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2 avril 2015 4 02 /04 /avril /2015 17:30
Dix jours de canicule de Thomas degré

1
29 Juillet 1975 (?)


Il n’y a pas de commencement. Je me sens incapable d’attacher
une date précise à quoi que ce soit ; j’ai horreur des comptes,
des comptes à rendre, des comptes à rebours. Quand elle
m’a dit, à la terrasse d’un café, alors que je venais seulement de
lui adresser quelques mots, histoire de faire sa connaissance :
- Emmenez-moi au Mont-Saint-Michel.
Je lui ai répondu du tac au tac :
- Le temps d’aller chercher ma voiture et on y va !
Elle m’a souri en me regardant droit dans les yeux. Nous
sommes restés ainsi un long moment côte à côte, chacun assis
à sa table, à nous regarder et à sourire. Puis, en se rapprochant,
avec un léger accent qui me semblait venir de l’Europe du
Nord :
- Je plaisantais vous savez. En vérité, la seule chose qui m’intéresse
c’est l’argent. Si vous voulez passer un moment avec
moi, c’est cinq cents francs…
Sur le coup, j’ai été soufflé par tant de franchise, mais je
m’attendais à cette réponse, comme je vous l’expliquerai plus
tard. Instinctivement, j’ai porté la main à mon portefeuille,
sachant à l’avance que je ne disposais pas de la somme
nécessaire et je m’en suis voulu de tant de négligence. J’ai
hésité un instant avant de lui dire, le plus naturellement du
monde :
- Avec plaisir, mais je n’ai pas de liquide. Vous acceptez les
chèques ?
Là, son visage s’est légèrement durci, mais sans hostilité :
- Vous êtes naïf ou vous le faites exprès ? Ce ne sont pas les
banques qui manquent dans le quartier !
Elle pointa son index de l’autre côté de la rue pendant que
je consultais ma montre :
- Il est trop tard. À dix-sept heures, les banques sont certainement
fermées.
Elle eut un petit rire :
- Allez voir, on ne sait jamais…
- Vous croyez ?
Je me suis levé, lui affirmant que j’en avais pour cinq minutes,
et j’ai quitté précipitamment le café. J’ai traversé le boulevard
de la Madeleine comme un fou, manquant de me faire
renverser par une voiture, à deux reprises. J’étais content. Jusque-
là, tout allait comme sur des roulettes.
Arrivé devant les portes de la BNP, je n’ai pu que constater
leur fermeture comme je l’avais supposé. J’ai fait demi-tour
dans le même état d’excitation qu’à l’aller. Je n’avais qu’une
seule peur : qu’elle se soit volatilisée en mon absence. Mais je
l’ai aperçue parmi les consommateurs, assise à la même place,
belle, élégante, les jambes croisées sous sa jupe rouge, le visage
légèrement en arrière, offert au soleil de cette fin de juillet. Elle
m’a accueilli avec un air moqueur au fond des yeux :
- Vous êtes un drôle de type, quand même ! Vous êtes parti
en courant comme si c’était une question de vie ou de mort.
Et puis, on peut vous faire avaler n’importe quoi ! Tout le

monde sait que les banques ferment à seize heures !
- Alors, vous m’avez fait marcher ?
Elle se mit à rire franchement :
- C’est le moins que l’on puisse dire. Bon… Je resterais bien
avec vous à bavarder, mais je dois travailler, vous comprenez.
Je n’ai pas trouvé d’argument pour la retenir plus longtemps.
- Je vous reverrai ?
Elle m’a répondu sur un ton enjoué :
- Libre à vous, cher Monsieur.
Enhardi, je lui ai proposé :
- Alors vous savez ce que nous allons faire ? Demain, je vous
attendrai ici, à la même heure, et cette fois j’aurai du liquide,
d’accord ?
Elle a approuvé de la tête en se levant, est restée un instant
immobile devant ma table :
- Sans vouloir être indiscrète, vous avez déjà eu des relations
avec une prostituée ?
- Moi ?... Ce sera la première fois. Mais j’aime beaucoup les
fleurs de bitume…
Un sourire imperceptible flotta sur son visage. Je l’entendis
seulement murmurer : « Je m’appelle Ann ». Et elle s’est éloignée…
Je suis resté à contempler ma tasse de café en savourant ma
victoire. Le contact était établi, et c’était l’essentiel. Je revoyais
la tête de Monsieur Charles (le patron de l’agence où j’étais
détective stagiaire depuis six mois) au moment où je lui avais
exposé mon plan. Il avait émis un petit sifflement pour bien
marquer sa surprise avant d’ajouter :
- Pas mal, Polo !

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Published by lireledebut - dans litt rature
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