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14 février 2017 2 14 /02 /février /2017 13:52
La double vie de Pete Townshend

" La double vie de Pete Townshend "                                                                                 Christophe Sainzelle 

 

 

 

Je sais tout sur les Who. De l’accord le plus utilisé par Pete

Townshend aux horaires de travail de John Entwistle à la perception

des impôts de Chiswick, du nombre de coups de poing

distribués par Roger Daltrey à la circonférence des flacons d’amphétamines

de Keith Moon, rien de ce qu’ils ont fait ne m’est étranger.

Bien que conséquente, l’exégèse des Who reste incomplète. Il

manque le détail essentiel à la compréhension de leur histoire.

Comme si des paléontologues dilettantes avaient creusé à quelques

centimètres de Lucy, déterrant les vestiges d’une salamandre

ou d’un diprotodon et passant à côté d’un moment crucial de l’humanité.

Dans les sagas des Who, qu’elles soient bâclées, exagérées, inventées,

ou les plus objectives possibles, la même coquille monstrueuse

se répète en boucle. Le même oubli monumental se

propage d’un article ou d’une biographie à l’autre : on ne parle jamais de moi.

Les journalistes de Rock sont peu attirés par l’exigence historique.

On peut compter sur les meilleures plumes du genre pour

nous rappeler que Pete Townshend a dit qu’il espérait mourir

avant d’être vieux et analyser la portée sociologique d’une telle

sentence, mais aucun n’a rapporté la phrase la plus importante

que le guitariste des Who a prononcée dans les années soixante,

sa période la plus sensationnelle :

Thanks baby. It was great ! I will write a song about you.

Avec seulement le certificat d’études en poche, ma mère n’a

pas compris ce que Pete lui disait, mais elle s’est doutée qu’il la

complimentait. Et visiblement cela n’avait rien à voir avec le fait

qu’elle lui avait apporté son petit-déjeuner avec diligence. Mais

plutôt avec la douceur de son corps encore juvénile qu’il venait

d’honorer avec une sensibilité quasi mystique contrastant avec

l’énergie et la rage qu’il mettait sur scène.

Pete Townshend a bondi du lit, nu :

Wait, baby. I have an idea.

Il a empoigné sa guitare, une Gibson J-200 achetée une semaine

plus tôt par Chris Stamp, son manager. Il a commencé à

jouer quelques accords un peu jazzy, et puis le thème est venu.

Les paroles n’ont pas tardé à sortir de sa voix déjà nostalgique :

You take away the breath I was keeping for sunrise

You appear and the morning looks drab in my eyes

And then again I’ll turn down love

Having seen you again

Once more you’ll disappear

My morning put to shame

En 1966, les Who étaient en tournée en France. Le 31 mars

à Issy-les-Moulineaux. Les 1er et 2 avril à Paris. Dans l’histoire

des Who, celui qui a eu l’idée de venir à Château-Thierry est

Keith Moon. Le Comptoir du Gros était le plus grand dépôt de

farces et attrapes de France. Il approvisionnait le pays entier, et

même plus. Le rayon feux d’artifice et dynamite était dirigé par

le meilleur pyrotechnicien de France 1963. Keith y est resté des

heures. Les Who ont dû dormir sur place. L’hôtel où travaillait

ma mère, lui, s’appelait l’Europe. Et se trouvait être ce qu’une

petite ville provinciale comme Château-Thierry pouvait offrir de

mieux à quatre pop stars londoniennes.

Comment ma mère est-elle passée de banale femme de service

à cette place unique dans l’histoire des Who ? Peut-être le costume

de soubrette que la direction obligeait le personnel féminin à

porter ? Le même accoutrement qui avait fait, au même moment,

tant d’effet dans les chambres de Moon, Daltrey et Entwistle.

Sauf que les trois collègues de ma mère, plus âgées et expérimentées,

avaient su prendre leurs précautions pour que cet instant

ne reste qu’un épisode mémorable, sans conséquence hormonale

dans leur vie de femme.

Pete Townshend a fait claquer l’accord final :

You like it, baby ?

Ma mère, troublée par l’étrangeté de l’heure qu’elle venait de

passer, a fini de réajuster son bas, l’attachant solidement au portejarretelles.

(Le directeur de l’hôtel était maniaque sur ce point.)

— Euh... oui, a-t-elle senti qu’il fallait répondre.

Elle n’écoutait que des fados à la maison. Son père, immigré

portugais, interdisait la radio, objet diabolique et émancipateur.

Elle ne pouvait mesurer la grâce et la subtilité de l’embryon de

Sunrise que Pete Townshend venait de composer, mais elle avait

compris qu’elle en était l’inspiratrice.

On touchait à la fin de leur aventure. Que pouvait-il faire de

plus ? L’automne précédent, Pete avait donné une de ses guitares

à une groupie suédoise dont il avait été à deux doigts de tomber

amoureux, mais ça n’avait pas été jusqu’à une chanson. Amener

ma mère à Londres ? Ce n’était pas le moment d’imposer une présence

étrangère à Karen Astley, qu’il venait de rencontrer et avec

qui il allait se marier deux ans plus tard. J’aurais pourtant adoré

jouer avec mes futures demi-soeurs Emma et Aminta.

Les Who sont partis dans la matinée. Débarrassés de toute

agressivité, ils ont laissé l’hôtel intact. Leur bus a klaxonné un

joyeux good bye tandis que le directeur de l’hôtel constatait avec

doigté que les membres du groupe semblaient s’être comportés

comme des gentlemen.

Ma mère a terminé son service dans une ivresse nouvelle, les

images et les sons formant un Scopitone électrique dans sa tête.

Pourtant, une fois rentrée chez elle, la magie a cessé. La vision

de son père, debout devant la véranda, lui inspira une honte immédiate,

la certitude d’avoir trahi des siècles de dignité lusitanienne.

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Published by lireledebut - dans Littérature
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cat 17/04/2017 19:47

Je ne sais pas si Christophe Sainzelle joue au flipper depuis qu'il est tout petit, mais son premier roman est un sacré plaisir. Sous le naturel de l'écriture, sous l'humour et l'autodérision, se cachent des propos souvent féroces et une réalisme qui sonnent juste. Voici l'histoire d'un ado d'une petite ville qui se rêve en rock-star malgré de sérieux handicaps vestimentaires et familiaux, qui découvre la vie (aïe), l'ailleurs (ouille) et la musique (waou), mais possède une arme secrète : la pensée magique. Et les disques des WHO, bien sûr.
Quiconque a vu sa vie changer à cause d'une poignée de skeuds comprendra. Et, sans doute, quiconque a dû devenir adulte. Avouez que ça fait pal mal de monde.

"L'Incohérent" 05/04/2017 15:05

Sur -La Double Vie de Pete Townshend de Christophe Sainzelle !
-Voilà un envoi. Christophe Sainzelle relate la passion dévoratrice qui transfigure le quotidien tantôt grisâtre, souventefois série blême d'un jeune adolescent. Clef de sa transsubstantiation, The Who et avant tout le hiérarchique d'iceux, Pete Townshend. Suite à une écoute qui relève d'une venue au monde de la musique avancée rythmée des sphères célestes, voilà David Barrette (c'est là le nom du protagoniste) qui se sent pousser des ailes blanches dans le dos. Révélations ! Pâmoisons ! Il se joue des obstacles afin de pouvoir bâtir un autel à ce dieu sourcilleux Pete Townshend et la vie du Kid prend alors une tournure. C'est ici nos années d'apprentissage. Pour d'aucuns, ce fut Pere Ubu, Jonathan Richman & The Modern Lovers ou bien Captain Beefheart (Eh ! Oui !). L'action, c'est 1980 dans une petite ville de province. On devine là quelques éclairés à la bougie à l'entour d'un électrophone révérer les jeunes barbes de la Bonne Prog', ou bien un quarteron d'énervés jouer du Bon Hard à fond les potards dans la quiétude d'un dimanche. Et un ou deux farfelus, en-dehors, ciseler une discothèque qui sera une leçon d'élégance quand les énervés et les éclairés iront voir maints substituts à leur théogonie d'antan. Je ne sais si j'écris bien clair. Je suis un auteur difficile parce qu'incompréhensible. Ce qui est loin d'être le cas de Christophe Sainzelle, il narre la cruauté et les indécisions de l'adolescence avec une acuité peu commune. David Barrette passera par les émois -amours, oaristys, lys blancs, guitares, électricités et tant de tremblements-et, cheminement de plusieurs années, il parviendra enfin à se délivrer d'une tutelle -The Who qui fut l'instrument électrifié d'une libération et qui devint un joug. Là, afin de rédiger cet articulet, j'écoute les pâturons sous la cretonne -The Who (BBC Sessions). C'est du percutant (avant tout Keith Moon). Lors mon adolescence prime, j'acquis dans une collection à prix modique (Etait-ce MFP ?) un best-of des Who à la manière de La Parade des Succès des Tops. Une pochette hideuse. Seul, -Boris The Spider et -Armenia City In The Sky enchantèrent alors mes jeunes heures. Deux ans plus tard, j'eus le souffle divin : -Dub Housing de Pere Ubu. J'ai vu la lumière et depuis, je serpente dans une sente aux ramifications infinies. Il faut dire que je revins sur mes préventions sur The Who, quelques années plus tard, par le truchement de Christophe Sainzelle qui dévoila -Sell Out et -My Generation à myself. Pour plus de précisions, allez donc là, http://christophesainzelle.fr/ . Merci de votre attention.

Philippe Jean Desouter "L'Incohérent"

Frédéric 26/02/2017 18:25

Chapeau bas Zazou ! Il me tarde de le lire.

Laurence 26/02/2017 11:48

Moi je le reçois dédicacé à la maison ....
Et suis très fière.....
Le début est prometteur et j'ai hâte de le lire

Xorgi 24/02/2017 20:05

Oui. C'est fait M"ssieu !! ;-)

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