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17 avril 2013 3 17 /04 /avril /2013 16:10

Lire le début

" L'Ogresse met le feu " par Didier Fohr

ETT /Éditions Territoires Témoins

 196 pages  Collection Borderline 

www.territoirestemoins.net

 

 

1

Le toit s’est effondré. L’usine a été entièrement détruite par

les flammes. Il ne fait pas encore tout à fait jour. Autant qu’il

puisse faire jour un matin d’hiver à Varengeville. une épaisse fumée

s’échappe encore des tôles chiffonnées. Elle se mélange à la

brume glaciale, celle qu’exhale la forêt. Les pompiers ont décidé

de laisser leur dispositif une partie de la matinée. Ils n’ont pu que

laisser brûler quelques bacs de produits chimiques. Ils ont réussi

à en isoler un stock plus important dans une annexe. Le jeune

commandant des opérations de secours s’apprête à plastronner

devant la caméra de la télé régionale. un post-ado propret, à

peine sorti de ses jeux vidéo mais qui continue visiblement la

lotion anti-acné. Ses hommes, tout près, le regardent goguenards

en défaisant leur casque, les rides autour des yeux soulignées par

la fumée.

Mathieu prend les informations à la volée. Cette satanée rage

de dent se réveille malgré le clou de girofle qu’il a coincé contre

sa gencive. Il échange quelques coups d’oeil avec les pompiers. Il

préfère finalement s’éloigner en direction d’un groupe réuni sur

le parking. Une trentaine de salariés. turcs, pour la plupart. La meilleure

main-d’oeuvre pour les métiers difficiles, dit-on. En embauchant

ce matin ils ont découvert qu’ils avaient perdu leur travail en

approchant du parking.

« On fait du traitement de surface, on recouvre les boucles de

ceinture et tous les trucs en fer des sacs à main ici », explique l’un

d’eux à Mathieu. « On travaille pour les grandes marques comme

Guerlain, Prada. même si on a pas forcément les moyens d’acheter

les sacs à nos femmes ».

C’est Ismet, le contremaître qui a découvert l’incendie en

arrivant vers cinq heures ce matin. tout était embrasé. Les voisins

de l’usine avaient déjà alerté les pompiers. Le feu a démarré

par une série d’explosions très violentes. Les bouteilles de gaz,

sans doute, et les fûts de produits chimiques. une odeur âcre et

irritante sature l’atmosphère. Ajouté au clou de girofle, c’est un

bonheur.

Quelques salariés restent interdits dans le froid en regardant

les pompiers s’activer au milieu des décombres. une vingtaine

d’autres écoutent un policier. Deux ou trois femmes pleurent

entre elles. Mathieu s’approche. une quinquagénaire sanglote

dans les bras d’une plus jeune que l’on devine assez forte sous

un long imperméable. « Les dégâts sont impressionnants », glisse

Mathieu. « On a une idée de l’origine du feu ? »

La jeune femme et la plus âgée se détournent, l’air outragé.

Mathieu n’insiste pas. Il s’éloigne vers un autre groupe. un jeune

lui demande s’il est policier avant de lui répondre. Mathieu dit

qu’il est juste journaliste. « Nous sommes une cinquantaine là-

dedans. Et on déborde de commandes en ce moment. On ne sait

rien encore pour l’instant, mais je crois bien qu’on n’a plus qu’à

chercher un autre boulot ».

- Je suis désolé, soupire Mathieu. Vous avez un responsable ?

-On ne voit jamais le PDG, il a laissé les clefs de la boîte à la

Grosse. C’est elle qui porte la culotte ici.

un coup de menton vers la jeune femme en imperméable, qui

n’a rien perdu de la scène. Celle-ci s’approche, monolithique, avec

une démarche saccadée. « Vous n’avez rien à faire ici », lâche-t-elle.

Il y a de la colère dans sa voix. « Vous pourriez au moins respecter

ces gens qui ne peuvent plus travailler. Arrêtez de fouiner. Laissez-

nous maintenant ! »

Deux solutions. Expliquer gentiment ou non qu’on est en train

de faire son travail et que, quoi qu’il arrive, un article sortira demain

dans le journal avec tous les éléments concernant cet incendie.

Mathieu préfère la seconde. Il s’efface pour éviter l’accrochage. Le

jeune homme lui adresse un demi-sourire désolé. « Viens Akhan,

on a autre chose à faire que de parler aux charognards », conclut

la boulotte avec un rictus impressionnant.

Mathieu en sait déjà beaucoup. Il s’approche des policiers qui

le saluent. Depuis cinq ans qu’il tient la rubrique des faits divers

à Varengeville, le journaliste les a déjà tous croisés une bonne

dizaine de fois au pied d’un bâtiment en flamme, devant un

accident, dans une manif ou au bal de l’amicale de la police. L’un

d’eux s’approche. « Salut le journaleux. toujours dans les bons

coups ! » Il pose un bloc-notes sur le capot d’une voiture pour

fermer son blouson. « toi, tu as encore fait fort hier soir. t’es

coiffé à la brosse à dent ! mon pauvre, on ne pourra pas te dire

grand-chose sinon qu’une usine vient de brûler… »

Mathieu se renfrogne. « merci de ton aide… » Sur le bloc, le

policier a commencé à prendre les coordonnées des salariés. Le

portable du jeune Akhan y est inscrit. Mathieu s’empresse de le

mémoriser. Il porte sa main sur sa joue. « tu connais un dentiste

à qui il resterait un fond d’humanisme ? »

Le flic rigole. « tous des barbares. S’il y a une seule spécialité

qui n’a pas évolué depuis le temps des estourbisseurs de chicots,

c’est bien eux. En tout cas, ces saloperies de produits chimiques

ont tout ravagé. Le feu a pris dans la partie administrative. mais

bizarrement, c’est la moins touchée. Là, on va mettre un périmètre

de sécurité. Il vaut mieux ne pas trop s’approcher. L’identité

judiciaire arrive ». Mathieu s’éloigne, la main toujours en protection de la mâchoire

gauche sur laquelle on pourrait faire chauffer deux ou trois paninis

tandoori. Le photographe du journal n’est toujours pas arrivé.

Patrick, décidément, n’assure pas une cacahuète. Mathieu devra

encore le couvrir. L’air de rien, il commence à faire le tour du

bâtiment. A l’arrière, une lourde porte métallique est entrouverte.

On aperçoit les vestiges d’un grand atelier, entièrement carbonisé

et recouvert de poutres métalliques torturées par la chaleur. Des

bacs fondus, le squelette charbonneux d’un chariot élévateur,

des établis noircis, une blouse encore accrochée à une patère et à

demi-calcinée, un poster ringard incitant à porter des lunettes de

protection. Il se dégage encore une chaleur étonnante de l’amas

de décombres. Mathieu s’approche. Daniel, un vieux pompier,

s’extirpe d’un enchevêtrement fumant. Il a un tournevis à la main

et un vieux chronomètre. « Bof, tout va être détruit », dit-il. « Et

il fallait justement que j’achète un cruciforme. tu as une mine de

déterré, toi ! » Mathieu grogne. Le vieux pompier enlève son gant

pour lui serrer la main. « tiens, viens voir. tu auras la primeur ».

L'Ogresse met le feu

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Published by lireledebut - dans Littérature
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