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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 15:11

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« Sur les pas de mon frère » Pierrick Gazaignes

Collection Dépendances ETT Éditions Territoires témoins

www.territoirestemoins.net

 


5 avril 1953. Au Sud de Luang Prabang (Laos).

Vers 11h00 du matin.

J’ai attaché au bout du canon de mon PM le petit foulard

qu’elle m’a donné. Verdier et Demaison se sont foutus de ma

gueule mais comme ils savent que quand je dis plus rien et que

mon menton tremble, je suis prêt à rentrer dans le lard de

n’importe qui, ils ont tout de suite arrêté.

On marche dans la jungle depuis trois jours. On est en

opération. Les deux éclaireurs viets qui sont avec nous sont aussi

bons marcheurs qu’ils connaissent le terrain. Sans eux et le

lieutenant, on aurait été taillés en pièces depuis longtemps.

J’ai appris au cours de ces longues semaines à survivre. Comme

un animal. Je suis un animal. Je sens comme un animal. Je sais la

peur qu’il éprouve, je la sens au fond de moi et c’est cette peur

instinctive qui, je sais, me permet de rester en vie. C’est la seule

chose que j’ai comprise sans doute parce que ça répond à une sorte

de pulsion. Il y a pourtant deux trucs qui me font mourir de peur

tout le temps. La première c’est que je ne sais jamais où on est et

la deuxième c’est que je sens en permanence que cette saloperie de

Vietminh peut nous tomber dessus à n’importe quel moment.

- Eteins ta clope Simon.

- Lieutenant, il va nous faire dézinguer si vous lui faites pas

avaler son mégot.

- Ta gueule Fratus, je l’écrase ma tige.

- Ils sont loin devant ? a demandé le lieutenant Salva.

En tête de colonne quelqu’un a gueulé :

- Ça fait un moment que je les ai pas vus mon lieutenant.

- Ils ont combien d’avance sur nous Régis ?

- Cent mètres.

- Putain, c’est trop mon vieux, t’as vu comme c’est dense dans le

coin, faut que tu ailles me les chercher.

J’ai resserré la jugulaire qui retient mon chapeau de brousse. Les

feuillages tropicaux formaient comme un toit au-dessus de nos

têtes au travers duquel le soleil lançait des faisceaux de lumière de

plus en plus disséminés. L’impression d’étouffement était renforcée

par la chaleur abominable et moite. Ecrasante. J’ai glissé le mégot

de ma clope dans le paquet à moitié écrasé que je faisais tenir au

filet de mon chapeau à bord.

- Bouge ton cul Dinard, fais moi revenir les Viets dans la

colonne, a crié le lieutenant.

- Seul, mon lieutenant ?

- Dépêche-toi de tracer, ils vont prendre trop d’avance.

Ça m’a étonné que le lieutenant lui dise de partir seul. C’était

pas son genre. Moi je savais que c’était un gros risque de le laisser

partir seul. Il était pas dans son assiette le lieutenant depuis

quelque temps. Il a levé son PM au-dessus de sa tête, l’a fait

tourner en l’air. C’était le signe que tout le monde devait s’arrêter

de marcher. Les quinze qu’on était, on s’est assis où on pouvait de

part et d’autre de la piste qui s’était rétrécie au point de pouvoir à

peine laisser passer un seul homme à la fois. Dinard a décroché son

sac à dos, a ôté son chapeau pour éponger la sueur qui trempait ses

cheveux comme s’il venait de prendre une douche.

Il n’avait pas l’air d’avoir la trouille, on aurait dit qu’il allait

partir comme un gosse à l’exploration d’un bosquet. Tous les mecs

de la section le regardaient. Il a réajusté son chapeau. Aucune

expression sur son visage. Le lieutenant lui a mis la main sur

l’épaule.

- Attends Dinard… le lieutenant a mis ses mains en porte-voix

devant sa bouche et a crié, b!n có tr"#c $%n nay ? (vous êtes loin

devant ?)

On a tous attendu une réponse mais rien ne nous est parvenu.

Il a repris.

- B!n $ang quá xa t#i! d&ng ! (Vous êtes trop loin devant !

arrêtez !).

Le lieutenant a regardé Dinard. Il fallait qu’il y aille.

Dinard n’a même pas jeté un regard vers nous. Il s’est engouffré

dans les herbes épaisses qui l’ont fait disparaître au bout de

quelques mètres de nos champs de vision.

Presque tous les gars ont fait mine de prendre une clope dans

leur sac, sur le paquet attaché à la poche de leur chemisette ou à

leur ceinturon. Le lieutenant a fait signe que non. Personne n’a

moufté. On ne disait plus un mot. On entendait le cri d’une sorte

de coucou qui répondait aux hurlements de singes déchaînés qui

sautaient de branches en branches au-dessus de nous.

- C’est pas une connerie de le laisser aller tout seul lieutenant ?

j’ai demandé.

(…)

9 septembre 1953. Etang de Bages (Aude)

Il faisait frais pour un mois de septembre. J’avais été relever les

nasses seul. Maman ne se sentait pas bien et je crois que c’était la

première fois qu’elle me l’avouait. C’est dire si elle n’était pas en

forme.

Depuis que Simon était parti ça n’avait pas aidé à la faire revenir

parmi les vivants. Trois ans plus tôt il y avait déjà eu l’accident de

papa et ça avait été le début de la fin. Maman n’était plus la

même. Et pour tout dire, il me semble que c’était pas la mort de

papa qui l’avait le plus affectée. Elle l’avait même plutôt pas trop

mal encaissée. Si on peut dire les choses ainsi… Par contre, quand

Simon est parti, alors là, tout s’est mis à foutre le camp, on aurait

dit qu’elle avait tout de suite compris qu’elle ne pourrait pas s’en

remettre. Et la vie d’avant n’est plus jamais revenue…

Pendant quelques mois, en fait jusqu’à son départ de Bages, j’ai

voulu croire que ça pourrait s’arranger mais j’ai fini par

comprendre que c’était irréversible. Avec sa décision de s’engager,

Simon avait donné raison à maman qui n’arrêtait pas de dire que le

destin s’acharnait sur nous.

Quand papa a eu son accident, je me suis raccroché à mon frère

comme à une bouée de sauvetage. Je l’avais toujours énormément

admiré mais à la mort de papa c’est devenu mon seul modèle. Ma

seule référence. Je savais que c’était lui qu’il fallait que je suive. Je

savais que j’aurais pu mourir pour lui. Peut-être plus encore que

pour maman.

Tout ce qu’il faisait me paraissait formidable. Tout ce qu’il

faisait était formidable. Il aurait pu faire les pires conneries j’aurais

trouvé ça incroyable.

Mais mon frère ne faisait pas de conneries. Il était calme. Il

réfléchissait avant de faire les choses. Il ne s’emportait jamais. Ses

sentiments ne sortaient jamais vraiment de lui. Enfin… je ne sais

pas comment dire, là-dessus il était totalement l’opposé de moi.

A la mort de mon père par exemple. Il n’a pas pleuré. Tout le

monde pleurait au cimetière parce que je pense que tout le monde

aimait mon père. Mais lui il n’a rien dit. La seule chose dont je me

souvienne c’est qu’il était très pâle et que quand on a descendu le

cercueil dans le caveau son menton s’est mis à trembler. Et

pourtant il n’a pas versé une larme. C’est même lui qui soutenait

maman et qui me disait de ne pas chialer comme une fille.

J’ai toujours voulu lui ressembler mais je savais que je n’y

arriverais pas. Je parlais tout le temps et je lui posais toujours des

questions. Lui, au contraire, pesait tous les mots qu’il disait. Il ne

se précipitait pas comme moi et c’est exactement ce que j’aurais

voulu pouvoir faire.

Il ressemblait à maman pour ça et je sentais qu’ils n’avaient pas

besoin de beaucoup parler pour se comprendre. J’étais toujours

pendu à elle quand j’étais petit. Lui pas. C’est maman qui me

l’avait dit après qu’il soit parti là-bas.

Ce matin-là quand je suis rentré à la maison, j’ai été surpris de

voir le portillon du jardin ouvert. Maman le tenait fermé pour ne

pas laisser s’échapper Rancoule, notre chien.

Comme elle ne se sentait pas bien je me suis dit que le facteur

était sans doute passé et qu’il avait oublié de le refermer. J’ai

déposé la bassine pleine d’anguilles sur le perron et suis entré dans

la maison. J’ai appelé mais personne n’a répondu.

Sur la table de la cuisine, il y avait toujours le petit déjeuner que

j’avais laissé en plan le matin même et que maman n’avait pas

débarrassé. A côté une enveloppe. J’ai tout de suite compris ce

qu’elle contenait. Elle n’avait pas été décachetée. J’ai hésité en me

disant que c’était à maman de le faire, mais je n’ai pas pu attendre.

J’ai rapidement survolé les premières lignes pour arriver au fait

lui-même. Je sentais une boule me serrer la gorge et des larmes qui

coulaient sur mes joues. Je devais les essuyer pour y voir quelque

chose mais rien ne pouvait les empêcher d’envahir mes yeux.

Votre fils… Simon Rozier… disparu en opération… n’ayant pas

donné signe de vie depuis… Tout porte à croire que … dans une zone

d’affrontements sauvage particulièrement difficile d’accès… Nous avons

le regret de … Nous vous prions de … l’armée française… saluons le

courage et la bravoure de votre fils … fait don de sa vie pour de notre

République… au nom de…

J’ai senti que les larmes s’étaient arrêté de couler. J’ai senti

qu’un sentiment que je ne connaissais pas se répandait en moi

comme un poison. J’ai regardé autour de moi le vide de la cuisine.

J’ai lâché la lettre qui est tombée comme une feuille morte à mes

pieds. J’avais envie de hurler mais aucun son ne pouvait sortir de

ma bouche. On aurait dit qu’une main de fer invisible garrottait

ma gorge pour empêcher la souffrance de sortir de moi.

Maman est apparue dans l’encadrement de la porte de la

cuisine. Je n’ai pas pu la regarder dans les yeux. Je n’ai pu que fuir.

Je n’avais qu’une envie : le rejoindre.

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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 15:06

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« Embellie » Claude Charles

Collection Dépendances ETT Éditions Territoires Témoins

www.territoirestemoins.net

 

 


A un détour du chemin, venant du fond du ravin, mais de plus

loin, probablement cent ou deux cents mètres en avant, difficile à

dire, avec le bruit que fait la pluie, un appel, la voix est faible mais

tu entends distinctement. A l’aide ! Au secours !

Tu t’arrêtes, tu attends un nouveau cri, rien. Tu reprends ta

marche et quelques minutes plus tard. A l’aide ! Au secours ! Plus

clair malgré le tonnerre qui gronde là-haut et le martèlement de

l’eau sur la rocaille, plus proche aussi, une voix de femme ou peutêtre

d’enfant. Tu t’en fous, ça ne te fait pas plus d’effet que si tu

avais entendu un chien aboyer, tu continues sous la pluie qui

tombe en rafales et te fouette le visage, tu peux à peine ouvrir les

yeux. Ton tee-shirt, ton jean sont à tordre, tes pieds nus baignent

littéralement dans tes baskets détrempées, pas un millimètre de

sec, tu as froid malgré l’effort que tu produis pour gravir cette

foutue montagne, tu as le souffle court, tu grelottes. Tu pourrais

t’arrêter, te mettre à l’abri, mais non, pas question, il faut que tu

avances.

Plus d’appel pendant un moment, tu as presque oublié, et tout à

coup ça recommence. A l’aide ! Au secours ! Cette fois ça vient de

derrière toi, pas bien loin, mais à l’arrière c’est sûr. Tu rebrousses

chemin sans réfléchir, qu’est-ce qui te prend ? Peut-être la

curiosité. Instinctivement tu te penches, tu scrutes, tu cherches, et

tu vois une forme humaine, tout au fond, un peu sur ta droite, on

dirait que c’est une femme, mais la pluie est si forte que tu as du

mal à distinguer les détails. Tu t’essuies les yeux pour mieux voir,

oui, c’est une femme, elle est assise, adossée à la muraille, une

jambe repliée, l’autre dans une drôle de position, sûrement

fracturée, un bras posé sur son ventre, peut-être cassé lui aussi,

l’autre qui lui sert d’appui, elle a un sac à dos accroché aux

épaules…

Elle ne te voit pas car elle a la tête penchée vers le sol, tu as

l’impression qu’elle est secouée de spasmes, peut-être des sanglots.

Ça ne te touche pas. Tu pourrais l’appeler, lui montrer d’une

façon ou d’une autre que quelqu’un est là, mais non, pas un mot,

pas un geste, tu te contentes de la regarder, pas concerné, comme

devant un film sans intérêt. Tu regardes, c’est tout. Sauf que ce

n’est pas du cinéma, sauf que la pluie te tombe vraiment dessus,

que cette femme est réellement au fond du ravin, réellement

blessée, sinon elle ne resterait pas bêtement assise sous la flotte

dans ce cul-de-basse-fosse, sauf qu’elle a forcément besoin d’aide.

Elle relève la tête comme si elle avait senti ta présence, tu fais un

écart en arrière de peur qu’elle ne te voie, ton pied dérape,

quelques cailloux tombent, aussitôt elle crie son espoir. Y a

quelqu’un ? Tu ne réponds pas, tu ne bouges pas. Y a quelqu’un ?

Aidez moi ! Je suis blessée, je ne peux pas bouger, j’ai peur… Sa

voix a faibli, à la fin elle pleure.

Tu t’en fous, tu repars en te courbant, tu avances à petits pas

au plus près de la muraille, tu te caches. Puis quand tu t’estimes

hors de vue, tu te redresses et tu reprends ta marche. La fille se

met à hurler. J’ai mal, j’ai froid, j’ai faim… Au secours ! Papa ! Sa

voix se casse sur ce dernier mot.

Tu t’en fous, encore une petite demi-heure et tu arriveras à

l’endroit que tu as choisi, un surplomb qui tombe à la verticale

dans le ravin, beaucoup plus profond à cet endroit, tu le sais. Tu as

mis ton scénario au point avec minutie. Tu te mets le canon dans

la bouche, tu te penches au dessus du vide, et juste au moment où

tu perds l’équilibre, tu tires. Tu plonges et tu t’écrases vingt

mètres plus bas. Même si tu te rates, la chute finira le travail.

Ceinture et bretelles ! Tu détestes cette expression, mais là, tu

trouves que c’est approprié.

On ne te retrouvera jamais, il ne passe jamais personne par ici,

et si par extraordinaire cela se produisait, ça ne serait pas avant des

semaines, des mois. Avec la chaleur de l’été, la putréfaction et des

tas d’animaux qui vont te bouffer, ton cadavre serait

méconnaissable. Aucune identification possible. Tu n’as sur toi

que le tee-shirt, le jean et les chaussures achetés la veille dans un

discount, plus le petit pistolet qui vient des puces, presque un

jouet, et quelques billets. Tes papiers, tes cartes, ton chéquier, tu

as tout brûlé avec tes derniers vêtements. Ta voiture, abandonnée,

les clefs dessus, dans une banlieue chaude. A l’heure qu’il est, elle a

déjà changé de numéro et trouvé un nouveau propriétaire.

Personne ne saura que tu es mort, même pas toi, puisque tu le

seras. Disparu, tout simplement. La dernière page de ta vie, la plus

vide, la plus désespérée, la plus lamentable, cette dernière page

sera enfin tournée.

Je ne veux pas mourir ! Son cri te sort brutalement de tes pensées,

elle a crié si fort son désespoir que ça te fige sur place. Jusque- là

tout ses mots avaient ricoché sur ta carapace sans te toucher, pas

plus que ses pleurs, pas plus que ce que tu as vu, une pauvre fille

perdue au fond de son ravin. Mais cette fois, « Je ne veux pas

mourir ». Cette supplique a trouvé le défaut de ta cuirasse, elle t’a

percé comme une flèche pour exploser dans ta petite cervelle.

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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 19:56

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"Une secte et quelques monstres"  Didier Fohr

Collection Borderline ETT Éditions Territoires Témoins

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1

 

« Noooon ! ça alors ! Oh la garce ! »

Le magazine est étalé sur la toile cirée. Une plantureuse quinquagénaire prend des poses lascives sur plusieurs pages. Les photos sont malhabiles, le modèle amateur. C’est le charme de cette revue de rencontres… Anne-Marie continue à pester. « La garce. Elle ne cache rien. Une directrice de MJC ! » 

Encore une page. Cette fois, sur une photo mal éclairée, elle est nue, allongée au sol, des marques de sous-vêtements sur le ventre et autour des seins. Une dizaine de voyeurs s’agite autour. On devine un sentier malsain, des arbustes glauques. 

« Jacqueline ! C’était donc vrai ». Une autre photo. Une sorte de camp militaire. L’amatrice est cette fois entourée de personnages aux pantalons de treillis sur les chevilles, le sexe à la main, tendu vers elle. Le bandeau noir sur les visages ne masque pas les cheveux ras. 

Tout était vrai. Philippe, son fils, avait dit juste. Le récit rocambolesque qu’il venait de lui faire de cette agression à Paris, la secte, les pratiques douteuses de son oncle, le « super kiné » et de sa femme… Ce dernier point, au moins, s’étale là, devant elle, sur du mauvais papier glacé. Déjà fallu supporter la tête ahurie de Balthard, le buraliste de la rue des Buttes, quand elle lui a remis la revue pour la payer… Épier d’éventuels autres clients dans le magasin. Bredouiller un prétexte idiot. Elle n’avait jamais acheté de sa vie une revue porno. À peine déjà posé les yeux sur celles que son fils cachait sous la planche au fond de son armoire. 

Effectivement, sa sœur, la respectable madame Legris, la femme du célèbre et estimé kinésithérapeute ostéopathe Bernard Legris, se dévoile en pleine page d’un magazine de fesses. Et puis toutes ces autres femmes ouvertes comme des coquillages. Et ces types au sexe dressé ! 

Cette fois, Anne-Marie décide d’agir. Il lui reste du papier à lettre dans le tiroir du bureau. 

 

 

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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 19:53

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"Mauvaises nouvelles d’Afrique et des Caraïbes" Christian Samson

 Collection Borderline ETT Éditions Territoires Témoins

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    Un village bien tranquille

 

L’école primaire de Bougouni ressemble à beaucoup d’autres de la savane subsaharienne. Elle bourdonne pendant les récréations. Les adolescents achètent arachides, galettes de manioc, bananes frites. Les marchandes se réjouissent de voir des écoliers courir autour des casseroles. Le marché reste animé jusqu’à disparition des vivres frais. Dans leur ronde, les gendarmes passent d’une échoppe à une autre, et blaguent surtout avec les écolières.

Le maître d’école Bogolo a atteint un âge vénérable : grosses lunettes et sourcils blancs. Au crépuscule, il prend place à la terrasse de l’Hôtel des Chasses en compagnie du maire, son ancien adversaire aux élections et des fonctionnaires de la préfecture. Sur la terrasse dominant le fleuve, tous bavardent devant des hippopotames ventrus qui pataugent près des jardins. Les petits, couverts de boue, se confondent avec les collines au coucher. Les Américains du Peace Corps conversent avec le barman, plaisantent la cuisinière rubiconde habituée à leur manège.

 

Bougouni est un village sans histoire. Au début de la nuit, les élèves apprennent leurs leçons sous l’éclairage municipal jusqu’à vingt-trois heures. Ils se livrent à des va-et-vient d’un lampadaire à l’autre avec leurs cahiers de classe, marmonnent les révisions, se disputent les termites volants. Les criquets pullulent, pareils à une pluie de cendres en éclosion saisonnière. Parfois, le maître d’école Bogolo s’arrête devant Mbokou, son élève préféré, complimente les gamines, en particulier Aminata, une gazelle au teint clair. « Vous êtes l’avenir du pays », dit-il. Il jauge la rondeur naissante de sa poitrine.

                                     

 

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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 19:47
Le premier Tapkao

Le premier Tapkao

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« Carabistouilles fiction » Léonard Taokao

Collection Borderline ETT Éditions Territoires Témoins

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7 ans ! 7 longues et tumultueuses années vécues loin de ce beau et chaleureux pays qu’est la France. 

Mon premier contact avec la patrie ayant breveté la Déclaration des Droits de l’Homme fut la tronche patibulaire d’un agent de la police douanière de l’Union Européenne. Il m’examina vingt bonnes secondes, guettant sans doute une quelconque lueur de peur dans mes yeux, scanna mon faux passeport made in Ukraine, puis me le balança en marmonnant je ne sais quoi dans sa barbichette du gars qui a trop maté de films de mafioso. Je m’éloignai du guichet, passai sous un nombre incommensurable de portiques, subissant les coups d’œil inquisiteurs de militaires et brigadiers anti-émeutes. 

Bigre ! Paris était-il sous les bombes ?

Une fois sorti de la galerie commerciale faisant par là-même office d’aéroport, je suivis un interminable couloir avant d’enfin accéder à la station RER. La présence de contrôleurs armés m’obligea à claquer connement le peu de maille qu’il me restait. Au moins, on pourra dire que j’étais revenu à la maison avec un budget se réduisant à quelques cents. Le rêve américain était à portée de bras…

Je pris place dans le train direction Paname. La rame « troisième classe Debout » puait le vomi, sa carlingue intégralement taguée, le sol jonché de mégots, tablettes de médocs, journaux... Les voyageurs baissaient les yeux, perdus dans de lointaines pensées, ou peut-être étaient-ils tout bonnement concentrés à ne pas croiser le regard d’un groupe de jeunes bouffons qui mesuraient en se marrant les lames de leurs couteaux respectifs.

- C’est moi qu’ai la plus grosse ! beugla un grand efflanqué boutonneux. 

Devant le paysage banlieusard, champignonné de cabanes bâchées et autres tentes de fortune léchant les pieds de sinistres tours de béton grises lézardées,  je commençai sérieusement à me demander ce que je foutais là.

 

 

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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 19:36

link« Une ville sous influence »

Serge Radochévitch

Éditions Territoires Témoins / Collection Borderline

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1

Après-midi d’été. L’eau miroitait au soleil. Ça faisait bien une heure qu’ils étaient plantés là, le cul dans l’herbe, à pêcher comme des pros. Sauf que lui, Simon, il avait un peu oublié, manque de pratique. René avait expliqué ! Alors, il ne fallait plus qu’attendre. Mais, au bout d’une heure, Simon a quand même demandé si on était sûr qu’il y eût encore des poissons dans la rivière, avec la pollution, tout ça… René a rétorqué que, un, des poissons, y en avait, deux, la pollution, y en avait pas ! On était à la campagne, et pas sur les quais de la Seine ! Alors là il exagérait, la Seine, l’eau de la Seine…

- Mais tire !

Ce qu’il fit.

- Je vais te le ramener ton poisson !

- Un brochet ! Et un beau !

- Qu’est-ce qu’on en fait ?

- Cette question ! Mais on va le manger, mon cher, on va le manger.

C’est Marie qui l’a cuisiné, le soir même. Marie, l’actuelle compagne de René, jolie, sympa et plus que ça. Ça a l’air sérieux tous les deux. Ce n’est pas mes oignons, mais je pense qu’il est bien accroché, comme le brochet ! Fameux ce poisson, ça faisait longtemps que je n’avais aussi bien mangé ! D’aucuns diront, oui, mais c’est plein d’arêtes ! Le grand art, c’est de savoir où elles se trouvent pour pouvoir les enlever. Comme beaucoup de choses dans la vie.

La rivière, c’est la Moselle, région Lorraine, mines de fer, sidérurgie, potée, quiche et poissons de rivière.

René a haussé les épaules.

- On voit que ça fait un bail que tu n’es pas venu dans le coin.

Tout ça, terminé, fini, foutu ! Les mines de fer, musées pour touristes. Et la sidérurgie, on l’a transformée en parc d’attractions, genre Mickey.

Ils ont terminé la soirée sur la terrasse, René et Simon, avec chacun un petit verre de mirabelle, manière de rester dans l’ambiance. Marie avait préféré se coucher et laisser les deux amis continuer à bavarder au clair de lune.

Simon Bielik, trente six ans, écrivain journaliste, en vacances chez son ami René Picart, son cadet d’un an, directeur du Centre sportif de Le Veroit, une ville moyenne sur les bords de la Moselle.

Ah, les souvenirs ! Tu te rappelles… t’as pas oublié… je me souviens d’un truc…

Ils ont tenu comme ça jusqu’à deux heures du matin.

Quand Simon s’est réveillé, c’était dimanche. Il faisait beau. Petit déjeuner sur la terrasse. Pieds nus, en short, les yeux bouffis, on s’est levé tard, mais on est en forme et on a faim. Marie sourit. René habite hors de la ville, en bordure de forêt, une vieille maison bien retapée, avec terrasse, jardin et verger et ses inévitables mirabelliers. A part le piaillement des oiseaux, c’est le grand calme.

- Encore du café, M. Bielik ? demanda Marie.

René intervint.

- Non, non ! c’est Simon et Marie. Comme ça c’est plus simple.

Et plus convivial ! Surtout si on doit rester un temps ensemble.

Simon leva la main.

- Un temps, René, pas un long temps !

- Hé, tu viens d’arriver !

Simon sourit et tendit sa tasse.

- Un peu de café, Marie !

C’était bien vrai qu’il venait d’arriver, l’avant-veille, sans prévenir, on pouvait dire en catastrophe. René l’avait accueilli avec sa chaleur et son exubérance coutumières. Un ami. Je lui expliquerai, je lui raconterai, rien qu’il ne sache déjà, qu’elle est partie et que j’en suis malade. Un truc tellement con que je devrais en rire !

Une réflexion de René le tira de sa rêverie.

- Vous ne sentez rien ?

Marie huma l’air, si, une odeur de brûlé, et ça vient de la forêt !

René se leva, alla jusqu’au bord de la terrasse.

- On ne voit rien. Mais ça sent bien le brûlé. Il hésita un court instant. Mieux vaut aller vérifier. Tu viens Simon ?

- N’oublie pas ton portable, dit Marie. Et préviens-moi si c’est sérieux.

- D’accord ! les incendies de forêt en Lorraine, c’est plutôt rare.

Ils prirent un petit sentier qui serpentait dans le sous-bois. À petites foulées, et on économise son souffle.

- Tu sais où tu vas ? parvint à demander Simon.

- Déjà jusqu’à la clairière des trois hêtres. Il y a une vieille cabane de chasse… On devrait y être dans dix minutes.

A mesure qu’ils avançaient, l’odeur se faisait de plus en plus forte. Jusqu’à ce qu’ils débouchent dans la clairière.

- Hé voilà ! Je me doutais que c’était ça !

Ça, c’était ce qui restait de la cabane, un magma noirâtre de cendres et de bois, qui fumait encore. Ils s’approchèrent.

- Plutôt bien brûlé ! commenta Simon.

René ne répondit pas, fit le tour du foyer, c’est encore chaud…

- Ça ne risque pas de s’étendre ? demanda Simon.

- Non, je ne crois pas. Mais je vais quand même prévenir.

Il eut une brève conversation avec Marie.

- On va attendre ici. On surveille le barbecue. Les pompiers ne

vont pas tarder.

- Dis-moi René ?

- Oui ?

- Cette cabane n’était pas habitée ?

- Si justement ! Par un vieux clochard !

- C’est pour ça que tu en as fait le tour ?

- Oui, je me demandais… Mais on ne peut rien voir là-dedans…

- Tu le connaissais ?

- Oui !

Le camion de secours arriva dans la clairière en cahotant. Trois hommes en descendirent. Deux jeunes soldats du feu et leur chef.

René fit rapidement les présentations. Capitaine Martin, responsable du Centre de secours, Simon Bielik, un ami.

- Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Martin.

- René haussa les épaules, je n’en sais rien. On a senti l’odeur et on est venu voir…

- Il n’y avait pas quelqu’un… ?

- Un clochard, Nico, vous le connaissez ?

- Bien sûr. Bon, on va vérifier ! Vous deux mettez une lance en action et vous arrosez. Doucement. Ok, comme ça.

Les cendres grésillèrent et une fumée plus dense s’en dégagea.

- Arrêtez la flotte, commanda Martin. Allez voir dedans !

- Qu’est-ce qu’on cherche ?

- Des os !

Simon observa que René paraissait inquiet. Puis soulagé, quand les deux jeunes, ensemble, s’écrièrent.

- Il n’y a rien, chef !

- Bon, eh bien vous remballez le matériel.

René s’avança.

- Cet incendie, qu’est-ce que vous en pensez ?

Martin regarda René, puis le tas de cendres.

- Je ne suis pas un expert, mais j’en ai vu, des incendies, et de toutes sortes… Une cabane en bois, quand ça brûle, ça brûle, je veux dire, ça se consume doucement, après, mais il y a toujours des endroits où c’est moins fort, qui restent un peu à l’écart… A moins qu’on aide… Il fit une pause. C’est ce que je pense oui, quatre côtés dont il ne reste rien, arrosés d’essence, c’est plus que probable… Mais comme il n’y a pas eu mort d’homme, on dira que c’est accidentel.

Simon trouva la réplique bizarre. Mais bizarre aussi l’attitude de son ami.

- Martin, je vous laisse le soin de prévenir la mairie et la gendarmerie…

- Bien sûr, bien sûr ! Vous savez, je crois que le gars Nico s’est barré !

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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 18:37

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« Les filles maléfiques » Didier Fohr 

 Collection Borderline   ETT/ Éditions Territoires Témoins

 www.territoirestemoins.net

 

 

1

 

- Le coup du manteau ! C’était énorme. Je le sentais douter. Il était incertain. Il fallait ses mains sur moi. Je l’ai appelé. On jouait depuis des semaines par mail. Lui, il était marié et c’est le genre de type que tu ne peux pas imaginer, même pas une seconde en train de tromper sa femme. Là, j’ai eu un truc de femme sauvage. Il fallait que je le fasse chavirer. Je voulais sentir ses hormones s’affoler. Et pourtant, ce n’est pas mon genre non plus, tu le sais…

- Heu…

- Arrête ! Pas plus d’un homme à la fois, tu le sais bien, sinon on ne serait pas ici en train de discuter. 

Milie est probablement la plus belle femme du continent européen. Elle a des yeux salsa et des gros seins. Elle est penchée sur la petite table du restaurant. Elle froufroute avec ses trucs de fille. Quand elle parle, sa lèvre supérieure entame une drôle de danse avec celle du dessous. C’est bien. Il faudrait les manger, ces lèvres. Le type d’à côté semble tout proche de la montée astrale. Depuis une demi-heure déjà, il n’a rien perdu de la conversation et se contente de quelques relances hasardeuses en écoutant son interlocuteur. Milie parle de fesses depuis le début du repas, le type se tasse sur sa chaise et commence visiblement à ne plus supporter d’être en érection.   

 - Là, tu regardes mes seins ! Bon tu as le droit. Il faut que je te raconte le coup du manteau. 

 - Milie ! Si tu mets un décolleté aussi puissant, c’est quand même bien pour…

 - Pas toi ! Tu ne vas pas faire comme tous les mecs à penser qu’on ne cherche qu’à attirer les regards ! Si les filles mettent des décolletés, c’est qu’elles complexent sur leurs fesses.  

 - Hein ? 

 - Ça s’appelle la technique de la diversion. Pendant qu’on regarde le décolleté, on ne se fixe pas sur le reste. 

 - Donc c’est bien pour qu’on le regarde !

 - De toute façon, vous les regardez quand même. Donc, le coup du manteau ! On s’était déjà bien chauffés avec des mails calorifiques et je lui avais annoncé une surprise pour ce jour-là, à midi pile. J’ai attendu qu’il sorte de son bureau. C’était l’an dernier au mois de février. J’étais en face de la porte. Quand il est sorti, j’ai ouvert mon manteau. J’étais entièrement nue dessous. J’ai cru qu’il allait mourir. Il l’a refermé avec douceur. Il l’a ouvert encore. Heureusement personne n’est sorti en même temps que lui. Il avait un air de gamin pris en faute. Il est beau comme un dieu, tu ne peux pas y croire. 

 

Le type d’à côté est pris de tics nerveux à peine perceptibles. Cette fois, le restaurant est bondé. La serveuse, une créature, ondule derrière ses plats. Elle en glisse un devant Mathieu, déclenche un mouvement de fessier qui propulse l’ensemble de l’organisme vers d’autres tablées. Le sein droit frôle le visage du jeune journaliste. 

- Journée nichon ! rigole Milie.

- J’adore.

- Je sais !

- Vous avez fait quoi après ? Tu l’as planté là, tu lui as récité un passage de Giono ? 

- On est allé à l’hôtel, je n’aime pas ça, mais il y a des moments où… J’ai eu trois orgasmes. 

- Et lui ? 

- Je crois qu’il a simulé. 

 

Milie devient plus sombre. Cette fois, c’est le noir de ses yeux, deux grosses lampes led, qui parle. « Je crois que je n’ai pas réussi à lui donner du plaisir… On s’est revus plusieurs fois. Il bandait, mais ne jouissait pas. Et puis j’ai essayé un jour de le masturber. J’ai abandonné au bout de vingt minutes avec une bonne tendinite. Il était tout gêné. Moi je me caressais, j’ai eu le temps de jouir au moins dix fois ! »

 

Cette fois, le type est rouge comme une écrevisse atrabilaire. La serveuse revient avec une assiette pour Milie. 

- Et avec ta copine ? 

- Du feu.

- Raconte !

- Des trucs de fou, une vraie découverte. Elle fait des choses uniques dedans. Je voudrais t’expliquer. Elle contracte des organes que d’autres n’ont pas.

- Explique tout, je veux tout savoir, j’ai câlin ce soir avec mon mec, je dois trouver des nouveaux trucs. 

- Ok, mais on vient de se quitter. Comme quoi le sexe ne fait pas tout…

 

Le téléphone sonne. C’est le procureur. «  M. Launay, je fais un point presse à quinze heures, arrangez-vous pour être là. C’est du sérieux. A tout à l’heure ». 

Mathieu n’a pas eu le temps de parler. Milie est en train d’avaler une dernière bouchée de spaghetti carbonara. « La prochaine fois je te raconterai le coup de la main, à condition que tu m’expliques comment fait ta copine. Là, je file, j’ai un rendez-vous boulot important. Et puis j’ai une gamine malade. La maîtresse va m’appeler c’est sûr ».

Une bise qui claque, une odeur de fille, un chiffonnement d’étoffes diverses et elle disparaît. Mathieu s’assied un peu plus qu’avant. Le mec à côté le regarde comme si on venait de lui mettre un suppositoire au menthol. 

 

A la rédaction, c’est le calme plat. La vague post-prandiale, comme disait un toubib dans un congrès pour faire le malin. C’est le coup d’assommoir de la sortie de déjeuner. Taux de productivité insignifiant. Pierrot prend l’air inspiré les yeux plissés devant son écran. Un autre essaye de cacher la fenêtre Facebook. Deux autres discutent mollement, un gobelet de café à la main. Seul Gormeau, le chef, dans son bocal, semble affairé. Les sourcils contradictoires, les deux index en avant sur son clavier, il est assis sur une fesse. 

Gormeau est devenu chef comme on attrape une maladie, comme on hérite d’une dette. Il exprime tout cela par des plaques d’un rouge plus ou moins intense qui apparaissent en fonction des événements et des personnes. Là, c’est toute la paupière droite qui est enflammée. 

- Launay, tu saoules. Où en es-tu avec le dossier que je t’ai donné il y a deux jours ? 

- Il faudra encore attendre, j’en ai peur. Je fonce chez le procureur. Un point presse. 

- Si c’est pour l’opération tranquillité vacances ou pour une déclaration de plus sur la politique pénale du gouvernement, il attendra un peu. J’attends ton dossier ce soir. 

- Je suis fait-diversier, non ? Alors les faits divers d’abord. Là je crois que c’est du lourd !

- Tu me répètes sans arrêt que tu veux arrêter ! C’est justement l’occasion de faire autre chose. 

- En attendant, le proc m’a dit que c’était du sérieux. 

- Avec des gars comme toi, faire un journal relève vraiment du miracle quotidien. 

- Salut !

Tour rapide sur son bureau pour prendre un bloc, un appareil photo, deux ou trois stylos. Pas de message. La secrétaire est en train de fumer des clopes dans le « tuyé »*. Pierrot est exactement dans la même position qu’il y a deux minutes. Les deux mains posées devant le clavier. Une ride méchante sur le front. Un braque allemand devant une compagnie de sangliers. 

- Encore une page de la Bible, Pierrot ?

- Fais pas chier. Un sujet sur la nouvelle moto-crotte à Varengeville. Je galère. L’adjoint au maire s’est cru obligé de monter dessus pour la photo. 

- Grandeur et servitude mon Pierrot…

- Dégage ! Tu te crois plus malin avec tes feux de mobylettes ? On va boire un coup ce soir ? 

- Même plusieurs. Tu divorces encore ?

- Ouais, ras le bol. Je la quitte. Elle ne me comprend pas. 

- C’est une bonne idée.   

 

Pierrot, trente-quatre ans, ne supportait pas le mois de février. Tous les mois de février, c’était le grand ménage dans sa vie. Il devait avoir sept ou huit ans quand sa mère s’est jetée par la fenêtre devant lui pendant les vacances d’hiver. Depuis, c’était un séisme régulier, annoncé et attendu. Et si chaque printemps il retrouvait une dulcinée pour la vie, il reprenait son baluchon régulièrement juste après les fêtes. Mathieu était généralement embauché pour l’aider à déménager et accompagner quelques soirées arrosées. C’était comme ça. Sa stabilité à lui. 

- J’oubliais, le correspondant de Saint-Val t’a appelé deux fois. Il a juste dit qu’il y avait des gendarmes partout dans le bled et que personne ne voulait lui dire ce qui se passait.

- Saint-Val ? Bon, écoute, je vais voir… Mais là je file chez le procureur. 

 

Senis, le correspondant de Saint-Val, était au courant du moindre battement de paupière dans sa commune. Une coucherie, un accident, un collectionneur de boîtes de fromage, rien n’échappait à ses grandes antennes. Il faisait le journaliste comme on soigne un cheptel au milieu des 6000 âmes de la petite cité dortoir. Il était amoureux depuis toujours de l’épicière du village qui savait tout, elle aussi, en temps réel. Finalement Mathieu l’appelle en marchant vers le tribunal. 

 

- Salut Mathieu, je n’y comprends plus rien. Ça frétille depuis deux jours dans le village. Impossible de savoir quoi que ce soit. Les gendarmes ont tout verrouillé. Ils ont bouclé une maison abandonnée. Ils sont aussi dans le lotissement… On dirait un truc grave. Là, ça me dépasse… Le chef de brigade ne veut rien lâcher et même le maire répète qu’il ne peut rien dire.

- Et ton épicière ? 

- Elle va bien

- Non, elle sait des choses ? 

- Tu penses bien qu’elle m’aurait tout dit. Pour l’instant, c’est le black-out total.

- Je vais aux infos. Je te rappelle. Reste en alerte quand même. 

 

 

 

 

 

 

 

 

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