait pas ici en train de discuter. 

Milie est probablement la plus belle femme du continent européen. Elle a des yeux salsa et des gros seins. Elle est penchée sur la petite table du restaurant. Elle froufroute avec ses trucs de fille. Quand elle parle, sa lèvre supérieure entame une drôle de danse avec celle du dessous. C’est bien. Il faudrait les manger, ces lèvres. Le type d’à côté semble tout proche de la montée astrale. Depuis une demi-heure déjà, il n’a rien perdu de la conversation et se contente de quelques relances hasardeuses en écoutant son interlocuteur. Milie parle de fesses depuis le début du repas, le type se tasse sur sa chaise et commence visiblement à ne plus supporter d’être en érection.   

 - Là, tu regardes mes seins ! Bon tu as le droit. Il faut que je te raconte le coup du manteau. 

 - Milie ! Si tu mets un décolleté aussi puissant, c’est quand même bien pour…

 - Pas toi ! Tu ne vas pas faire comme tous les mecs à penser qu’on ne cherche qu’à attirer les regards ! Si les filles mettent des décolletés, c’est qu’elles complexent sur leurs fesses.  

 - Hein ? 

 - Ça s’appelle la technique de la diversion. Pendant qu’on regarde le décolleté, on ne se fixe pas sur le reste. 

 - Donc c’est bien pour qu’on le regarde !

 - De toute façon, vous les regardez quand même. Donc, le coup du manteau ! On s’était déjà bien chauffés avec des mails calorifiques et je lui avais annoncé une surprise pour ce jour-là, à midi pile. J’ai attendu qu’il sorte de son bureau. C’était l’an dernier au mois de février. J’étais en face de la porte. Quand il est sorti, j’ai ouvert mon manteau. J’étais entièrement nue dessous. J’ai cru qu’il allait mourir. Il l’a refermé avec douceur. Il l’a ouvert encore. Heureusement personne n’est sorti en même temps que lui. Il avait un air de gamin pris en faute. Il est beau comme un dieu, tu ne peux pas y croire. 

 

Le type d’à côté est pris de tics nerveux à peine perceptibles. Cette fois, le restaurant est bondé. La serveuse, une créature, ondule derrière ses plats. Elle en glisse un devant Mathieu, déclenche un mouvement de fessier qui propulse l’ensemble de l’organisme vers d’autres tablées. Le sein droit frôle le visage du jeune journaliste. 

- Journée nichon ! rigole Milie.

- J’adore.

- Je sais !

- Vous avez fait quoi après ? Tu l’as planté là, tu lui as récité un passage de Giono ? 

- On est allé à l’hôtel, je n’aime pas ça, mais il y a des moments où… J’ai eu trois orgasmes. 

- Et lui ? 

- Je crois qu’il a simulé. 

 

Milie devient plus sombre. Cette fois, c’est le noir de ses yeux, deux grosses lampes led, qui parle. « Je crois que je n’ai pas réussi à lui donner du plaisir… On s’est revus plusieurs fois. Il bandait, mais ne jouissait pas. Et puis j’ai essayé un jour de le masturber. J’ai abandonné au bout de vingt minutes avec une bonne tendinite. Il était tout gêné. Moi je me caressais, j’ai eu le temps de jouir au moins dix fois ! »

 

Cette fois, le type est rouge comme une écrevisse atrabilaire. La serveuse revient avec une assiette pour Milie. 

- Et avec ta copine ? 

- Du feu.

- Raconte !

- Des trucs de fou, une vraie découverte. Elle fait des choses uniques dedans. Je voudrais t’expliquer. Elle contracte des organes que d’autres n’ont pas.

- Explique tout, je veux tout savoir, j’ai câlin ce soir avec mon mec, je dois trouver des nouveaux trucs. 

- Ok, mais on vient de se quitter. Comme quoi le sexe ne fait pas tout…

 

Le téléphone sonne. C’est le procureur. «  M. Launay, je fais un point presse à quinze heures, arrangez-vous pour être là. C’est du sérieux. A tout à l’heure ». 

Mathieu n’a pas eu le temps de parler. Milie est en train d’avaler une dernière bouchée de spaghetti carbonara. « La prochaine fois je te raconterai le coup de la main, à condition que tu m’expliques comment fait ta copine. Là, je file, j’ai un rendez-vous boulot important. Et puis j’ai une gamine malade. La maîtresse va m’appeler c’est sûr ».

Une bise qui claque, une odeur de fille, un chiffonnement d’étoffes diverses et elle disparaît. Mathieu s’assied un peu plus qu’avant. Le mec à côté le regarde comme si on venait de lui mettre un suppositoire au menthol. 

 

A la rédaction, c’est le calme plat. La vague post-prandiale, comme disait un toubib dans un congrès pour faire le malin. C’est le coup d’assommoir de la sortie de déjeuner. Taux de productivité insignifiant. Pierrot prend l’air inspiré les yeux plissés devant son écran. Un autre essaye de cacher la fenêtre Facebook. Deux autres discutent mollement, un gobelet de café à la main. Seul Gormeau, le chef, dans son bocal, semble affairé. Les sourcils contradictoires, les deux index en avant sur son clavier, il est assis sur une fesse. 

Gormeau est devenu chef comme on attrape une maladie, comme on hérite d’une dette. Il exprime tout cela par des plaques d’un rouge plus ou moins intense qui apparaissent en fonction des événements et des personnes. Là, c’est toute la paupière droite qui est enflammée. 

- Launay, tu saoules. Où en es-tu avec le dossier que je t’ai donné il y a deux jours ? 

- Il faudra encore attendre, j’en ai peur. Je fonce chez le procureur. Un point presse. 

- Si c’est pour l’opération tranquillité vacances ou pour une déclaration de plus sur la politique pénale du gouvernement, il attendra un peu. J’attends ton dossier ce soir. 

- Je suis fait-diversier, non ? Alors les faits divers d’abord. Là je crois que c’est du lourd !

- Tu me répètes sans arrêt que tu veux arrêter ! C’est justement l’occasion de faire autre chose. 

- En attendant, le proc m’a dit que c’était du sérieux. 

- Avec des gars comme toi, faire un journal relève vraiment du miracle quotidien. 

- Salut !

Tour rapide sur son bureau pour prendre un bloc, un appareil photo, deux ou trois stylos. Pas de message. La secrétaire est en train de fumer des clopes dans le « tuyé »*. Pierrot est exactement dans la même position qu’il y a deux minutes. Les deux mains posées devant le clavier. Une ride méchante sur le front. Un braque allemand devant une compagnie de sangliers. 

- Encore une page de la Bible, Pierrot ?

- Fais pas chier. Un sujet sur la nouvelle moto-crotte à Varengeville. Je galère. L’adjoint au maire s’est cru obligé de monter dessus pour la photo. 

- Grandeur et servitude mon Pierrot…

- Dégage ! Tu te crois plus malin avec tes feux de mobylettes ? On va boire un coup ce soir ? 

- Même plusieurs. Tu divorces encore ?

- Ouais, ras le bol. Je la quitte. Elle ne me comprend pas. 

- C’est une bonne idée.   

 

Pierrot, trente-quatre ans, ne supportait pas le mois de février. Tous les mois de février, c’était le grand ménage dans sa vie. Il devait avoir sept ou huit ans quand sa mère s’est jetée par la fenêtre devant lui pendant les vacances d’hiver. Depuis, c’était un séisme régulier, annoncé et attendu. Et si chaque printemps il retrouvait une dulcinée pour la vie, il reprenait son baluchon régulièrement juste après les fêtes. Mathieu était généralement embauché pour l’aider à déménager et accompagner quelques soirées arrosées. C’était comme ça. Sa stabilité à lui. 

- J’oubliais, le correspondant de Saint-Val t’a appelé deux fois. Il a juste dit qu’il y avait des gendarmes partout dans le bled et que personne ne voulait lui dire ce qui se passait.

- Saint-Val ? Bon, écoute, je vais voir… Mais là je file chez le procureur. 

 

Senis, le correspondant de Saint-Val, était au courant du moindre battement de paupière dans sa commune. Une coucherie, un accident, un collectionneur de boîtes de fromage, rien n’échappait à ses grandes antennes. Il faisait le journaliste comme on soigne un cheptel au milieu des 6000 âmes de la petite cité dortoir. Il était amoureux depuis toujours de l’épicière du village qui savait tout, elle aussi, en temps réel. Finalement Mathieu l’appelle en marchant vers le tribunal. 

 

- Salut Mathieu, je n’y comprends plus rien. Ça frétille depuis deux jours dans le village. Impossible de savoir quoi que ce soit. Les gendarmes ont tout verrouillé. Ils ont bouclé une maison abandonnée. Ils sont aussi dans le lotissement… On dirait un truc grave. Là, ça me dépasse… Le chef de brigade ne veut rien lâcher et même le maire répète qu’il ne peut rien dire.

- Et ton épicière ? 

- Elle va bien

- Non, elle sait des choses ? 

- Tu penses bien qu’elle m’aurait tout dit. Pour l’instant, c’est le black-out total.

- Je vais aux infos. Je te rappelle. Reste en alerte quand même. 

 

 

 

 

 

 

 

 

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