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7 mai 2016 6 07 /05 /mai /2016 16:10
Une nouvelle enquête du commandant de police Ange Morazzani
Une nouvelle enquête du commandant de police Ange Morazzani

CHAPITRE 1

La réunion avait commencé depuis moins d’un quart
d’heure. Déjà Carole avait décroché. Non pas parce qu’elle se
déroulait en anglais. Cette langue dans laquelle s’exprimaient
les participants avec plus ou moins de bonheur, lui était familière.
Si Carole s’était volontairement mise en retrait, c’était
en raison de la présence de son patron à ses côtés. Il n’appréciait
pas qu’elle lui vole la vedette en intervenant dans le
débat. Pour lui, la technique était une affaire d’hommes. Sans
doute n’était-il pas le seul à le penser, car il n’y avait que deux
femmes parmi la vingtaine de personnes assises autour de la
longue table rectangulaire.
La salle de réunion se situait au quarante-troisième et dernier
étage de la tour Framatome, à La Défense. À travers ses
larges baies vitrées, on découvrait tout Paris et ses environs.
Avec le temps, Carole s’était accoutumée aux ascenseurs ultra-
rapides qui propulsaient leurs occupants jusqu’au sommet
de cette tour noire en forme de parallélépipède, dominant les
autres gratte-ciels du quartier. À son achèvement, en 1974, la
tour Fiat ‒ c’était sa dénomination d’alors ‒ était la plus haute
de France. Bien que ce record lui ait depuis été ravi, ses cent
quatre-vingts mètres de hauteur, sa façade de granit noir et ses
deux mille huit cents fenêtres aux vitres fumées, avaient de
quoi impressionner. Son architecture était, disait-on, inspirée
du film de Stanley Kubrick, 2001, Odyssée de l’espace.
C’est là que, depuis presque dix ans, se tenaient les grandmesses
concélébrées par les entreprises chargées de la construction
de la centrale nucléaire de Daya Bay, à proximité de
Hong-Kong. Framatome et son associé Spie-Batignolles,
Campenon Bernard, l’Anglais General Electric et EDF qui
assurait la coordination technique de l’ensemble, s’y réunissaient
régulièrement. Face à eux, leur client commun, une
joint-venture sino-hongkongaise, représentée par une imposante
délégation, à la tête de laquelle se trouvait bizarrement
un ingénieur texan.
Depuis longtemps, Carole prenait plaisir à observer le comportement
des participants. Elle s’ingéniait à anticiper leurs
réactions. Untel était discret mais pertinent. Celui-là ne perdait
jamais une occasion de se faire remarquer. Cet autre était
réputé pour son intransigeance. Au fond, elle les aimait bien
tous. Au fil des ans, ils étaient devenus une sorte de famille.
Le mot « acteur » aurait d’ailleurs été plus approprié que celui
de « participant », car il y avait une part de théâtre dans
ces confrontations périodiques. Le déroulement des rencontres
était bien rodé. On s’y livrait à d’interminables échanges
contradictoires avant de trouver immanquablement un compromis,
en fin de réunion. L’objectif de chacun était de préserver
ses intérêts tout en ménageant un client exigeant qui
veillait au respect scrupuleux du contrat, une bible volumineuse
réglant les moindres détails de l’opération.
Pour l’heure, Carole, qui avec son chef de service représentait
EDF, savourait la fraîcheur des locaux, car il faisait chaud,
ce vendredi 2 juillet 1993, une chaleur orageuse, sans le moindre
souffle d’air. En sortant de la station du RER, lorsqu’elle
avait traversé la dalle pour gagner la tour, elle avait senti s’abattre
sur elle tout le poids de cette touffeur estivale. Elle en appréciait
d’autant mieux la bulle climatisée dans laquelle elle
baignait maintenant. Lasse d’entendre, à longueur d’année, les
mêmes arguments, les mêmes questions et les mêmes réponses,
elle ne suivait les débats que d’une oreille distraite.
Perdue dans ses pensées, elle fut brusquement extraite de sa
torpeur par l’arrivée d’un homme qui venait de pénétrer dans
la salle. Il se présenta, Alain Rocher, en s’excusant de son arrivée
tardive, due à un incident ferroviaire. Ingénieur à l’usine
de Chalon-sur-Saône, dans laquelle Framatome fabriquait ses
plus gros composants, il venait tout juste d’être promu responsable
des cuves de la centrale. C’était sa première apparition à
La Défense. La quarantaine, grand, plutôt costaud, le cheveu
légèrement grisonnant, le visage hâlé – sans doute rentrait-il
de vacances ‒ il avait plutôt fière allure.
Malgré ses kilos en plus, ses cheveux en moins et la quinzaine
d’années qui les séparaient de leur dernière rencontre,
Carole le reconnut sans peine. De son côté, il n’eut aucun
mal à l’identifier, car le temps n’avait laissé que peu de traces
sur la jeune femme. Elle avait conservé son allure juvénile, les
traits fins de son visage et la longue chevelure brune, presque
noire, qu’elle arborait quand elle était étudiante. Avec l’âge,
elle s’était simplement épanouie. Ce fut surtout son regard
d’une extrême douceur et ses yeux clairs, esquissant un perpétuel
sourire, qui frappèrent Alain, des yeux dont il n’avait
pu détacher les siens la première fois qu’il l’avait vue. Son élégance
aussi le frappa. Plus jeune, elle ne prêtait guère attention
à sa tenue vestimentaire qui se réduisait à un jean délavé et
à un T-shirt sans forme. Aujourd’hui, elle portait une robe
légère et colorée, du dernier chic. Parfaitement ajustée et largement
décolletée, elle dévoilait plus qu’elle ne laissait deviner
une poitrine haute et ferme. Cette vision furtive transporta le
nouveau venu une vingtaine d’années en arrière.

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Published by lireledebut - dans Littérature
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